Comment ils ou elles s’écrivent : Moi et C° (1)
Les écrits du Moi se multiplient aujourd’hui et selon tant de variantes qu’il devient périlleux d’en définir l’appartenance générique. La notion d’autobiographie se déplace selon le contexte où le terme est employé et elle en devient de plus en plus floue. Or les écrits en je n’ont pas tous le même statut. Du témoignage au roman, il y a un espace trouble où, par exemple, l’autofiction se taille une place importante. Nous avons choisi dans ce dossier, qui sera publié en deux fois, de privilégier les productions littéraires évidentes, avec le regret de ne pouvoir les évoquer toutes.
Je n’ai pas l’intention de sacrifier au genre, dont j’ai assez dit combien il était à la fois convenu et illusoire, de l’autobiographie.
Quoi de plus net que ce rejet de Pierre Bourdieu, au seuil de son dernier livre paru Esquisse pour une auto-analyse (2004), une condamnation qu’il avait déjà justifiée dans une version antérieure. L’illusion biographique ne peut que dévoyer le chercheur, tout autre est la démarche du sociologue, comme le suggère le choix du titre. S’il s’agit bien d’un retour sur soi dans cette auto-analyse, Bourdieu le contrôle et vise par la clarté de l’expérience à affirmer le caractère scientifique des propositions qui travaillent son œuvre, soit mettre au service du plus subjectif l’analyse la plus objective. Ce serait plutôt l’inverse de cette résolution qui conviendrait à la littérature et en particulier à cette classe de textes qui relèvent de l’autobiographie et ses dérivés, dont le propos est tout sauf l’objectivité. La définition déjà ancienne de l’autobiographie qui fait toujours autorité est celle de Philippe Lejeune : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité ». Il s’agit bien par cette formule de fixer les termes d’un engagement du texte envers son récepteur, d’un véritable « pacte » entre l’auteur et le lecteur. Si la définition vise le contenu, la forme, et l’énonciation du message, elle n’en limite pas toutes les modalités pour autant. Les formes apparentées, antérieures ou dérivées sont nombreuses – mémoires, journal intime, autoportrait, récit de vie, confession, etc. –, mais elles échappent à une méthodologie rigoureuse. L’autofiction, quant à elle, déborde le champ de l’autobiographie ou plutôt le déplace vers la fiction. La paternité du terme revient à Serge Doubrovsky qui l’a avancé le premier (Fils, 1977) et s’est expliqué maintes fois sur le concept. Bien que, selon la définition d’origine, il faut qu’il y ait « identité nominale entre le personnage, le narrateur et l’auteur », le terme est aujourd’hui couramment utilisé par les critiques pour désigner de manière plus générale les fictions de nature autobiographique, où tous les faits rapportés sont exacts, mais dont le récit qui en est fait réinvente toujours le vécu et met l’accent sur le langage.
Alors que l’entreprise de se raconter se développe sauvagement et que les différentes formules ne cessent de se multiplier, il m’importait de choisir les récits sur soi qui appartiennent au champ littéraire. C’est l’évocation abymale de l’écrivain ou de l’écrivaine qu’ils inscrivent. C’est encore la représentation forcément artistique du personnage de l’écrivain. C’est enfin une manière de critique mettant en question la littérature puisqu’il s’agit d’une voie moyenne et (d’une voix) originale, voire supérieure entre le récit imaginaire et le témoignage brut.
Malgré l’intérêt indéniable des « récits de vie », si nombreux aujourd’hui, les textes évoqués ici se caractérisent par la primauté du littéraire sur le vécu.
Se limiter aux textes autobiographiques ou autofictionnels d’écrivains « confirmés », c’est nommer une œuvre de plus dans l’ensemble de leurs publications et montrer en quoi celle-ci accompagne d’autres textes, tente d’en orienter l’interprétation, jouant de sa propre mise en valeur ou au contraire sombrant parfois dans le déni de soi. De même que le journal intime peut servir de laboratoire où s’esquisse une œuvre, le geste autobiographique devient documentaire, s’il modifie la lecture du reste de l’œuvre. Il arrive bien un moment où la quête identitaire se double d’une conquête littéraire et peut même déboucher sur une invention générique. Voilà pourquoi, en bref, étudier le « comment » elles (ou ils) s’écrivent est essentiel car il s’agit bien de dégager ce que l’écrit autobiographique ou assimilable apporte au littéraire.
On a parfois évoqué la dimension quasi thérapeutique de l’autobiographie qui rejoint dans sa mise en cohérence la cure analytique. Sans aller aussi loin, force est de constater que l’autobiographie et toute autre forme d’écrit sur soi permettent au sujet de développer une conscience syncrétique de soi. Ce type d’écrit expose bien la manière dont un individu se perçoit, se représente et se désigne. Il est par excellence l’instrument de la “mise en intrigue” (selon la formule de Paul Ricœur) de soi par l’écriture. À cet égard, journal intime, autobiographie et autofiction exercent la même fonction de salut. Un tel investissement de soi dans l’écriture entraîne outre une mise à l’épreuve, une mise en jeu de soi-même. L’autobiographie, l’autofiction, ou le récit connoté d’autobiographie que rédigent des écrivains déjà consacrés a un statut spécial. Une fois de plus à un croisement puisqu’il figure par excellence le point de rencontre entre l’œuvre et la personne, ce type d’écrit fonctionne à deux niveaux qui ne peuvent que s’enrichir réciproquement. En effet, l’auteur s’autorise à parler de sa vie en tant qu’il a une œuvre qui le constitue comme auteur, ce qu’il écrit lorsqu’il parle de soi, voire contre soi, pourra toujours être reversé, au bénéfice de son œuvre. Cela est particulièrement vrai chez ceux qui choisissent délibérément d’écrire à partir de leur vécu. L’autobiographie est peut-être même le seul lieu où le “culte” de la personne n’est ni futile ni gratuit et peut se fonder sur l’activité de l’écrivain. Ces écrits, propices à l’observation de l’intime et tendus plus qu’ailleurs vers l’individuation, sont, on l’a vu, des terrains d’élection pour le mélange de réel et d’imaginaire. En outre, ils se révèlent particulièrement riches en marqueurs personnels. Mais le plus évident, c’est qu’ils exposent un mécanisme d’auto-qualification : ils montrent littéralement l’écrivain à l’œuvre, ou plus exactement ils nous le montrent se regardant à l’œuvre.
Se dire au féminin
Bien menée, l’entreprise autobiographique se situe toujours à un croisement entre histoire et fantasme, ainsi elle donne à lire un mélange de témoignage et de fiction. L’autobiographie au féminin n’y échappe pas même si, par la force des choses, sous la pression sociale, elle a pu, dans les années chaudes des luttes féministes, couvrir plus largement le champ documentaire que le littéraire. Cette orientation va de pair avec l’option généraliste et le désir de viser l’ensemble des femmes à travers soi, ce qui implique une parole plus collective qu’individuelle et déborde du registre intime.
L’identité étant propre au sujet, elle a partie liée avec l’ensemble de ses composantes et le sexe n’est pas la moindre. L’autobiographie des femmes vaut une inscription dans l’histoire tant leur autonomie fut longue à gagner, tant la prise de parole des femmes sur elles-mêmes fut soumise à des entraves, tant enfin la manière de se parler a pu évoluer de façon décisive, notamment dans le dernier tiers du 20e siècle. L’autobiographie des femmes montre à suffisance le rôle émancipateur du statut d’écrivain, depuis la transgression primitive que signifiait le seul fait d’écrire. Le temps n’est plus où, par crainte de la réprobation sociale, elles ne pouvaient écrire que dans un “cahier interdit” et où la première difficulté était d’avoir “une chambre à soi”.

