Archives par étiquette : Tripode éditions

Étienne Verhasselt. L’absurde comme vérité de l’ordre

Étienne VERHASSELT, L’éternité, brève, Tripode, 2019, 304 p., 22 €, ISBN : 978-2-37055-206-8

Etienne Verhasselt L'éternité brève

Après le très remarqué Les pas perdus (Tripode, 2018), Étienne Verhasselt nous livre un deuxième recueil de nouvelles dont l’oxymore du titre donne le ton. Assemblées en six cycles, elles distordent la condition humaine dans les paradoxes de l’absurde, du nonsense. Le sous-titre du recueil, Éclats du grand foutoir, précise l’enjeu d’une écriture qui, explorant le bordel de l’existence, campe des vies dérapant dans l’amour fou, la démence, la volonté de néant. « Alma » en ouverture construit jusqu’à la déconstruction la scène d’une rupture amoureuse. La passion culmine dans son naufrage. La femme-énigme délaisse son amant qui, comme d’autres personnages des nouvelles, tient de Plume de Michaux. Le réel les agresse. Parmi les vies désaccordées, il y a celle de l’homme qui, pour se sauver de la douleur de la séparation, imagine des séances de cassage de gueule. Motif récurrent, la défaisance des visages s’illustre dans « Mutinerie » par la sédition de visages qui, s’émancipant de leurs propriétaires, poussent à la sécession les autres organes.

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« À quoi penses-tu ? »

Un coup de cœur du Carnet

Emmanuel RÉGNIEZ, Madame Jules, Tripode, 2019, 131 p., 15 €, ISBN : 9782370551986

Il y a trois ans, nous chroniquions pour le Carnet le premier roman d’Emmanuel Régniez, Notre Château, et nous affichions notre impatience à lire son deuxième opus. Nous avons attendu. Et le voici, l’impeccable et tendu Madame Jules, toujours aux éditions Le Tripode.


Lire aussi : notre recension de Notre Château


Madame Jules, la narratrice, est l’épouse de Monsieur Jules. Elle l’aime, et leur couple semble, dans le tournoyant délié des phrases de Madame Jules, d’une perfection totale. Il est son mari et son amant. Ils vivent dans un état de fusion et de bonheur permanent, avec le sentiment d’être seuls au monde. Mais cette belle mécanique se grippe. Un soir où Monsieur Jules ne parvient pas à atteindre une érection satisfaisante, une fissure se dessine. « À quoi penses-tu ? À toi, je pense à toi. » Aux certitudes d’airain succèdent peu à peu les questions, qui s’insinuent dans les mots de Madame Jules comme un lent poison dans ses veines, infectant le texte et le colorant d’ironie. Continuer la lecture

Contre toute attente

Un coup de cœur du Carnet

Étienne VERHASSELT, Les pas perdus, Tripode, 2018, 15€, 140 p., ISBN : 9782370551634

verhasselt les pas perdusAprès Emmanuel Régniez et son Notre château aussi raffiné qu’effarant, les éditions du Tripode accueillent à nouveau un auteur résidant en nos terres, pour notre plus grand plaisir. C’est avec un recueil d’une quarantaine de courtes et vives nouvelles qu’Étienne Verhasselt – licencié en psychologie clinique et travaillant dans une communauté thérapeutique – fait son entrée dans leur catalogue singulier. À noter également que ce sont Les Pas perdus qui ont été choisis pour leur opération annuelle Les 400 coups, qui voit vingt illustrateurs et sérigraphes – dont Mehdi Beneitez qui signe la couverture, ou Anna Boulanger, auteure du Haret québécois ou de L’absence – s’emparer de la matière du livre pour en extraire des estampes de leur cru.  Continuer la lecture

Retarder la narration peut faire mourir

Un coup de coeur du Carnet

Emmanuel RÉGNIEZ, Notre Château, Le Tripode, 2016, 160 p., 15 €

regniezL’actualité littéraire fatigue. Biopics pseudo-sulfureux, autofictions écrites avec les pieds, tyrannie du « sujet ». Heureusement, il reste des écrivains qui se fichent de la mode, et qui nous offrent des bijoux. « Prétendons qu’il y a un chemin pour traverser le miroir et passer dans la maison de l’au-delà ».

« C’est à 11h03, le samedi 2 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château. C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château. » C’est sur ce bref et appétissant prologue que s’ouvre le premier roman d’Emmanuel Régniez, une mécanique littéraire de précision en trois parties – les deux premières constituées de dix chapitres, la troisième de treize. Nous reviendrons à l’importance du rythme dans Notre Château. Continuer la lecture