On les appelle translingues, ces auteurs et autrices qui édifient leur œuvre littéraire dans une langue seconde. Sorte de prouesse, pratique singulière (mais finalement assez répandue dans la littérature mondiale), objet d’étude, le translinguisme interroge nos certitudes littéraires et linguistiques.
13 novembre 2024. Le jury du prix Rossel annonce son lauréat : Velibor Čolić, pour Guerre et pluie publié par Gallimard. Le Rossel, souvent considéré comme le prix littéraire le plus important en Belgique francophone, récompense ainsi un auteur installé en Belgique depuis quelques années (le prix peut indifféremment aller à des romanciers belges ou résidant en Belgique), mais, cas plus rare, il va aussi à un romancier qui n’a appris le français que largement entré dans l’âge adulte. Le parcours de Velibor Čolić a lui-même des allures de roman d’aventures : né en 1964 en Bosnie-Herzégovine, journaliste radio spécialisé dans le jazz et le rock, il est enrôlé dans l’armée bosnienne lors des guerres de Yougoslavie, mais il déserte en 1992. Il s’exile la même année en France, où il arrive « avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre » (Manuel d’exil, Gallimard, 2016, p. 11), fermement résolu à devenir un écrivain, et un écrivain écrivant en français de surcroit. Ambition pleinement réalisée : Velibor Čolić est à ce jour l’auteur d’une dizaine d’ouvrages en français salués par la critique et plusieurs fois primés.
Faisant œuvre dans une langue (en l’occurrence le français) qui n’est pas sa langue maternelle, Velibor Čolić a rejoint une cohorte d’écrivains où l’on trouve, entre beaucoup d’autres, les noms d’Aharon Appelfeld, Samuel Beckett, François Cheng, Emil Cioran, Romain Gary, Nancy Huston, Eugène Ionesco, Agota Kristof, Milan Kundera, Vladimir Nabokov, Irène Nemirovsky, Jorge Semprun, ou encore Elsa Triolet. Même s’il ne concerne qu’un faible pourcentage des écrivains mondiaux, le translinguisme n’est donc pas non plus une pratique marginale : non seulement de nombreux auteurs écrivent ou ont écrit dans leur langue seconde, mais quelques-uns des plus illustres écrivains sont translingues.
On s’intéressera ici plus spécifiquement aux auteurs et autrices translingues écrivant en français en Belgique. Les lignes qui suivent sont nourries par des entretiens avec plusieurs d’entre eux : Jan Baetens, Elke de Rijcke, Haleh Chinikar, David Giannoni, Verena Hanf, Pilar Pujadas et Tuyêt-Nga Nguyên – auxquels s’ajoute, en contrepoint, le témoignage de Zaïneb Hamdi, née en Belgique d’un père tunisien et d’une mère belge, issue d’une famille sicilo-italienne, et élevée exclusivement en français. À défaut de former un panel représentatif, ces huit écrivains offrent un patchwork de parcours, d’histoires, de générations et de langues d’origine.
Une pratique à nommer
Si la pratique translingue n’est pas récente, la recherche sur le phénomène l’est beaucoup plus. C’est en 2000 seulement que paraissent les livres fondateurs de Robert Jouanny et Steven G. Kellman sur le sujet. Le premier s’intéresse exclusivement au corpus francophone avec Singularités francophones, ou choisir d’écrire en français (PUF), tandis que le second embrasse une perspective plus large avec The Translingual Imagination (University of Nebraska Press). Les termes « translingue » et « translinguisme » tendent désormais à s’imposer pour qualifier les auteurs et autrices concernés ainsi que leur pratique, mais certains chercheurs privilégient « exophonie », tandis que d’autres parlent de « littérature invitée », voire, pour ce qui concerne les translingues écrivant en français, d’« écrivains allophones d’expression française »…
Le translinguisme est-il possible ?
