Archives par étiquette : La lettre volée

Bons baisers d’Athènes

Un coup de cœur du Carnet

Anne PENDERS, Kalá, La Let­tre Volée, 2017, 128 p., 19 €, ISBN : 978–2873174842

penders.jpgDepuis longtemps, Anne Pen­ders traîne ses tongs un peu partout dans le monde. En Chine. Aux States. À Mar­seille. À Brux­elles, mais oui, aus­si, par­fois. Depuis longtemps, Anne Pen­ders écrit, pho­togra­phie, filme, prend du son, partout où elle passe, partout où elle laisse traîn­er ses tongs. Non qu’Anne Pen­ders serait une de ces autri­ces dites voyageuses, écrivant, de livre en livre, des espèces de jour­naux de voy­ages où elle nous nar­rerait ses états d’âme nomades, ses ren­con­tres splen­dides, ses déboires ou ses con­fronta­tions avec le paysage, la mère nature ou toute autre chose du même acabit. Non. Pas du tout son genre. Anne Pen­ders serait plutôt du style, me sem­ble-t-il, à faire de ses voy­ages des pré­textes. Des occa­sions de sus­citer l’écri­t­ure, tant lit­téraire que radio­phonique ou pho­tographique. Des occa­sions de met­tre en bran­le, en quelque sorte, la « machine à penser, la machine à écrire Pen­ders ». Con­tin­uer la lec­ture

Où, tout à coup, nos bibliothèques ont un air de jungle à grands singes

Un coup de cœur du Carnet

Christophe VAN ROSSOM, Ori­on, de nuit, La Let­tre Volée, 2016, 168 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87317–480‑4

van rossomDécidé­ment, ces temps-ci, pas mal d’en­tre nous, poètes ou poét­esses, auteurs ou autri­ces, font de la résis­tance, on dirait. Lais­sent transparaître, en tout cas, dans leurs écrits une belle inquié­tude quant à l’époque. Comme s’il impor­tait de tenir bon, de per­sévér­er, cha­cun, cha­cune, dans sa voie, dans un temps où, pour le moins, rien ne va plus comme avant. Rien – ou pas grand-chose – n’é­tant plus vrai­ment vail­lant sur ses quilles pour pass­er sans trop d’en­com­bre le cap. Gliss­er, sans trop de mal, dans « l’ère nou­velle », celle qui, tout à la fois, pointe déjà le bout de son nez et tarde à venir, avons-nous l’im­pres­sion. Con­tin­uer la lec­ture

Quand le X s’invite dans l’univers de la génération Y

WePorn. Le X et la généra­tion Y, sous la direc­tion de Julie VAN DER KAR, François DE CONINCK et Pierre-Yves DESAIVE, La Let­tre volée/GSARA, 124 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87317–478‑1

wepornIl y a deux décen­nies, Amélie Nothomb pub­li­ait Atten­tat (Albin Michel, 1997), son cinquième roman, et, au détour d’une his­toire d’amour et des normes à respecter ou non en société, elle livrait cette réflex­ion : « La pornogra­phie, c’est ce qui parvient à sus­citer un sim­u­lacre de désir chez ceux qui ont eu trop de tout. C’est pourquoi, aujourdhui, l’art dom­i­nant est pornographique: il est le seul qui parvient à attir­er l’atten­tion. » Ce qui était déjà vrai il y a vingt ans l’est davan­tage encore aujourd’hui. En choi­sis­sant comme titre d’ouvrage un terme qui détourne un site con­nu de pornogra­phie en ligne, les édi­teurs de ce recueil de textes ouvrent d’emblée le champ d’investigation : « La pornographi­sa­tion (sic) galopante du monde nous regarde désor­mais tous et toutes. » Assur­er la per­ti­nence du con­stat, et surtout ten­ter d’en éval­uer les con­tours au sens large, serait-elle une par­tie de plaisir ? Le point de départ de cet ouvrage col­lec­tif est d’abord une expo­si­tion d’artistes et plas­ti­ciens con­tem­po­rains, organ­isée par le GSARA à Brux­elles en novem­bre dernier[1]. Il s’agissait moins de remet­tre en débat les argu­ments, tant de fois présen­tés, du pour ou con­tre la pornogra­phie, que de don­ner à voir des œuvres où l’image pornographique est reprise, citée, détournée, source de ques­tion­nement, dans un envi­ron­nement où sa surabon­dance devrait bien finir par trou­ver une (d)ébauche de sens. Con­tin­uer la lec­ture