Marguerite Yourcenar
La question de la sexuation de l’écriture ne se pose plus dans ce cas précis, elle est inséparable du genre et de sa thématique. Dans ces écrits, le parler femme est obsessionnellement présent, conscient ou non. C’est là où se mêlent témoignage et fiction et où domine forcément l’expérience personnelle qu’on prend mieux conscience des particularités de l’écriture féminine. La plus rétive à tout différentialisme, la plus opposée au concept de littérature féminine, Marguerite Yourcenar, interrogée à propos du sexe de l’écriture, répond :
Cela dépend en grande partie du sujet traité : une mère discutant son expérience de mère accuserait, par exemple, ce “facteur”. Une femme analysant la notion du temps ou d’infini n’a aucune raison de le faire autrement qu’un homme. [cité dans La quinzaine littéraire, “L’écriture a‑t-elle un sexe ?”, août 1974, n°192]
Marguerite Yourcenar a de tout temps été à la fois discrète et prolixe sur elle-même, commentant abondamment son œuvre, à travers préfaces, conférences, interviews, correspondances, alors qu’elle donnait peu de publicité à sa vie intime, à preuve la communication différée de son journal intime et de ses papiers personnels, sous scellés pour un demi-siècle. Par contre, elle s’est attachée à donner d’elle une image convenue et conforme à ses vœux, de même qu’elle entendait diriger l’interprétation de ses écrits. Rien d’étonnant dès lors à ce qu’elle ait finalement concrétisé un projet autobiographique. L’excédent métadiscursif et l’effet littéraire du message en soi signalent, sinon l’inauthenticité, du moins une dose prodigieuse d’imagination dans l’interprétation et de facilité de plume dans la prospective. La fiction n’est pas loin, mais surtout un savoir-inventer vrai. Marguerite Yourcenar résistera moins à l’attrait de l’universel qu’à l’autocélébration dont elle se défend avec noblesse. Pour elle, la seule autobiographie qui compte consiste à montrer ce qui dans l’enfance annonce la naissance d’un homme. Elle entend bien, avec le justement nommé Labyrinthe du monde, poser un acte solennel et durable et accomplir une projection de soi, peut-être pas unique, mais supérieure à toute autre qu’elle ait conduite ou non. Davantage encore celui de la recréation de soi, si visible par exemple dans ces scènes peintes où l’artiste s’est représenté “dans le tableau”. Elle n’a certes jamais entrepris de confessions ou d’aveux au sens propre. Mais, avec son autobiographie signalée ou dans toute autre manifestation autobiographique, elle a composé une œuvre de plus.

