Philippe LEUCKX, Prendre mot, Dancot-Pinchart, 2021, 13 €, ISBN : 9–782960-279603
Le dernier recueil du poète hennuyer Philippe Leuckx paraît chez Dancot-Pinchart, une nouvelle enseigne, créée par Pierre Dancot et Nicolas Pinchart. Leur maison est, nous dit la quatrième de couverture, « née des terres noires du romantisme et de la liberté folle du surréalisme ». Elle fait la part belle « à l’écriture spontanée à l’épiderme chaude, révoltée et amoureuse. » Continuer la lecture

Poète de la simplicité, Philippe Leuckx est l’auteur de plus de cinquante recueils. Cependant, celui-ci sort du lot car il n’est pas le fruit de l’inspiration du quotidien, dont il s’est fait chantre. Les Poèmes du chagrin sont l’enfant d’un deuil, celui de Gaby, sa compagne pendant quatre décennies. Quatre photos, dont un portrait d’enfant sur la couverture, permettent de mettre un visage sur l’aimée.
Près de soixante poèmes répartis en six chapitres composent ce nouveau recueil de Philippe Leuckx. Ici, il rassemble des œuvres parues dans diverses revues ainsi qu’inédites. Comme c’est le troisième opus que je recense pour Le Carnet, la curiosité m’a poussé à rencontrer l’auteur sur son lieu d’écriture. Il habite Braine-le-Comte, une maison tenue avec grand soin, à l’instar de ses poèmes et publications. Le bâtiment protège un jardin à l’arrière, tout en longueur, serré par ceux des voisins. À la fois maîtrisé et hirsute, il y prolifère autant de couleurs que de parfums, à l’exemple de la prolifique plume du poète.
Près du Palais de Justice à Bruxelles, le long du tribunal d’application des peines cognant avec la Place Louise, l’on voit une flopée de cartons fixant le domicile de personnes sans. Puis ils disparaissent, reparaissent, disparaissent, réapparaissent. C’est ainsi tout l’année et j’ai souvent voulu m’approcher, poser une question banale, nouer contact, exprimer je ne sais pas quoi ; une solidarité, je suppose. Mais nos yeux, s’ils se sont croisés, ne se sont jamais rencontrés. Alors, chaque fois, de la tristesse me coulait un peu dans les veines, mon visage se tournait vers le sol, et je reprenais mon chemin, m’interrogeant le cœur. 
Il y a tant de maisons en nous : habitées, inhabitées, hantées, rêvées, aimées, regrettées.… Un homme est fait d’amour et probablement encore plus de maisons. Elles furent de différentes formes : le terrier la grotte, la hutte, la masure, …si précieuses qu’il fallut leurs consacrer des dieux…
Philippe Leuckx se contraint à compter les pieds pour ne pas verser dans un pur lyrisme. Cela lui permet de garder raison et de ponctuer les vers qui énumèrent ses émotions. Lui-même se définit comme poète sensationiste, en référence à la philosophie selon laquelle toutes les connaissances viennent des sensations ;
Il n’y a, au fond, que deux sortes de poètes, les sédentaires et les autres, les nomades auxquels appartient assurément Philippe Leuckx. Si certains s’enorgueillissent du chant des pistes, c’est du côté plus ombrageux des ruelles de la ville qu’il faut chercher les pas du poète. Venelles sombres débouchant sur une artère plus large, sur un quai de gare ou de port. Quand la nuit tombe sur la cité, Philippe Leuckx s’éveille ! Arpenteur inlassable, il parvient à dénicher derrière une porte, un porche, dans l’encoignure d’une façade, le langage subtil des murs gorgés de souvenirs et de rumeurs. Le murmure des villes résonne à l’oreille du poète qui use des sonorités allitératives ou assonantes du poème, le plus souvent, pour en rendre l’écho particulier.
L’enfance est fragile, Philippe Leuckx le sait. La sienne et la nôtre. « On devine encore l’été avec ces reliefs d’ombre et et de lumière, ces pans livrés à l’œil qui recèle l’inédit./On voudrait jouer de cet été qui proroge ses marques ». Et, plus loin, « Mais que faire d’un nom / Qui ne soit pas celui / d’un amour perdu ? / Les ruelles sont pleines de cris de ferveurs / de rumeurs sans retour. »
Quelle nostalgie Philippe Leuckx exprime-t-il dans le titre de son dernier (et énième) recueil « L’imparfait nous mène » ? La réponse se trouve en principe dans les lignes où il s’interroge : « Quel est ce temps qui pousse en nous et qui remonte loin ? Parfois comme une paille parle pour tout un champ, un mot lève et sert notre mémoire ». Ne peut-on pour autant considérer, à lire ces courts poèmes d’une concision et d’une sensibilité quasi japonaises, que les instants et les états d’âme évoqués naissent aussi de ce statut d’ « imperfection» nécessaire, sans lequel la vie ne serait pas et qui est à la fois le motif et la matière de toute poésie et de toute inspiration (aspiration) ? Et, en somme, de la beauté, ce fragile reflet des choses et des instants, que nous suscitons comme lui-même nous suscite et nous mène ? 