Gris/moire pour trouer le visible

Hele­na BELZER et Véronique BERGEN, Tomber vers le haut, La Let­tre volée, 2016, 144 p., 22 €

bergenC’est l’été et comme sou­vent, c’est la zone, quelque part. Sai­son adéquate – s’il en fal­lait une – pour s’adonner à un pen­chant dés­in­hibé pour les pein­tres et les poètes, doués du tal­ent de trouer le vis­i­ble de signes, d’y trac­er des pas­sages pour qui ne les voit pas. Lecteurs et édi­teurs le savent bien : les livres offrent un bel abri aux ren­con­tres pic­turo-poé­tiques autant qu’un aller sim­ple pour l’ailleurs. Juste­ment, Pierre-Yves Soucy, directeur des col­lec­tions de La Let­tre volée, vient de rassem­bler en un recueil, pour la sec­onde fois, deux espèces de voy­antes — Véronique Bergen au clavier, Hele­na Belz­er au pinceau — dans des pages estampil­lées magie — noire ou blanche: là n’est plus la ques­tion. Tomber vers le haut relève des ter­ri­toires imprimés dans la pâte de l’outre-vie, dans les hors-mon­des, dans ce qui danse dans la cen­dre et ce qui se joue dans les yeux, sur les lèvres des morts-vivants, des vivants-morts. Con­tin­uer la lec­ture

Athlète du cœur*

François MUIR, Toi l’égaré (Poèmes inédits), La let­tre volée, 2015, 51 p., 14 €

muirNé à Uccle le 1er octo­bre 1955 sous le nom de Jean-François de Bodt, François Muir est, selon Marc Quaghe­beur[1], « le poète le plus impor­tant de sa généra­tion en Bel­gique ». Et pour­tant, son œuvre demeure dis­crète et mécon­nue du grand pub­lic. Quelques auteurs parta­gent cette idée, et ne taris­sent pas d’éloges à son sujet : le regret­té Jacques Izoard, mais aus­si Jack Keguenne, Frédéric Baal, Yves Namur ou encore Stéphane Lam­bert qui lui a d’ailleurs con­sacré un por­trait poé­tique orig­i­nal[2]. F. Muir entrete­nait plusieurs cor­re­spon­dances avec des auteurs recon­nus comme J.M. Coet­zee qui dis­ait au sujet de sa poésie qu’elle l’impressionnait par sa lim­pid­ité et sa clarté. Con­tin­uer la lec­ture

Le monde comme transfiguration

Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, Brux­elles, La Let­tre Volée / Ante Post, 2015, coll. « Poiesis », 78 p.

soucy.jpgOuvrir Neiges, de Pierre-Yves Soucy, c’est entr­er dans un monde éthéré, austère, presque abstrait, apparem­ment dépourvu de chaleur ou de sen­su­al­ité. Y alter­nent sans relâche frag­ments de paysages le plus sou­vent minéraux (cimes, déserts, villes, tor­rents, ciels, sources), détails du corps (yeux, peau, bouche, lèvres, épaules, genoux, paupières surtout), météores (givre, hiv­er, neige, giboulées, éclair­cie, grésil), états de la con­science (fièvre et désir, doute, silence, incer­ti­tude, anx­iété, méprise, oubli), mille mou­ve­ments de divers­es sortes mais tou­jours indociles : débâ­cle, bour­rasques, trem­ble­ment, errance, tor­rents, désor­dres, désas­tre, défla­gra­tions, bat­te­ments, rafales, salves, etc.  Toutes les con­struc­tions men­tales qui pour­raient fix­er le sens ou l’or­gan­is­er sont battues en brèche : « sup­pri­ment l’étreinte de nos con­vic­tions » (p. 9), « le doute pul­vérise toute pen­sée » (p. 10), « jusqu’à nous détach­er du réc­it » (p. 14), « l’e­spérance d’une par­ti­tion » (p. 15), « fauss­es couch­es de nos légen­des » (p. 16), « la rota­tion […] déracine nos fic­tions » (p. 18), « les malen­ten­dus s’in­ven­tent. » (p. 24)  Bref, le tableau qui s’of­fre au lecteur est de nature pro­fondé­ment chao­tique : ce long poème – car il ne s’ag­it pas d’un recueil – sem­ble avoir pour pro­pos la défaite ou l’im­pos­si­bil­ité de l’u­nité, l’in­sis­tance sur tout ce qui délie et se délie, l’in­co­ercible insta­bil­ité du monde, sinon son inhab­it­abil­ité. Con­tin­uer la lec­ture