Suzanne Lilar — Photo : C. Leirens
Plus discrète, plus feutrée, l’enquête que mène Suzanne Lilar sur son passé dans Une enfance gantoise (1976), procède moins d’un souci de cohérence avec l’universel et l’Histoire que d’une volonté de compréhension et de régulation personnelles. Il s’agit de donner une assise plus large au présent, de chercher la source et la raison de ce que l’on est, de légitimer une orientation existentielle. Sans faire l’économie d’une synthèse sociologique, limitée mais suffisante, pour caractériser la position de sa famille dans cette ville de contraste qu’est alors Gand, un lieu de débats politiques, linguistiques et idéologiques, Suzanne Lilar ne vise qu’à se retrouver et n’interroge guère que sa mémoire. C’est à travers le filtre de son vécu qu’elle rejoint la réalité passée, répétant la perception de son enfance même, encadrée par cette “petite élite” où figure sa famille. L’évocation du milieu social propice à l’équilibre et à l’épanouissement de son autonomie n’est pas pour l’auteur une concession gratuite à l’usage, mais s’insère dans la logique de son anamnèse. Cette autobiographie ne se borne pas au récit d’enfance, pas plus qu’elle ne s’abrite derrière la caricature et l’ironie. Elle compare aussi différents jugements portés ultérieurement sur ce premier âge. L’entreprise ne prétend qu’à ce qu’elle est : une investigation sur soi et pour soi. Mais le fait d’arpenter le passé à la lueur du présent où se formulent plus sereinement les questions fondamentales renvoie à aujourd’hui. Les deux pôles d’une existence rapprochés sont en vis-à-vis : le va-et-vient de l’un à l’autre est productif à plus d’un titre et solidifie pour Lilar la cohérence de sa vie. D’une part, l’enfance reconquise révèle qu’y émergeait déjà le projet central de la vie d’adulte : cette vocation unitive qui allait si bien s’accommoder des différences et des oppositions, cette capacité de saisir plus et mieux qu’il ne vous est donné et surtout la certitude d’avoir à en témoigner un jour. D’autre part, le plaisir incontestable de retrouver intacts les “moments merveilleux” génère une sérénité nouvelle dans un âge avancé qui tient encore les promesses essentielles. N’interrogeant qu’elle-même, Lilar a toute liberté de sélection. À aucun moment d’ailleurs, son récit ne prétend rivaliser avec l’Histoire. Non chronologique, il brasse la totalité d’une matière où établir un classement d’humeur, plus thématique que taxinomique : c’est ici qu’intervient le talent de l’écrivain qui prime le souci de l’archiviste.

Dominique Rolin
Le recours au vécu est avoué, clamé même chez Dominique Rolin, elle qui n’a cessé de réécrire son roman familial sous une grande variété de titres. D’ailleurs, elle déclare tout net qu’elle n’a qu’un parti pris : parler de soi. Mais la recherche génétique et psychique se soumet toujours à l’extraordinaire hasard de la rencontre avec l’univers de la littérature. Soit elle falsifie d’emblée une réalité qu’elle ne peut avoir connue et, relatant à sa manière le parcours qui conduisit un homme et une femme à lui donner le jour, mène à bien l’insolite biographie de ce qu’elle appelle son “avant-vie” dans L’infini chez soi (1980). Soit elle entreprend un travail de reconstitution aléatoire du passé, à la faveur de sensations accidentelles, mais surtout de mots déclencheurs, accomplissant ainsi une composition textuelle bien plus qu’une remémoration. Le thème parental est pour le moins répétitif dans l’œuvre de Dominique Rolin comme est fréquent le retour aux enfances et inlassable le questionnement des origines. À tous les âges, semble-t-il, sous le poids de préoccupations différentes et même dans le contexte amoureux, elle éprouve le besoin de dérouler le cordon de la filiation et de réécrire sans arrêt son roman personnel. Travailler le matériau familial c’est aussi le traiter en mots et jouer de ceux-ci comme des images obsédantes qu’ils permettent de conjurer. Peu d’invention donc apparemment dans ces livres qui rebrassent si constamment la même matière. Il peut sembler facile de décoder ces nombreux textes déjà reliés en réseaux qu’un luxe de déclarations répétitives et de gloses imagées accompagne de surcroît. L’invention est ailleurs, dans la réappropriation de cette réalité radicalement autre, et davantage encore dans la prolifération des variantes sur le même motif dont l’inertie stimule la rage d’écrire.

