Archives par étiquette : Minuit (éditions)

La mémoire mode d’emploi (en soixante-quatre cases)

Jean-Philippe TOUSSAINT, L’échiquier, Minu­it, 2023, 250 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑7073–4885‑2

toussaint l'échiquierCela pour­rait com­mencer par une case, ou une date, la soirée du 12 mars 2020, et un lieu, Brux­elles. La pre­mière min­istre belge vient d’annoncer le con­fine­ment du pays, pour cause de Covid. Qua­tre jours plus tard, c’est le cas égale­ment chez nos voisins français. Et l’on pour­rait penser, ouvrant L’échiquier, nou­veau livre de Jean-Philippe Tou­s­saint, qu’il a cédé comme tant d’autres, écrivains, artistes, musi­ciens, sci­en­tifiques, chroniqueurs… à la ten­ta­tion com­préhen­si­ble de racon­ter son his­toire du Covid, cet envahisse­ment incon­nu jusque là – ses tragédies et les boule­verse­ments en chaîne de nos com­porte­ments pour y faire face. Con­tin­uer la lec­ture

Féerie géopoétique

Un coup de cœur du Car­net

Eugène SAVITZKAYA, Fou de Paris, Minu­it, 2023, 145 p., 17 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 978–2‑7073–4938‑5

savitzkaya fou de parisAu milieu de la tec­tonique des plaques de la lit­téra­ture fran­coph­o­ne, les livres d’Eugène Sav­itzkaya sont des forêts où vivent des êtres en marge qui tres­sail­lent dans un bal­let de phras­es remon­tant le cours du fleuve de l’enfance. Il y avait le Fou de Vin­cent d’Hervé Guib­ert. Il y a désor­mais la féerie sans égale, le livre le plus libre de tous les temps, Fou de Paris, qui, venant après Fou civ­il (1999), Fou trop poli (2005), brame, feule, tisse sa toile autour d’Hégésippe, celui qui a tout per­du en per­dant l’aimée, celui qui endosse la flâner­ie comme une pre­mière peau, promeneur poète qui, comme les bouf­fons des rois, profère les vérités du temps, démasque l’imposture des pou­voirs. À l’écart des vivants et des vivantes « fab­riqués et fab­riquées à la chaîne », qui endurent con­fine­ment et joug sous l’ordre « « ser­rez-vous la cein­ture », Hégésippe danse, vaticine, l’amour per­du col­lé à ses pieds de bête sauvage. Con­tin­uer la lec­ture

Entre deux

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Philippe TOUSSAINT, L’instant pré­cis où Mon­et entre dans l’atelier, Minu­it, 2022, 32 p., 6,50 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 9782707347831

toussaint l instant precis ou monet entre dans l atelierIl faut remerci­er Ange Lec­cia. En effet, l’artiste, qui présente son œuvre (D)’Après Mon­et au musée de l’Orangerie du 2 mars au 5 sep­tem­bre de cette année, a don­né envie à Jean-Philippe Tou­s­saint d’écrire sur Mon­et. Et c’est un délice de livre minute, dans un for­mat que l’auteur pra­tique régulière­ment depuis La mélan­col­ie de Zidane, une ful­gu­rance.

L’instant pré­cis où Mon­et entre dans l’atelier s’ouvre sur la phrase du pein­tre : « Je suis si pris par mon satané tra­vail qu’aussitôt levé, je file dans mon grand ate­lier ». Une phrase sim­ple en apparence, et qui a déclenché la rêver­ie puis le tra­vail de Tou­s­saint. L’auteur de La télévi­sion, dont le nar­ra­teur ne par­ve­nait pas à avancer dans son essai sur Titien, nous invite à tourn­er autour de cette image, de pénétr­er dans l’atelier du Maître, plus pré­cisé­ment à « saisir Mon­et là, à cet instant pré­cis où il pousse la porte de l’atelier ». Nous sommes en 1916. Mon­et tra­vaille aux grands pan­neaux des Nymphéas. Non loin de Giverny, la guerre fait rage, et Mon­et se réfugie dans son ate­lier. Con­tin­uer la lec­ture

Emmuré. Vivant ?