Les écritures translingues font vaciller certaines idées bien ancrées quant à la maitrise d’une langue seconde. Steven G. Kellman cite volontiers ce mot du dramaturge irlandais George Bernard Shaw : « No man fully capable of his own language ever masters another » (« Aucun individu pleinement compétent dans sa propre langue n’en maitrise jamais une autre »). S’il n’est même pas possible de maitriser pleinement une deuxième langue, faire littérature dans cette langue autre semble à fortiori un rêve inatteignable – qu’atteignent pourtant de nombreux auteurs. Et leurs écrits publiés ne présentent aucune « faute » (de grammaire, de vocabulaire…). On débusquera peut-être chez l’un une tendance à l’hypercorrectisme, chez l’autre une créativité lexicale singulière, une syntaxe libre… Mais chaque cas est différent. Interrogé sur sa pratique translingue, Jan Baetens, auteur flamand qui écrit en français, dit revendiquer l’usage du « français standard ». Et d’ajouter : « Personne ne m’a jamais fait remarquer que mon style serait un style belge, et encore moins que ce serait le français d’un non francophone. De ce point de vue-là, le français que j’utilise est une langue aussi transparente que possible et je le revendique sans aucune hésitation ».
Translinguisme et immigration
Une autre idée couramment associée à l’écriture translingue est qu’elle serait forcément liée à l’immigration. Cela parait de bon sens : l’auteur quitte son pays, s’installe dans un nouveau territoire dont il apprend la langue et il décide alors d’écrire dans cette langue nouvelle pour lui. Pourtant, immigration n’implique pas forcément translinguisme, et translinguisme n’implique pas non plus nécessairement immigration.
Il est en effet possible de migrer vers un pays dont la langue est la même que celle de son pays d’origine. Par ailleurs, la « deuxième génération » – c’est-à-dire des personnes dont les parents ont migré, mais qui sont nées elles-mêmes dans le pays de destination, y sont socialisées et en apprennent immédiatement la langue – est considérée comme faisant partie de la population migrante. Lorsque des écrivains de cette deuxième génération optent pour la langue du pays de destination, ils choisissent une langue qu’ils parlent depuis le début et dont, scolarité oblige, ils maitrisent souvent mieux les codes que ceux de la langue de leurs parents. La poétesse et typographe Zaïneb Hamdi représente à cet égard un cas radical, puisqu’avec un père tunisien parlant un arabe dialectal et une mère d’origine italienne, elle a été élevée exclusivement en français. « La volonté de mon père était, je pense, d’assurer une forme d’assimilation complète. Il se disait que s’il me parlait en arabe dialectal tunisien, il déforcerait mon français, ce qui m’aurait exposée au rejet, au mépris ou simplement aux mauvaises notes », nous explique-t-elle. « Privée » (ce sont ses propres mots) de la langue arabe de son père, elle écrit et publie en français, même si elle parsème ses écrits de mots d’arabe : « Est-ce qu’on ne peut pas laisser des mots dans leur langue originelle, parce qu’ils ont plus de poids dans cette langue, ou parce qu’ils sont intraduisibles ? ».
Inversement, on peut aussi être translingue sans être migrant. C’est singulièrement le cas dans des pays à langues nationales multiples comme la Belgique. Ainsi, des auteurs et autrices flamands, néerlandophones, écrivent en français comme Jan Baetens ou Elke de Rijcke. Dans le contexte linguistique d’aujourd’hui, une partie des auteurs et autrices écrivant en wallon n’ont pas non plus été baignés dans cette langue depuis l’enfance, mais ont fait le choix de l’apprendre à l’âge adulte, avant de passer à l’écriture. Dans leur cas, le translinguisme ne procède pas non plus d’une migration.
On pense également au contexte (post-)colonial, où la langue du colonisateur (ou de l’ex-colonisateur) voisine avec la ou les langue(s) autochtones. Des auteurs peuvent ainsi opter pour l’écriture dans la langue du colonisateur, apprise sur place, sans avoir migré. Certains chercheurs désignent toutefois ce cas de figure comme du « plurilinguisme », qu’ils distinguent du translinguisme.