Jacqueline Harpman
Jacqueline Harpman, avec La fille démantelée (1990), choisit délibérément la forme romanesque et se donne les libertés de la fiction avec personnages apparemment inventés, pour mieux traduire la réalité des faits qu’elle évoquera et se réserver une énonciation désentravée de toute censure, sinon des règles du bien écrire : affranchissement moral, délivrance psychologique, mais surtout liberté artistique. Tuer en l’occurrence, pour qui sait manier les mots, c’est écrire. L’argumentaire proliférant et structuré de Harpman est méthodique, mettant en ordre et en relation les informations extérieures et les souvenirs ou perceptions de son sujet Edmée, la fille démantelée, l’ensemble travaillé dans la langue de la souffrance et de la haine. D’où la dualité d’un discours qui se veut objectif, celui de la femme raisonnable qui entend démontrer la force de l’amour et celui de la souffrante qui ne peut échapper au cauchemar de la rancune. Comment admettre ce difficile équilibre sans y revenir sans cesse par la parole? Cette parole policée, minutieuse, ce sera l’écriture et sa fonction de plénitude, qui permettra aussi de rendre compte de la vie et ses bonheurs, comme on peut mettre de la rage à être heureuse. Les données biographiques, sociologiques, le récit des origines seront corrigés, parfois à distance par le besoin de vérité qui engendre les meilleures métaphores. Le peuple de filles rebelles, violentes, qui hantent d’autres textes de Harpman, et par exemple ses récentes autobiographies de fantaisie, toutes différentes qu’elles soient, ont en commun cette fureur productive, cette véhémence de pensée et de parole, cette vocation victorieuse qui nourrira de beaux destins, fabuleusement déterminés par leur seule volonté. La fille démantelée : autobiographie ? autofiction plutôt. Pour Jacqueline Harpman, toute mise en forme littéraire exclut ou dénature l’autobiographie; de même, tout texte, quel qu’il soit, est, pour elle, autobiographique. Il y a ici une manière de parler de l’enfance, des parents, du passé, du présent qui donne une parfaite illusion de vie réelle. Mais la reconstitution heurtée, non chronologique, les anecdotes-phares, les ellipses, la structure savante, le programme rhétorique, les traits de langage décalé signent une écriture maîtrisée dans son lyrisme. De même, la recherche de l’épure et le non-dit.
La fille démantelée a une autre vocation que celle de témoigner. Plus qu’à l’ancrage socio-historique singulier, c’est à l’esthétique que se jaugent la démesure et l’horreur d’une relation manquée, à l’écriture d’une autobiographie, fût-elle inventée, au livre qu’on écrit. « C’est ainsi qu’on fait […], on casse la chaîne de la colère : on ne recommence pas. On invente ».

Nicole Malinconi
Dans Nous deux, la démarche remémoratrice s’impose parce qu’il faut bien compenser la disparition, perpétuer le souvenir de celle qui n’est plus. Chez Nicole Malinconi, ce besoin de recouvrement déclenche le geste de l’écriture. Elle se met à écrire quand “quelque chose est fini”, ce qui explique qu’il lui est impossible d’inventer une histoire : ce serait d’ailleurs inutile car tout ce vécu donne à écrire. Si écrire compense la perte, ce n’est évidemment qu’une illusion. Peut-être est-ce pour dénoncer cette illusion ou pour la mettre à plat qu’il faut la travailler par les mots. Alors, l’écriture se dépouille, s’abrège, s’élide ou au contraire et ailleurs insiste, répète. Le langage simplifié de Nous deux répond à un besoin d’authenticité, notamment dans les discours directs où sont rapportées les paroles de la mère. Ce qui équivaut à une référence sociale, au parler populaire, maladroit mais aussi à une vie étroite et plane. Le recours monotone aux mêmes verbes, aux mots banals souligne le témoignage, se donne pour preuve de la transmission, il fidélise le lecteur à la parole maternelle et à ce couple mère-fille qui fusionne par l’écriture, qui tire sa force d’un texte abrégé et quasi litanique. Mais une autre pratique apparaît, ici comme ailleurs, dans Da solo, par exemple : travailler avec un vocabulaire réduit, limité comme un matériel de survie, où seuls les éléments de base sont nécessaires et leur usage multiple, inlassable. Les mots reviennent toujours les mêmes, répétitifs comme les tâches, comme la vie. Usés comme elle, ils s’éliment encore. Ils sortent de la personne comme malgré elle, perdent parfois toute attribution individuelle pour se fondre dans un sujet indistinct. Le couple mère-fille que Nous deux isole et magnifie suppose la mise à l’écart du père. Il demeure dans l’ombre en effet, “l’homme” que la désinence toute générique ne permet pas de sortir de “l’irrémédiable étrangeté”, étranger qu’il est par le sexe et par la nationalité. Même si Da solo réhabilite son image, lui rend un statut, son dire et son faire, cela ne se peut qu’après la mort de la mère, et après un premier récit qui l’avait nécessairement occulté. Une démarche de recouvrement ou de compensation nécessaire s’impose alors, mais il en résulte un affrontement avec l’illusion autant qu’une réflexion sur la mémoire. Cette réalité se recompose de l’intérieur et se colore (ou se décolore) aux sentiments de fuite saisis au présent.
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Les œuvres de Suzanne Lilar, Dominique Rolin, Jacqueline Harpman et Nicole Malinconi se situent dans cet intervalle entre littérature, sociologie et histoire, où il est tentant d’ajouter encore “quelque chose”, en effet, car les échappées vers d’autres registres se devinent constamment dans ce genre atypique. Proche des autres par le contenu brut, puisqu’il s’agit de faire œuvre de ses origines, de son enfance et plus particulièrement de sa relation avec la mère, chaque récit a son parcours propre et manifeste une prédilection spécifique. Plus littéraire qu’historique chez Rolin et Harpman. Plus sociologique qu’intimiste chez Lilar. Plus intérieur qu’historique chez Malinconi. Mais les frontières entre ces classes sont perméables et les catégories finissent par s’absorber réciproquement.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°149 (2007)
Comment ils ou elles s’écrivent : Moi et C° (2)
Après un premier volet limité à quelques figures évidentes de nos lettres au 20e siècle, voici la deuxième partie de ce dossier sur les écrits du moi. Entre témoignages et productions lettrées, nous avons choisi de privilégier ces dernières afin de signifier combien l’autobiographie, l’autofiction ou tout autre texte littéraire dédié au genre représente dans le parcours d’un écrivain une œuvre de plus et parfois la plus importante.
Un exemple travaillé

