Archives par étiquette : Tripode éditions

Portrait du compositeur en fin de vie et du joueur en fin de nuit

Emmanuel REGNIEZ, Au bord du lit, suivi de La chute de la mai­son Ush­er d’Edgar Allan Poe, Tripode, 2023, 122 p., 15 €, ISBN : 9782370553409
Emmanuel REGNIEZ, Le joueur, Dynastes, 2022, 8 €, ISBN : 9782956942191

regniez au bord du litEmmanuel Rég­niez aime écrire la musique, la lit­téra­ture, la répéti­tion, et la mélan­col­ie qui vient sub­sumer le tout. Dans ce nou­veau roman, Au bord du lit, une fois encore, jusqu’à l’obsession. Un com­pos­i­teur : Claude Debussy. Une œuvre lit­téraire : La chute de la mai­son Ush­er d’Edgar Allan Poe (reprise en fin de vol­ume, dans la tra­duc­tion de Baude­laire). Le com­pos­i­teur est, dans les dernières années de sa vie, aux pris­es avec un opéra qu’il voudrait ter­min­er absol­u­ment et qu’il sait ne pou­voir finir. Con­tin­uer la lec­ture

Ces petits riens

Éti­enne VERHASSELT, Après l’éternité. Post­com­bus­tion, Le Tripode, 2022, 160 p., 18 €, ISBN : 9782370553232

verhasselt après l'éternitéLe moi d’après, le monde d’après, la vie d’après, dans ce troisième recueil de textes d’Éti­enne Ver­has­selt (avançons « textes » plutôt que « nou­velles », car, cette fois encore, l’écrivain se donne toutes les lib­ertés de forme – du poème de cinq vers à la nar­ra­tion de cinq pages, grand max­i­mum), tout sem­ble bas­culer dans l’après – même l’éternité, si on en croit le titre. Et cela com­mence dès la pre­mière nou­velle, et cela dur­era jusqu’à la dernière (« Vêpres »), où des nuages envahissent le paysage, l’imitent et le rem­pla­cent. Le calme serait enfin atteint. Alors qu’avant, jamais la sérénité n’était trou­vée – tout n’était que trou­ble et abîme. On espérait le rien, on ne l’atteignait pas. Ni la paix. Car, para­doxale­ment, tou­jours les mots qui dis­ent et écrivent empêchent de n’exister pas. Écrire rien, c’est écrire encore. Écrire est mélan­col­ique. C’est con­stru­ire « une chapelle ruinée où ador­er la sou­veraine chute ». Con­tin­uer la lec­ture

La vengeance de l’ogresse et la libération du petit prince

Emmanuel RÉGNIEZ, Une fêlure, Tripode, 2021, 120 p., 13 €, ISBN : 9782370552648

regniez une felureIl ne peut l’écrire tout de go, il doit s’y repren­dre à trois fois (et autant de chapitres) pour par­venir à le dire, à énon­cer ce qui le con­sumait, lui, le nar­ra­teur — qui, dans ce réc­it, peut se con­fon­dre avec l’au­teur. Ce qui l’a brisé mais dont il fini­ra par sor­tir libéré, délivré – le con­te de La reine des neiges est là, présent, avec son imag­i­naire de glace et ses ambiguïtés, sa chan­son et ses deux mots emblé­ma­tiques. Le petit Poucet n’est pas loin non plus. Le nar­ra­teur s’en servi­ra pour racon­ter sa Fêlure – le livre d’Emmanuel Rég­niez que nous lisons est à la fois ce réc­it mais aus­si celui de l’écriture comme proces­sus salu­taire. Le nar­ra­teur : fils, frère aîné et père. Sans âge, et de tous les âges. Celui de son enfance, celui des années où et celles du temps d’après (qu’il racon­tera dans une qua­trième par­tie). Les années où : celles pen­dant lesquelles s’est déployée la revanche mater­nelle. Con­tin­uer la lec­ture

Étienne Verhasselt. L’absurde comme vérité de l’ordre

Éti­enne VERHASSELT, L’éternité, brève, Tripode, 2019, 304 p., 22 €, ISBN : 978–2‑37055–206‑8