Individu et collectif
On le devine à l’aune de ce bref parcours, le translinguisme charrie avec lui des problématiques connexes. Tout d’abord, la ligne de fracture entre l’individuel et le collectif. Si l’on prend l’exemple d’Agota Kristof – née en Hongrie en 1935, partie pour la Suisse en 1956 afin de fuir la répression soviétique dans son pays d’origine, autrice d’une œuvre en langue française après son installation à Neufchâtel –, le translinguisme relève d’un parcours individuel et singulier. À l’inverse, la Belgique francophone compte de nombreux auteurs d’origine italienne, arrivés en Belgique dans le cadre du traité belgo-italien sur le charbon. Ils appartiennent souvent à la deuxième génération et ont écrit sur leur quotidien d’étrangers en Belgique. Si chaque œuvre est bien sûr unique, on peut difficilement parler ici de parcours individuels. Les auteurs de cette mouvance sont nombreux, au point que l’étiquette « rital-littérature » a été forgée pour désigner leurs œuvres, et pour évoquer leurs traits communs. Le terme ne s’applique donc pas à tous les écrivains italiens ou d’origine italienne écrivant en français en Belgique. Parallèlement à cette littérature qui s’origine dans l’Histoire du 20e siècle naissent aussi d’autres œuvres d’auteurs italiens installés en Belgique pour de tout autres raisons. Né en 1968 à Nice de parents italiens, scolarisé en français avant que la famille retourne s’installer en Italie lorsqu’il était adolescent, et venu en Belgique pour entamer des études supérieures, David Giannoni résume : « Mon histoire n’est pas celle-là », lorsqu’on l’interroge sur son rapport à la rital-littérature. Et de faire part d’une certaine perplexité : « En Belgique, j’ai toujours été étonné de voir que beaucoup d’Italiens de deuxième génération ne sont jamais allés en Italie. »
De la même façon, on ne peut pas non plus vraiment parler de choix individuel dans le cas des auteurs flamands qui, au 19e siècle et au début du 20e siècle, écrivaient en français, qui était alors la langue de la bourgeoisie à laquelle la plupart d’entre eux appartenaient. La situation linguistique et la position respective du français et du néerlandais ont évolué en Belgique. Les auteurs et autrices flamands qui écrivent aujourd’hui en français optent pour une langue seconde, et le font pour des raisons avant tout personnelles. Elke de Rijcke le confirme : « Le choix du français n’est pas un positionnement politique sur ce pays. J’appartiens à une génération ultérieure à celle pour qui ces questions politiques étaient au cœur de la réflexion ». Werner Lambersy (Anvers 1941 – Paris 2021) expliquait pour sa part avoir choisi le français pour s’opposer à son père : « [E]n 1942 mon père, tout-à-fait convaincu, s’engage dans la SS. Mon père est mort à 90 ans, il n’a jamais changé d’avis. Il a toujours été SS, il a toujours été nazi et donc on ne s’est pas très bien compris, ni moi, ni lui, en fait. […] Quand je commence à écrire, je dirais que j’écris le plus facilement en néerlandais, c’est plutôt ma langue maternelle […] Et puis je me demande dans quelle langue je vais donc écrire ? Et il se trouve que mon père sort de la prison et il tâche de me récupérer. […]. Donc je me dis : “Il n’y a qu’une seule façon pour protester contre ça. Ce n’est pas la peine de dénoncer mon père, de dénoncer des choses. Il faut tout simplement dire que le fascisme est en marche, que ça va revenir très vite et que c’est dans la langue que cela va se jouer. Donc je vais faire un ‘clash’ et je vais choisir une autre langue”. » (« Werner Lambersy : “La beauté, c’est notre regard que nous jetons vers elle” », Radio Prague international, 23 avril 2011).