François Weyergans
Parmi nos auteurs, François Weyergans est peut-être celui qui déjoue le plus malicieusement le concept d’autofiction, en en pervertissant les règles ou en les surdéterminant par un usage ludique. Du Pitre (1973) à Franz et François (1997), en passant par Berlin mercredi (1979) et Je suis écrivain (1989), entre autres romans, l’auteur nous donne à lire les cheminements d’un personnage, alter ego, porte-parole ou pure fiction. En constante évolution, ce personnage n’est jamais fini et son questionnement à propos de soi et des autres entraîne à réviser toujours une position incertaine ou du moins sans cesse en devenir. Weyergans va donc se traiter comme un personnage. Même s’il s’exprime à la première personne et s’il plonge au plus profond de son univers intime, il développe tout un dispositif de mise à distance fictionnelle, par l’humour notamment, et il impose une manière de recul par la digression ou le commentaire. François entreprend un dialogue direct et intertextuel avec Franz, son père défunt, par l’intermédiaire d’un roman, où les patronymes sinon les faits réels sont partiellement modifiés. En cohérence avec le titre, c’est le “couple” qu’ils ont formé et forment encore, par-delà la mort, qui est au centre de l’enquête. Weyergans n’adopte donc pas la forme autobiographique traditionnelle. Il constate d’ailleurs son incapacité, c’est-à-dire celle de son personnage, lui aussi écrivain, face au genre, tout en affirmant qu’il souhaite nous parler de lui et de ses problèmes. Faire œuvre de création, voilà le projet et voilà l’ambiguïté de l’enjeu, puisque l’intention est évidente : il s’agit bien d’éclaircir un nœud de relations mais en le mettant à distance. Trois jours chez ma mère (2005), le tout dernier roman, propose encore un autre cas de figure. Non seulement différentes versions s’enchaînent en s’emboîtant, mais les composantes narratives se modifient d’un récit à l’autre et notamment le statut du narrateur et ses composantes textuelles. Là n’est pas le thème essentiel du roman mais caractérise sa structure et nous permet de revenir sur la question du personnage qu’elle rend plus complexe. Impossible ici de ne pas faire référence au réel, du moins à un réel : il s’agit bien de la relation entre un fils qui va mal mentalement et sa mère qui va mal physiquement, pour reprendre la formule de Weyergans lui-même, lorsqu’il résume son livre. Qu’il brouille volontairement les cartes, mêlant très intimement le pseudo vrai et le pseudo faux, cette fois, ne fait qu’ajouter au soupçon jeté sur le personnage qui existe sans être ou qui est sans exister. Sous divers patronymes grossièrement dérivés de celui de l’auteur – jusqu’à un Weyerbite ! –, un prénom invariable qui est le sien, et toute une série de données biographiques oscillant de la réalité à la fiction avec la plus grande fantaisie, on reconnaît le protagoniste weyergansien typique, un peu plus âgé certes, un peu plus malheureux, mais le disant avec humour. Le discours sur soi fonde tout le texte chez Weyergans. Qu’il soit rapporté ou assigné à la première personne, il répond à un constant besoin d’analyse et d’autojustification, ainsi qu’au désir de recouvrer une image de soi acceptable et, pourquoi pas, supérieure.
Autobiopoésie
Alors que le je des poèmes est souvent sans référence et donné à chaque lecteur qui en fait ce qu’il veut, il existe des textes « en vers » qui se disent ou qui sont réellement autobiographiques, ce qui permet à Jean-Pierre Bertrand et Laurent Demoulin [« Autobiopoésie. Cliff, Verheggen, Delaive”, dans L ‘autobiographie dans l’espace francophone. 1. La Belgique, Francofonia, Universidad de Cadiz] de paraphraser la définition de Lejeune en la pastichant et introduire un nouveau terme pour définir le poème autobiographique. C’est sans doute par la primauté accordée à l’écriture que celui-ci se distingue essentiellement de l’autobiographie en prose où le contenu importe le plus. Pour le reste, les deux statuts seraient assimilables. Il y aurait ainsi « pacte autobiopoétique » quand les indices sont suffisants pour montrer l’identité du sujet et de l’auteur.

William Cliff
Pour illustrer ce propos, les auteurs ont choisi trois poètes. La référence à William Cliff s’imposait, et Lejeune lui-même le prend en compte, puisqu’il a intitulé un long texte Autobiographie, lequel se caractérise par un traitement évidemment très libre de la convention : la chronologie du début est rompue et le désordre lui succède. Non seulement, dans sa versification régulière, le poète recourt constamment à ce que Cohen appelle le conflit prosodie/syntaxe, mais il opère un décalage voulu entre la noblesse du genre et la familiarité du lexique et du propos, entre la forme et le contenu. Il alterne aussi transparence du message et ambiguïté.

Jean-Pierre Verheggen
Avec Ridiculum vitae (1994), Jean-Pierre Verheggen traite le projet autobiographique par la dérision. On peut ajouter que Gisella (2004), lettre d’amour adressée à sa femme par delà la mort, pleine d’émotion et d’allusions intimes mais il conserve son langage coutumier et ne se départit pas d’un choix ludique et de calembours adaptés à la destinataire, à commencer par le titre : « La Djissparition ».