Etienne Verhasselt L'éternité brève

Après le très remar­qué Les pas per­dus (Tripode, 2018), Éti­enne Ver­has­selt nous livre un deux­ième recueil de nou­velles dont l’oxymore du titre donne le ton. Assem­blées en six cycles, elles dis­tor­dent la con­di­tion humaine dans les para­dox­es de l’absurde, du non­sense. Le sous-titre du recueil, Éclats du grand foutoir, pré­cise l’enjeu d’une écri­t­ure qui, explo­rant le bor­del de l’existence, campe des vies déra­pant dans l’amour fou, la démence, la volon­té de néant. « Alma » en ouver­ture con­stru­it jusqu’à la décon­struc­tion la scène d’une rup­ture amoureuse. La pas­sion cul­mine dans son naufrage. La femme-énigme délaisse son amant qui, comme d’autres per­son­nages des nou­velles, tient de Plume de Michaux. Le réel les agresse. Par­mi les vies désac­cordées, il y a celle de l’homme qui, pour se sauver de la douleur de la sépa­ra­tion, imag­ine des séances de cas­sage de gueule. Motif récur­rent, la défai­sance des vis­ages s’illustre dans « Mutiner­ie » par la sédi­tion de vis­ages qui, s’émancipant de leurs pro­prié­taires, poussent à la séces­sion les autres organes.

Con­tin­uer la lec­ture

« À quoi penses-tu ? »

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuel RÉGNIEZ, Madame Jules, Tripode, 2019, 131 p., 15 €, ISBN : 9782370551986

Il y a trois ans, nous chroniquions pour le Car­net le pre­mier roman d’Emmanuel Rég­niez, Notre Château, et nous affi­chions notre impa­tience à lire son deux­ième opus. Nous avons atten­du. Et le voici, l’impeccable et ten­du Madame Jules, tou­jours aux édi­tions Le Tripode.


Lire aus­si : notre recen­sion de Notre Château


Madame Jules, la nar­ra­trice, est l’épouse de Mon­sieur Jules. Elle l’aime, et leur cou­ple sem­ble, dans le tournoy­ant délié des phras­es de Madame Jules, d’une per­fec­tion totale. Il est son mari et son amant. Ils vivent dans un état de fusion et de bon­heur per­ma­nent, avec le sen­ti­ment d’être seuls au monde. Mais cette belle mécanique se grippe. Un soir où Mon­sieur Jules ne parvient pas à attein­dre une érec­tion sat­is­faisante, une fis­sure se des­sine. « À quoi pens­es-tu ? À toi, je pense à toi. » Aux cer­ti­tudes d’airain suc­cè­dent peu à peu les ques­tions, qui s’insinuent dans les mots de Madame Jules comme un lent poi­son dans ses veines, infec­tant le texte et le col­orant d’ironie. Con­tin­uer la lec­ture

Contre toute attente

Un coup de cœur du Carnet

Éti­enne VERHASSELT, Les pas per­dus, Tripode, 2018, 15€, 140 p., ISBN : 9782370551634

verhasselt les pas perdusAprès Emmanuel Rég­niez et son Notre château aus­si raf­finé qu’effarant, les édi­tions du Tripode accueil­lent à nou­veau un auteur rési­dant en nos ter­res, pour notre plus grand plaisir. C’est avec un recueil d’une quar­an­taine de cour­tes et vives nou­velles qu’Étienne Ver­has­selt – licen­cié en psy­cholo­gie clin­ique et tra­vail­lant dans une com­mu­nauté thérapeu­tique – fait son entrée dans leur cat­a­logue sin­guli­er. À not­er égale­ment que ce sont Les Pas per­dus qui ont été choi­sis pour leur opéra­tion annuelle Les 400 coups, qui voit vingt illus­tra­teurs et séri­graphes – dont Meh­di Beneit­ez qui signe la cou­ver­ture, ou Anna Boulanger, auteure du Haret québé­cois ou de L’absence – s’emparer de la matière du livre pour en extraire des estam­pes de leur cru.  Con­tin­uer la lec­ture

Retarder la narration peut faire mourir

Un coup de coeur du Carnet

Emmanuel RÉGNIEZ, Notre Château, Le Tripode, 2016, 160 p., 15 €

regniezL’actualité lit­téraire fatigue. Biopics pseu­do-sul­fureux, aut­ofic­tions écrites avec les pieds, tyran­nie du « sujet ». Heureuse­ment, il reste des écrivains qui se fichent de la mode, et qui nous offrent des bijoux. « Pré­ten­dons qu’il y a un chemin pour tra­vers­er le miroir et pass­er dans la mai­son de l’au-delà ».

« C’est à 11h03, le same­di 2 avril, que l’on a son­né à la porte de Notre Château. C’était extra­or­di­naire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château. » C’est sur ce bref et appétis­sant pro­logue que s’ouvre le pre­mier roman d’Emmanuel Rég­niez, une mécanique lit­téraire de pré­ci­sion en trois par­ties – les deux pre­mières con­sti­tuées de dix chapitres, la troisième de treize. Nous revien­drons à l’importance du rythme dans Notre Château. Con­tin­uer la lec­ture