Véronique BERGEN, Premières fois, Edwarda, coll. « Climats », 2017, 105 p., 18 €
Les règles du jeu dans ce labyrinthe : il n’y aurait que sept premières fois et une seule seconde fois entrevue.
L’éblouissement de la première fois, Proust l’a évoqué, notamment lors de l’épisode de la madeleine. Qu’on se souvienne, le bouleversement total ressenti à la première gorgée de thé ne sera pas répété si le narrateur renouvelle l’expérience. Ce n’est qu’après un long travail d’introspection que la sensation involontaire sera identifiée et « l’édifice immense » du souvenir dévoilé. À son tour, Véronique Bergen va se pencher sur ce mystère, définir son émoi et en analyser les causes. D’emblée, au seuil de son livre Premières fois, elle en signale la puissance : Continuer la lecture
Notre rétrospective de l’année commence avec la sélection de Maud Joiret.
Bon. Disons ceci : Jamais nous donne à lire une écriture « de milieu ». Pas une écriture « dramatique », donc. Pas attendre, dès lors, de Jamais qu’il nous livre une « belle histoire », savamment construite pour nous emmener, nous, lecteurs, jusqu’à la dernière scène, l’ultime sursaut intense que nous dévorerons avant de clore le livre.
Véronique Bergen aime les intenses.
Extrêmement active, Véronique Bergen vient de publier en quelques semaines quatre livres : un recueil de poèmes illustré,
Le monde de Véronique Bergen, le monde qu’elle façonne de livres en livres, entre essais, romans, poésie et même livres pour la jeunesse, ne se laisse pas circonscrire sans sursauts : d’une part, parce que son style ne néglige ni les concepts les plus aiguisés, ni les images les plus éruptives ; d’autre part, parce que les thèmes abordés passent des Roms à Deleuze, de Janis Joplin à Kaspar Hauser, au corps de la top modèle, à l’alphabet sidéral, aux palimpsestes, griffures, aquarelles et autres résistances philosophiques…
C’est l’été et comme souvent, c’est la zone, quelque part. Saison adéquate – s’il en fallait une – pour s’adonner à un penchant désinhibé pour les peintres et les poètes, doués du talent de trouer le visible de signes, d’y tracer des passages pour qui ne les voit pas. Lecteurs et éditeurs le savent bien : les livres offrent un bel abri aux rencontres picturo-poétiques autant qu’un aller simple pour l’ailleurs. Justement, Pierre-Yves Soucy, directeur des collections de La Lettre volée, vient de rassembler en un recueil, pour la seconde fois, deux espèces de voyantes — Véronique Bergen au clavier, Helena Belzer au pinceau — dans des pages estampillées magie — noire ou blanche: là n’est plus la question. Tomber vers le haut relève des territoires imprimés dans la pâte de l’outre-vie, dans les hors-mondes, dans ce qui danse dans la cendre et ce qui se joue dans les yeux, sur les lèvres des morts-vivants, des vivants-morts.
Se présenter comme « critique littéraire » peut s’avérer une entreprise périlleuse. N’est-ce pas un rictus de défiance, voire de mépris, qui se dessine sur le visage de l’interlocuteur ? Quoi, « critique » ? Parasite, oui. Un bonhomme qui, incapable de torcher correctement un livre, épuise sa vie à passer au crible ceux des autres. Il les descend avec rancœur quand ils lui paraissent trop bons, ou les exhausse s’il est sûr qu’ils ne feront point trop d’ombre à son chef‑d’œuvre en sempiternelle gestation.
Apprivoiser le réel, le transformer est un exercice singulier qui consiste à s’emparer d’une matière biographique informée et à la travailler ensuite selon ses émotions propres sans toutefois négliger les affects extérieurs venus tempérer voire déranger ces transferts. Telle tentative de reconstituer un parcours, de redonner vie à un artiste ou à un écrivain sur lequel on a réuni toute la documentation possible, peut s’enrichir d’un regard personnel quand on s’est attaché au sujet au point de le suivre dans un nouvel itinéraire. Cette fictionnalisation s’apparente au mentir vrai, tant biographie et autographie s’y répondent et se reflètent réciproquement. Véronique Bergen a établi un modèle étonnant et tout personnel, imprimant sa marque à ce genre littéraire, s’attaquant à des personnages a priori énigmatiques ou dont on a diffusé une image clichée et trompeuse. Elle a fait siennes ces évocations inédites de Kaspar Hauser, Louis II de Bavière, ou encore Mylène Farmer et Marilyn Monroe. Voici qu’avec Le cri de la poupée elle dresse un portrait surprenant, vif et complexe d’Unica Zürn, artiste et écrivaine, entre autres compagne de Hans Bellmer, née en 1916 et morte par défenestration en 1970.