Serge Delaive
Serge Delaive, moins transparent, plus métaphorique par l’entremise notamment de Lunus, son double imaginaire, peut aussi être très clair. Dans Le livre canoë, il ne s’agit nullement d’une autobiographie complète puisque le motif central est le suicide de son père, Michel Delaive, poète lui aussi. Mais le contenu est sans conteste autobiographique puisqu’il s’agit bien de son vécu et plus particulièrement de l’origine de sa vocation poétique, qui est en quelque sorte une réponse au deuil. Sans être le premier recueil du poète, Le livre canoë oblige à relire les textes antérieurs sous un autre jour et leur donne de nouvelles perspectives. De même, on ne peut s’empêcher de chercher dans les textes suivants, Les jours (2004), autre recueil poétique ou dans le roman Café Europa (2006), par exemple, les indices qui désignent une personne réelle. Ajoutons à ces textes le poème de Daniel Arnaut, Les choses que l’on ne dit pas (2006), qui déroule en cinq chapitres un long fragment de vie, lui aussi chevillé à la mort du père, à la maladie qui l’a précédée, au passé qui refait surface inévitablement avec la perte du présent. Le poète démontre implicitement la pertinence d’une classe poétique de l’autobiographie, car il ose dire en vers, comme s’il n’y avait que ce possible-là, les choses que l’on ne dit pas, donnant par la même occasion une dimension inattendue à ces « choses » et à la parole qui leur est dévolue.

Eddy Devolder
On serait tenté de placer dans le même corpus les textes d’Eddy Devolder, proses poétiques surtout, accompagnés ou non de ses dessins qui sont pour lui une autre manière de se dire, comme ils ont été réellement un moyen de survivre. Autobiographiques, ils le sont de toute évidence, au point qu’ils illustrent dans leur évolution même la volonté de coller de plus en plus au vécu ou du moins au ressenti. Sous un apparent détachement de la chronologie par un emploi des temps aplati, linéaire, ils tendent vers une fragmentation qui est celle de la perception blessée.
Si la formule de Philippe Lejeune est séduisante par la quantité de ses applications possibles, elle gagne encore en force lorsqu’on en projette l’axe de la description sur celui de l’interprétation, soit le comment sur le pourquoi. Prenons l’aspect justificatif de l’autobiographie. Le fait que l’entreprise autobiographique corresponde à un tel objectif, idéal mais incertain, propulse le dessein de son auteur si carrément dans le futur qu’il s’ensuit, pour son texte et sa réception, une confrontation, et pourquoi pas une confusion de temporalités propre à soulever les questions les plus fondamentales, voire à repenser tout procès de signification, toute recevabilité de l’existence elle-même.
L’essai autobiographique

Claire Lejeune
Autobiographie littéraire à son tour, mais dans sa chair même, que celle de Claire Lejeune, puisqu’elle est liée non pas à sa vie civile réelle mais à sa réalité d’écrivaine, découverte de manière fulgurante lors de « l’événement fondateur » déterminant sa naissance à l’écriture. Lorsqu’elle proclame ne rien écrire qui ne lui soit arrivé, elle rapporte tout au Je qui s’écrit et qu’elle ne tient « ni de père ni de mère ». La narration autobiographique vise inlassablement à retracer et à analyser la venue à l’écriture, partagée entre la perspective moraliste sinon philosophique de l’essai et le travail sur le langage. C’est pourquoi l’autobiographie est en fait une autographie, qui se nourrit d’elle-même et se renouvelle constamment par autofécondation. Au métadiscours incessant d’en varier les modalités, l’énonciatrice conservant la maîtrise du jeu, acquise de force. Dans son dernier ouvrage, La lettre d’amour (2006), où elle s’offre une nouvelle rencontre avec elle-même, Claire Lejeune se montre plus que jamais désentravée et iconoclaste mais, cette fois, ne rejette pas totalement l’anecdote qui troue parfois le discours d’éclairs de réalité parce qu’ils fortifient la réflexion. Alors qu’elle a rompu le silence qui était le sien, elle devient un porte-parole des femmes soumises comme elle l’a été. Par voie de conséquence, le sens de la mémoire se trouve lui aussi modifié. La mémoire ne commence pas à la naissance, mais remonte au stade prénatal, au-delà de « l’imaginaire divisionnaire », à « l’origyne ». C’est ce travail de remémoration qui va permettre de corriger une histoire gauchie, révolue mais encore à restaurer par l’écriture. Rien n’existe plus dès lors en dehors d’elle qui écrit. Comme elle n’a de cesse de s’étonner de la connaissance, Lejeune, comme le montre Martine Renouprez [Claire Lejeune. La poésie est en avant, Luce Wilquin, 2003], scrute les mots et s’émerveille du potentiel inouï de leur signification. Son discours s’interprète lui-même et livre ainsi les clés de sa compréhension au lecteur et surtout à la lectrice vis-à-vis desquels l’écrivaine se montre à la fois autodidacte et pédagogue.
En toute indépendance et régularité