Tout n’est qu’imagination

Jean-Pierre BURGART, Gris lumière, Brux­elles, La let­tre volée, 2014, 56 p.

burgartCe recueil se lit comme un jour­nal poé­tique qui traduit dans une langue sim­ple et pré­cise des frag­ments de réal­ité perçus par le biais d’une sen­sa­tion, d’un paysage, d’un instant de la vie quo­ti­di­enne. Comme un pein­tre, l’auteur com­pose des poèmes-tableaux sur une ville tra­ver­sée, une ambiance, un sen­ti­ment dis­paru, un sou­venir qui n’a peut-être jamais existé, le temps de l’enfance. Le mot et l’image se con­fondent et s’entrecroisent dans la langue du poète qui les mélange. Con­tin­uer la lec­ture

François Muir retrouvé

Primaëlle VERTENOEIL

muir1Les édi­tions de la Let­tre volée ont fait paraître, au cours de l’année 2014, deux titres posthumes du poète et romanci­er François Muir, décédé en 1997,  L’infamie de la lumière et Le jeûne de la val­lée. L’occasion de faire con­naître une œuvre jadis oubliée. Con­tin­uer la lec­ture

Sophie Buyse, Par-dessus les toits

Les grottes

Sophie BUYSEPar-dessus les toits, Let­tre volée, 2000

buyse par dessus les toitsDans une fos­se comme un ours,  chaque matin je me promène, écrivait Apol­li­naire en 1911, adres­sant de sa cel­lule de la San­té un sig­nal par­ dessus les toits et les années vers le pris­on­nier Ver­laine. Par-dessus les toits, c’est juste­ment le titre d’un livre récem­ment pu­blié par Sophie Buyse dans le cadre d’un pro­jet dévelop­pé durant Brux­elles 2000. C’est une sorte de vision mod­erne et locale des bas-fonds. Car les fos­s­es, ce sont aus­si les exca­va­tions que la société creuse pour y nich­er les aliénés, les trop vieux. Et ce sont même les ruelles de la ville qui appa­rais­sent comme creusées entre les édi­fices. Pour nous faire vivre en ces grottes, Sophie Buyse recourt à ses pro­pres témoignages écrits, à des pho­tos de Valérie Car­ros, ain­si qu’à des inter­views enreg­istrées sur un CD glis­sé dans le livre. Ces inter­views sont entrecou­pées de frag­ments de poèmes, choi­sis on ne peut mieux, musi­cale­ment chu­chotés dans un con­traste réus­si avec la tru­cu­lence bru­xelloise des per­son­nages inter­rogés. Le texte écrit démarre en force dans le sil­lage d’un clochard qui ressent l’im­pul­sive néces­sité de tâter, de palper du doigt les pa­rois des artères de la ville. Celle-ci sem­ble vibr­er sous « ce touch­er déli­cat qui douce­ment caresse ses murs ». Sophie Buyse aime aus­si se fau­fil­er der­rière les palis­sades de chantiers, descen­dre dans un ven­tre ouvert de la terre : « le trou offrait le spec­ta­cle d’un vide pro­pre, dépouil­lé : la terre était nue, cachée au cœur de la ville comme une blessure impudique ». Les rues sont étouf­fées par les falais­es des édi­fices. Sophie Buyle y échappe en escal­adant à con­tre sens les is­sues de sec­ours inter­dites des grands hôtels. Là haut, elle voit le ciel par-dessus les toits. Con­tin­uer la lec­ture