Un coup de cœur du Carnet
Emmanuel RÉGNIEZ, La reconnaissance, Arbre à paroles, coll. « iF », 2023, 128 p., 16 €, ISBN : 9782874067228
C’est un jeu. C’est un point vibrant qui perce toutes les couches du temps. Ou alors, c’est une histoire d’amour indéfiniment différée qui prend la forme d’une longue et lente fuite luxueuse. On pourrait dire qu’ils sont deux, mais ce serait faire de ces personnages une entité qui ne représente pas la somme des solitudes qu’accumulent leurs pas conjoints, à travers l’espace et le temps – côté à côte, ils tracent des chemins parallèles qui ne se croiseront jamais.
Peut-être que ce que cherchait Clarisse, c’était une île, une île sans adresse, un lieu juste pour elle et moi, que cette île soit une véritable île, ou bien une île artificielle, créée par elle, pour que nous puissions nous y reposer, nous y arrêter, longtemps, plus longtemps, pour toujours. Continuer la lecture

Il ne peut l’écrire tout de go, il doit s’y reprendre à trois fois (et autant de chapitres) pour parvenir à le dire, à énoncer ce qui le consumait, lui, le narrateur – qui, dans ce récit, peut se confondre avec l’auteur. Ce qui l’a brisé mais dont il finira par sortir libéré, délivré – le conte de La reine des neiges est là, présent, avec son imaginaire de glace et ses ambiguïtés, sa chanson et ses deux mots emblématiques. Le petit Poucet n’est pas loin non plus. Le narrateur s’en servira pour raconter sa Fêlure – le livre d’Emmanuel Régniez que nous lisons est à la fois ce récit mais aussi celui de l’écriture comme processus salutaire. Le narrateur : fils, frère aîné et père. Sans âge, et de tous les âges. Celui de son enfance, celui des années où et celles du temps d’après (qu’il racontera dans une quatrième partie). Les années où : celles pendant lesquelles s’est déployée la revanche maternelle.
Emmanuel Régniez tient ses promesses. À chaque fois que nous refermons un de ses livres, nous sommes impatients de lire le suivant, et cette impatience comporte sa part d’inquiétude : ne faillira-t-il pas un jour ? Ne finira-t-il pas par décevoir cette attente ? Eh bien non. Emmanuel Régniez tient ses promesses. Il est entré en littérature par la voie de l’exigence, et il ne dévie pas de sa route. Nous venons de ranger Ordinaire(s), son dernier opus, sur les rayons de notre bibliothèque, et nous savons déjà qu’elle risque fort de ne pas en sortir indemne.
Il y a trois ans, nous chroniquions pour le Carnet le premier roman d’Emmanuel Régniez, Notre Château, et nous affichions notre impatience à lire son deuxième opus. Nous avons attendu. Et le voici, l’impeccable et tendu Madame Jules, toujours aux éditions Le Tripode.
L’actualité littéraire fatigue. Biopics pseudo-sulfureux, autofictions écrites avec les pieds, tyrannie du « sujet ». Heureusement, il reste des écrivains qui se fichent de la mode, et qui nous offrent des bijoux. « Prétendons qu’il y a un chemin pour traverser le miroir et passer dans la maison de l’au-delà ».