Amelie Nothomb
Autre affirmation de liberté et revendication d’une autonomie qui est à la fois celle de l’adulte et celle de l’écrivain, les quatre textes manifestement autobiographiques d’Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements (1999), Métaphysique des tubes (2000), Biographie de la faim (2004) et le tout récent Ni d’Ève ni d’Adam (2007). Tout centrer sur l’enfant-roi qu’elle fut, Dieu pour tout dire, nécessitait de renvoyer les parents à une fonction secondaire qui ne mérite pas qu’on s’y attarde. La quête privilégie donc le moi qui se sert à sa guise de ce passé, qui en joue avec virtuosité et vise à (se) plaire sous l’habit romanesque. Nothomb prend ses distances à l’égard de sa prime enfance, avec allégresse et humour : “Pour vivre, il faut être capable de ne plus mettre sur le même plan, au-dessus de soi, la maman et le plafond”. Jusqu’à parler de soi comme d’un “tube” . À ces parents si prévisibles il faut servir les grands classiques et proférer, en guise de premiers mots, “maman” et puis “papa”, le troisième étant pour se nommer soi-même le mot “aspirateur”, par une assimilation réjouissante. On peut par contre aussi parler en cachette et en japonais, c’est-à-dire en l’occurrence dans la langue du cœur : à Nishio-san, la gouvernante, image maternelle plus présente dans le roman que la génitrice, ce qui est un témoignage social indirect. Comme souvent chez Nothomb, l’histoire se clôt sans s’achever avec une petite phrase incidente et assassine : « Ensuite, il ne s’est plus rien passé. » Façon de maintenir la tension psychologique en feignant de tirer un trait qui n’a rien de définitif puisque, par intermittences, certes, elle reviendra à la matière autobiographique. Le dernier roman paru, Ni d’Ève ni d’Adam, offre probablement le même amalgame de jeu sinon d’invention avec le réel que dans les récits antérieurs. Avec une réflexion peut-être plus appuyée sur soi, un regard plus intime, puisqu’il s’agit d’une histoire d’amour, de moindre portée affective semble-t-il que celle-là, quasi simultanée, qu’évoque Stupeur et tremblements, où la même Amélie vouait une véritable adoration à sa supérieure hiérarchique, la belle et terrible Fabuki. Enfin, une histoire sans massacre, insiste-t-elle, avec de discrets ébats intimes, des parenthèses poétiques plus nombreuses qu’à l’accoutumée et l’habituel retour sur soi et à part soi pour la dérision, le sarcasme ou la volupté tout intellectuelle.
De mise en intrigue à mise en scène

Chantal Myttenaere
Roman encore ce texte autobiographique de Chantal Myttenaere, L’ancre de Chine (1988), une belle relation entre une jeune femme et sa grand-mère, une biographie de grande dame par « petite » interposée. Celle-ci apprend « qu’à force de chercher l’autre, c’est elle-même qu’elle trouve ». Plus que le travail de mémoire ou d’enregistrement, ce livre qui se fait sous nos yeux met en lumière l’élaboration littéraire. La narratrice, face au destin fabuleux comme aux rêves écroulés de sa grand-mère, enregistre la parole terminale mais veut aussi restaurer la passion de vivre. L’alternative est difficile entre la contagion de la folie et la réalité de l’histoire, entre l’invention et le rapport fidèle. Myttenaere s’est donné une double motivation : elle sauve de l’oubli une œuvre virtuelle et elle s’institue écrivain. Autre exercice d’écriture à vocation autobiographique encore, une pièce de théâtre, cette fois, Balle perdue (2005). La référence au vécu est évidente. Bien que la protagoniste ne soit pas nommée, les précisions de date, de lieu, de circonstances indiquent qu’il s’agit de la personne même de Myttenaere. Et l’événement réel qu’elle met littéralement et littérairement en scène, c’est la mort de son jeune frère, victime d’une balle perdue. Cette balle qui l’a frappé à la tête provenait d’un champ de tir trop proche de son école et le responsable du coup de feu ne sera jamais clairement identifié et puni. Le désarroi, la douleur, puis la colère sont élevés à la hauteur d’un discours tragique : à la sœur, soutenue par le chœur, revient le devoir de traquer la vérité et d’accuser, de déjouer les pièges de la dissimulation et du mensonge. Et enfin de témoigner par l’écriture.
Au vingt et unième siècle
La veine autobiographique s’enfle, se cherche d’autres voies. Puise peut-être un ton nouveau, dans la vague des récits de vie qui se publient à foison, écrits par tout un chacun ou par des scripteurs professionnels qui se mettent à la disposition de ceux qui ne savent ou ne peuvent pas écrire. Il semble que le contenu, l’information, à chercher et à communiquer, reprenne de l’importance. Toute une série d’écrits autobiographiques se spécialisent, se différencient, sortent d’une manière de bienséance compassée et sautent l’obstacle de l’autocensure. Ils empruntent à l’investigation historique et sociologique, à l’enquête judiciaire ou à tout autre domaine familier une méthode, une technique, un parler dont ils enrichissent un corps demeuré littéraire dans son écriture et par son mode de diffusion. Il s’agit en l’occurrence de rechercher ou de construire son identité à travers la quête minutieuse du passé familial ou social. Se dévoile aussi le souci de retrouver un temps révolu afin de mieux le comprendre et parfois le juger.