Jean-Philippe TOUSSAINT, La dis­pari­tion du paysage, Minu­it, 2021, 48 p., 6,80 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 978–2‑7073–4658‑2

toussaint la disparition du paysageLes choses tien­nent en peu de mots, et sont assez sim­ples. Jean-Philippe Tou­s­saint, dans ce court texte qu’est La dis­pari­tion du paysage, les révèle d’emblée. Le châs­sis d’une fenêtre, don­nant sur le casi­no d’Ostende et ses abor­ds, forme comme le cadre d’un tableau. Dans un fau­teuil roulant, dont on n’est pas vrai­ment cer­tain qu’il puisse le faire bouger, un homme passe ses journées à regarder au dehors, depuis son apparte­ment. Ce dehors qu’il a sou­vent arpen­té autre­fois, marchant sur la digue ou la plage, res­pi­rant les odeurs de la mer, remet­tant ses idées en place au fur et à mesure de l’avancée de ses pro­pres pas. Con­damné à l’immobilité depuis des mois, il laisse aujourd’hui son regard pass­er de la mer au ciel, sans aspérités aux­quelles s’accrocher. Con­tin­uer la lec­ture

Le visage changeant des émotions

Jean-Philippe TOUSSAINT, Les émo­tions, Minu­it, 2020, 238 p., 18,50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑7073–4643‑8

jean-philippe toussaint les émotionsSi l’on s’en tient aux fon­da­men­tales et pri­maires, telles que réper­toriées par de nom­breuses études sci­en­tifiques à la suite du psy­cho­logue améri­cain Paul Ekman, les émo­tions seraient au départ, chez tout indi­vidu mas­culin et féminin, et quelle que soit sa cul­ture, au nom­bre de six. Six émo­tions qui vont de la plus pos­i­tive, la joie, à la plus néga­tive, le dégoût, et qua­tre autres qui ten­dent sou­vent vers la néga­tiv­ité : la peur, la sur­prise (quoiqu’il puisse y avoir de joyeuses sur­pris­es), la tristesse, la colère. Le dégoût reste la plus destruc­trice des émo­tions, et elle cumule mal­heureuse­ment d’autant plus de phas­es inten­sives et gradu­elles lorsqu’elle advient par sur­prise, sous l’emprise de la peur et de la tristesse. Con­tin­uer la lec­ture

Au pays d’Eugène Savitzkaya

Un coup de cœur du Car­net

Eugène SAVITZKAYA, Au pays des poules aux œufs d’or, Minu­it, 2020, 192 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑7073–4600‑1

Au pays d’Eugène Sav­itzkaya, les mots rugis­sent, les phras­es sor­tent de leur lit flu­vial, les sen­sa­tions courent à neuf dans des con­tes sauvages. Éblouis­sante fable, entre nou­velle ver­sion de la Genèse et légende des despo­tismes con­tem­po­rains, Au pays des poules aux œufs d’or nous immerge dans une balade des orig­ines, de la ges­ta­tion de l’univers à l’avènement des riv­ières, des forêts, des cerfs, des hommes. Au com­mence­ment, les arbres n’étaient pas enrac­inés, « l’homme n’avait pas de face », un bel enfant fut dévoré par un chien, sa mère dev­enue folle for­ma un ado­les­cent avec de l’argile, pétrit un petit Adam comme Sav­itzkaya pétrit comme per­son­ne l’alphabet pri­mor­dial, les Noms et leurs odeurs, leurs saveurs, leurs folies fangeuses. L’éclosion du monde con­naît des splen­deurs mais aus­si des ratés, le ver despo­tique est dans le fruit. Con­tin­uer la lec­ture

Hantise de la dépossession

Jean-Philippe TOUSSAINT, La clé USB. Roman, Minu­it, 2019, 191 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN 978–2‑7073–4559‑2