Des langues majeures
Puisque les écrivains translingues ont le choix entre deux langues d’écriture, on peut penser que dans le choix intervient notamment la différence de statut entre les deux langues en présence, que l’écrivain pourrait privilégier des deux la langue la plus « prestigieuse », celle qui aura le plus fort capital symbolique – celle, donc, susceptible de lui apporter la reconnaissance la plus large. Dans un ouvrage sur Kafka qui a connu une immense fortune critique, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont forgé l’expression « littérature mineure » pour désigner l’écriture en allemand du romancier juif du ghetto de Prague, et précisent que la littérature mineure est « celle qu’une minorité fait dans une langue majeure » (Pour une littérature mineure, Minuit, 1975, p. 29). L’allemand comme « langue majeure », donc. L’idée même de langue majeure, qui laisse entendre qu’il y aurait aussi des langues mineures, ne va certainement plus de soi à une époque, la nôtre, qui tend à déconstruire tous les discours de domination. Pour ce qui concerne le français son influence dans le monde a régressé à mesure que s’est installée l’hégémonie de l’anglais. Langue littéraire majeure jusqu’à la fin des empires coloniaux, il garde aujourd’hui un rayonnement certain. En attestent notamment les trois prix Nobel de littérature reçus au 21e siècle par des auteurs écrivant en français – Le Clézio en 2008, Modiano en 2014 et Annie Ernaux en 2022 –, deuxième langue la mieux représentée au palmarès pendant cette période, derrière l’anglais et à égalité avec l’allemand. Parmi les auteurs que nous avons rencontrés, seule Tuyêt-Nga Nguyên, née au Vietnam et venue en Belgique à la fin des années 1960 pour entamer des études universitaires, mentionne l’universalité du français dans ses motivations pour écrire dans cette langue : « En écrivant en français, je touche un public plus grand. Beaucoup de gens parlent le français dans le monde, au contraire du vietnamien qui n’est parlé qu’au Vietnam. » Encore cette raison est-elle modulée par des considérations plus intimes : le français est aussi la langue des enfants de la romancière, qui ne parlent pas le vietnamien. « J’écris en français pour qu’ils puissent me lire et sachent d’où ils viennent, pour moitié. Ils sont en effet belges par leur père ». Pour les autres écrivains sollicités, le choix du français relève plus de motifs liés à l’histoire personnelle. Née en Iran et scolarisée là-bas, Haleh Chinikar, elle aussi arrivée en Belgique pour entamer des études supérieures, remet les pendules à l’heure : « Dans les cours d’histoire à l’école [en Iran], on parlait de l’Europe de manière générale, sans distinguer la Belgique, la France… […] en fait l’Europe n’est pas le centre du monde et on ne parlait pas de l’Europe tout le temps. »
Quant à savoir si leur image du français est différente du fait qu’ils vivent en Belgique, dans une zone francophone elle-même périphérique, et non en France, aucun ne le croit. Zaïneb Hamdi précise néanmoins : « Je constate qu’en étant belge, je vis mon rapport à la langue française très différemment de quelqu’un qui serait d’origine nord-africaine en France. Le rapport à l’arabité et à la langue arabe est très différent, parce que l’histoire coloniale des deux pays est différente. Sans doute, et sans trop m’avancer, si j’avais été d’origine congolaise, vivrais-je le rapport à la langue française autrement, vu que la colonisation belge s’est ancrée au Congo. »
Des mères
Les entretiens menés pour préparer cet article étaient individuels. C’est donc sans concertation entre eux que les huit autrices et auteurs rencontrés ont évoqué leur parcours et les problématiques qui leur tiennent à cœur. La mère, leur mère, est indiscutablement l’un de ces sujets forts.
Il a bien sûr été question de la langue maternelle. La réponse est relativement simple pour Jan Baetens (scolarisé en néerlandais et parlant cette langue en famille), Pilar Pujadas (l’espagnol), Tuyêt-Nga Nguyên (le vietnamien) ou Zaïneb Hamdi (le français). Pour les autres, la réponse méritait quelques nuances.