Isabelle Spaak
Isabelle Spaak entre ainsi en écriture. Vingt-deux ans après la disparition de ses parents, elle tente d’élucider les faits tragiques qui, par une matinée de juillet, ont fait d’elle une orpheline et l’ont projetée dans ce qu’elle appelle le « groupe des désaxés ». De son enquête dans la presse, de ses visites aux lieux de son enfance, de ses souvenirs, elle a fait un livre et l’a publié : Ça ne se fait pas (2004). Une histoire vraie de meurtre et de suicide, « impossible à entendre », a dit une de ses amies. Il est difficile, en pareil cas, de se limiter au champ littéraire et pourtant ce texte appartient à la littérature. Isabelle Spaak n’est ni journaliste ni assassine, même si elle les comprend, elle est écrivaine. Et parmi ses références au réel, articles de journaux, lettres, témoignages, elle en a glissé d’autres, nombreuses, aux écrivains qu’elle connaît et qu’elle aime, sortes d’intercesseurs tutélaires.

Régine Vandamme
Régine Vandamme (Ma mère à boire, 2001), conjugue une réalité pesante à l’ironie ou à l’écriture ludique. La dramatisation est déviée par le jeu inlassable sur le signifiant. Ainsi la dégradation de cette mère alcoolique, comme le titre ne le laissait pas nécessairement prévoir, est narrée sur le mode de la sévérité, de l’apitoiement et de l’amour, avec “le cœur en charpie” comme avec un humour parfois cruel. Livrer à sa mère les mots savants pour désigner sa maladie c’est comme donner à manger à un enfant. Et la narratrice de constater : “Je devenais la mère de ma mère”. Répétitions et énumérations litaniques font hésiter entre le rire et la douleur, entre la comptine et le chant funèbre. Cette mère n’est-elle “aboutie, totale, exemplaire” que parce qu’elle est mourante ? Ce thème se verra encore enrichi et développé en de nombreuses variations dans Professions de foi (2006), dernier texte paru de Régine Vandamme, alors qu’elle resserre l’écriture de l’intime dans un texte plus spéculaire, Ma voix basse (2004).

Lydia Flem — © Hugues Vas
Psychanalyste, Lydia Flem dirige sa patience, sa faculté de compréhension, soumet ses qualités d’observation et d’écoute vers un seul objectif, un accomplissement filial. Orpheline de ses deux parents, on en devient l’héritière, sans toujours en comprendre le sens. Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004) va transmettre ce sentiment étrange de célébration et de profanation qu’elle peut éprouver en visitant des lieux qu’elle croyait connaître et qu’elle découvre comme par indiscrétion dans de telles circonstances. Pour faire sens de cette effraction et pour conjurer le deuil, l’héritière doit en écrire. Né de la douleur et de la rencontre avec la matérialité du passé, un texte s’impose. Et puis un second, Lettres d’amour en héritage (2007), qui va plus loin dans la publication de l’intime et dans l’émotion : un travail du vide qui se mue en travail plein et même en jouissance lorsqu’on peut en faire un livre.

Nathalie Gassel
Avec Des années d’insignifiance (2006), Nathalie Gassel entreprend de s’emparer de ces années d’enfance qu’elle assimile à l’enfer pour non pas les annuler mais les faire siennes enfin, se les incorporer par l’écriture. Il s’agit donc, avec ce récit, de régler ses comptes, ce qu’elle fait sans acrimonie, tentant par-dessus tout d’élucider le mystère de la filiation. Son constat clairvoyant remet chacun à sa place et devrait être libératoire car exprimé avec éclat, à travers ce qu’elle appelle « les éclosions vertigineuses » d’une écriture hors contraintes.

Sophie Buyse
Autopsy (2006), un recueil de textes dont le Carnet 148 a publié la recension, serait pour la « psy » qu’est Sophie Buyse une appropriation personnelle du genre autobiographique ou plutôt autofictionnel en l’occurrence. Le sujet des récits, fictionnels ou réels ne serait autre qu’elle-même, personnage, auteur et narrateur confondus. Le découpage en plusieurs textes propose encore une autre formule : ils ne montrent que certains moments d’une vie qui ne se déroule pas tout entière. On peut cependant, au terme de la lecture, avoir l’illusion de mieux connaître l’auteure de L’organiste. Mais est-elle plus présente dans la transparence qu’au travers des symboles qu’elle est capable de déployer à l’infini ? Rien n’est moins sûr.

Caroline Lamarche à l’honneur lors des prix littéraires de la FWB
Il faudrait sans doute dans ce corpus réserver aussi une place à part à une catégorie d’écrits moins définissable encore que celle de l’autofiction, où le dire du moi s’ouvre à l’invention, se livre davantage aux jeux de l’imagination. On y rangerait par exemple des romans de Caroline Lamarche comme L’ours, Lettres du pays froid et surtout Carnets d’une soumise de province.
Dans le champ de l’autobiographie ou de l’autofiction au féminin, le double paramètre de la relation au réel autant qu’à l’imaginaire est déjà marqué sous l’angle exclusif du sujet en personne. Il se voit en outre relayé par la duplicité du genre en question : le texte autobiographique ou autofictionnel dans toutes ses variantes représente un document inestimable par son caractère partagé.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°150 (2008)