Sous-titré “roman”, La clé USB com­mence curieuse­ment par une ving­taine de pages à car­ac­tère ency­clopédique, d’ailleurs rigoureuse­ment doc­u­men­tées, autour de la futur­olo­gie con­tem­po­raine : prospec­tive stratégique, méth­ode Del­phi, films de sci­ence-fic­tion, cyber­sécu­rité et ordi­na­teur quan­tique, sys­tème infor­ma­tique blockchain, mon­naie élec­tron­ique bit­coin. Ce procédé n’est pas sans rap­pel­er le pro­logue éru­dit de Moby Dick, où la baleine fait l’ob­jet de mul­ti­ples cita­tions savantes ou anec­do­tiques, mais ici le champ d’é­tude est étroite­ment lié au motif du cryptage, c’est-à-dire à la dialec­tique savoir-secret. La nar­ra­tion pro­pre­ment dite com­mence à la page 26 : un expert à la Com­mis­sion européenne présente devant le Par­lement son rap­port sur les atouts de la tech­nolo­gie blockchain, à la suite de quoi il est abor­dé par deux lob­by­istes. Ain­si débute une inves­ti­ga­tion totale­ment indi­vidu­elle et offi­cieuse, avec halte secrète en Chine dans le style pal­pi­tant d’un roman d’es­pi­onnage, vio­lences physiques en moins. Le but ultime du héros n’est pas pré­cisé – peut-être quelque rap­port ultérieur et con­fi­den­tiel à la Com­mis­sion sur une ten­ta­tive d’e­scro­querie sophis­tiquée, avec à la clé quelque grat­i­fi­ca­tion pour cet exploit méri­toire quoique indis­ci­pliné… Con­tin­uer la lec­ture

Un prix pour Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Tou­s­saint

Le prix François Bil­let­doux, attribué par la Scam (France), récom­pense Jean-Philippe Tou­s­saint pour Made in Chi­na (édi­tions de Minu­it). Dans ce livre entre roman, fic­tion et réal­ité, l’auteur retrace ses tribu­la­tions de tour­nage en Chine.

Jean-Philippe Tou­s­saint est le pre­mier auteur belge à rem­porter ce prix lit­téraire français, doté de 5.000 €.


Lire aus­si : notre recen­sion de Made in Chi­na


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Écriture, lune de miel, et autres abeilles

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Philippe TOUSSAINT, Made in Chi­na, Paris, Minu­it, 2017, 188 p., 15 €/ ePub : 10.99 €, ISBN : 9782707343796

toussaint made in chinaDans Made in Chi­na, entre roman, fic­tion et réal­ité, l’auteur de Foot­ball retrace ses tribu­la­tions de tour­nage dans l’ancien Empire du Milieu.

On avait lais­sé Jean-Philippe Tou­s­saint nous dévoil­er, durant l’été 2015, une robe toute en miel, portée par une man­nequin lors d’un défilé de mode, et pour­suiv­ie par un essaim d’abeilles : son court-métrage The Hon­ey Dress, réal­isé en Chine à par­tir d’un épisode de son roman Nue, était alors présen­té à Bozar, durant l’exposition « Les Belges. Une his­toire de mode inat­ten­due ». Lorsqu’on a pro­posé à Jean-Philippe Tou­s­saint d’effectuer un pre­mier voy­age en Chine, et qu’on lui a demandé quelles étaient ses con­di­tions, l’écrivain et réal­isa­teur n’en n’a for­mulé qu’une : « Rester longtemps. » C’est sans doute pour cela que, depuis le début du 21e siè­cle, et bien avant The Hon­ey Dress, il s’est ren­du à plusieurs repris­es à Pékin, à Shang­hai, à Guangzhou, à Chang­sha, à Nankin, à Kun­ming, à Lijiang. Et qu’il est revenu encore à Guangzhou. Nous qui ignorons beau­coup de choses sur la Chine (vous avez une idée des dis­tances séparant ces mégapoles, vous?) et notam­ment de ce qu’il en est là-bas du monde de l’édition (pour ne s’en tenir qu’au man­darin), nous n’imaginions pas qu’il y ait eu pra­tique­ment à chaque fois der­rière ces voy­ages, son édi­teur chi­nois (acces­soire­ment aus­si, celui de Beck­ett et de Robbe-Gril­let). À la fois homme de let­tres, pro­fesseur aux Beaux-Arts, directeur d’un cen­tre d’art, pein­tre estimé, Chen Tong, c’est son nom, est égale­ment chef d’entreprises en tout genre, pro­duc­teur de films, et le “leader of the gang” de quelques jeunes Can­ton­ais qui gravi­tent dans son orbite et ses affaires, là où le com­merce et les arts ont sou­vent par­tie liée. Con­tin­uer la lec­ture

Morphologie intime d’un supporteur de foot

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Philippe TOUSSAINT, Foot­ball, Paris, Édi­tions de Minu­it, 2015, 124 p., 12,50€ / epub : 8,99€. Un ouvrage pub­lié avec le sou­tien de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles

toussaint football« Que serait le foot­ball s’il n’y avait pas le Brésil ? » Jean-Philippe Tou­s­saint se pose incidem­ment la ques­tion, au détour des pages de Foot­ball, son nou­veau livre, un petit recueil de textes légers bien dans sa manière, l’air de ne pas y touch­er, tout en ironie, entre obser­va­tions fine­ment détail­lées et apartés secs à la Buster Keaton, avec pour sujet appar­ent, ses rap­ports avec le bal­lon rond et quelques Coupes du monde de foot. La par­tie n’est pas gag­née d’avance, si l’on ose dire, et Tou­s­saint le sait bien : « Voici un livre qui ne plaira à per­son­ne », écrit-il « ni aux intel­lectuels, qui ne s’intéressent pas au foot­ball, ni aux ama­teurs de foot­ball, qui le trou­veront trop intel­lectuel. » Il n’a pas tout à fait tort. Du moins, pour l’auteur de cette chronique, qui doit bien avouer au lecteur qu’en effet, il n’a guère dévelop­pé de goût pour le foot que dans son enfance, assez loin der­rière donc, et qu’aujourd’hui, il est inca­pable de don­ner le nom du gar­di­en de but des Dia­bles Rouges, pas plus qu’il ne peut iden­ti­fi­er les couleurs de mail­lots des équipes alle­mande, brésili­enne ou ital­i­enne (enfin, ital­i­enne : peut-être le rouge, comme pour les auto­mo­biles ? Mais nos Dia­bles, alors ?) Donc le foot­ball, avec ou sans le Brésil… Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on meurt puis l’on renaît en fou

Un coup de coeur du Carnet

Eugène SAVITZKAYA, À la cyprine, Paris, Minu­it, 2015, 104 p., 11,50 €/ePub : 7.99 €
Eugène SAVITZKAYAFraudeur, Paris, Minu­it, 2015, 168 p., 14,50 €/ePub : 9,99 €

savitzkaya_tholomeOn pour­rait lire les romans et les recueils énig­ma­tiques de Sav­itzkaya comme une vaste auto­bi­ogra­phie. Une vaste saga où compteraient moins, pour nous, lecteurs, l’ex­ac­ti­tude des faits rap­portés, la vérac­ité de ce qui nous est dit, que l’in­ven­tion ou la réin­ven­tion d’une réal­ité passée au tamis d’une langue sin­gulière, mag­ique, généreuse, enchan­tée, enchanter­esse. Une vaste saga met­tant, entre autres, en scène des « fig­ures » famil­iales. Le père. Les frères. La mère. Le fou – Sav­itzkaya lui-même, à dif­férents âges –, écrite dans une langue qua­si cos­mique, ten­tant d’embrasser, en tout cas, l’ensem­ble du vivant. Plantes. Ani­maux. Humains. Pier­res. Arbres. Eaux. Con­tin­uer la lec­ture