Verena Hanf est née et a grandi en Allemagne, d’un père germanophone et d’une mère francophone. « L’allemand est ma première langue parce que j’ai grandi en Allemagne, que je suis allée dans une école allemande, que mes amis étaient germanophones… Je parlais le français en famille ». Mais la langue maternelle, la langue de la mère, est le français. « Ma mère a dû se battre pour que je parle le français. J’avais un accent (je l’ai toujours), je faisais des fautes, elle me corrigeait et ça m’énervait. »
Haleh Chinikar met en question la notion même de « langue maternelle ». Elle précise que le persan, sa première langue, emploie aussi cette expression (« zàbâné mâdàri»). « Quand on dit “langue maternelle”, on met énormément de poids sur une personne, la mère. Et puis on nie la langue paternelle dans le cas où ce n’est pas la même langue que la langue maternelle. Et que fait-on quand on a deux pères, ou quand on a deux mères ? C’est un terme hétéronormé. […] Je préfère en effet parler de “langue d’origine”. Je viens d’une autre langue. Et une autre langue, c’est une autre culture, d’autres codes, normes, standards. On ne dépasse pas les limites et les frontières de la même façon d’une langue à une autre, parce qu’on n’est pas la même personne dans une langue et dans une autre. »
Pour David Giannoni non plus, la langue maternelle n’est pas une évidence : « Si je pense à ma mère, c’est évidemment l’italien. Mais c’est une vraie question. Des amis traducteurs m’ont dit que selon les théories linguistiques, on parlait de langue A et de langue B et qu’il était impossible que deux langues soient strictement équivalentes pour un individu. Il y en a toujours une qui domine d’une façon ou d’une autre. Mais je ne me suis pas reconnu dans ce modèle. Le français et l’italien sont coprésents, il n’y en a pas un plus important que l’autre pour moi. Mais je constate désormais que je développe des choses différentes dans l’une et dans l’autre langue. » L’écrivain et éditeur note toutefois un basculement dans sa « langue de l’intime » : « À la deuxième année de notre présence à Rome, mon frère et moi avons basculé. Nous ne savons plus comment ça s’est passé, mais nous avons commencé à nous parler en italien [alors qu’ils se parlaient en français jusque-là, ndlr]. Notre langue de l’intime, comme disent certains linguistes, est devenue l’italien, et l’est toujours aujourd’hui. »
Comme David Giannoni, Elke de Rijcke revendique un dédoublement de la langue maternelle : « Je ne peux plus dire que le néerlandais est ma seule langue maternelle. J’ai maintenant vraiment deux langues maternelles, une plus orale, le néerlandais, l’autre plus écrite, le français. »
Pour certaines de nos interlocutrices, l’écriture translingue est très intimement liée à la mère. Tuyêt-Nga Nguyên explique ainsi que sa mère a souhaité lui donner une instruction de premier ordre et lui a trouvé une place dans un pensionnat huppé de Saïgon où elle a appris le français. « [Ma mère] disait toujours : “Sans instruction, tu ne peux pas être libre, parce que tu ne peux pas réfléchir”. » Écrire lui apparait comme une manière de faire œuvre de fidélité à la mère. « Elle aurait voulu écrire elle-même sur son pays, mais elle n’a pas pu le faire. Elle appartenait à la première génération des exilés et sa priorité a été de travailler et subvenir aux besoins de sa famille. Elle n’avait pas le temps d’écrire, ou alors cela lui faisait finalement trop mal. Je sais qu’elle avait commencé, mais elle s’était arrêtée après quelques chapitres. Disons que j’ai réalisé son rêve à sa place, en plus du mien, car je nourrissais le même rêve qu’elle : écrire sur mon pays. Mes livres sont d’ailleurs des romans historiques, et je suis contente de les écrire en français, les Vietnamiens connaissant déjà l’histoire de leur pays. »
Verena Hanf écrit quant à elle dans sa seconde langue, qui est aussi la langue de sa mère. Cette dernière a une place très importante dans son dispositif d’écriture. « J’ai un rituel avec ma mère. Elle est devenue ma première écouteuse. Je l’appelle et je lui lis ce que j’ai écrit. […] elle me dit alors quand tel mot ne va pas. Un jour, j’avais commencé à écrire en allemand. Et elle m’a dit : “Ça devient trop sérieux, ça manque d’humour… Continue en français !” »
Pour Elke de Rijcke au contraire, le choix d’écrire en français pourrait bien s’expliquer, partiellement du moins, par une prise de distance à l’égard de « l’espace maternel ». Une mère qui l’a nourrie littérairement, et qui a, paradoxalement, enseigné le français dans l’enseignement secondaire. « Roland Barthes disait que la pratique de sa langue était destinée à honorer sa mère, le corps de sa mère. Quand j’ai lu cela, j’ai eu un choc. Je n’y avais jamais pensé de manière psychanalytique, mais ma relation avec ma mère a toujours été assez complexe. Et je pense que mon cas est l’inverse de celui de Barthes : le choix du français était un moyen de me préserver du corps de la mère (et du “corps parental” de façon plus large). C’était inconscient, mais c’était un facteur de protection, de création d’un espace émotionnel et linguistique à soi. » Pour d’autres raisons, Pilar Pujadas conçoit elle aussi l’écriture comme une mise à distance de la mère : « En m’éloignant de ma langue d’origine pour écrire, j’ai l’impression de m’octroyer plus de liberté. C’est comme s’il me fallait quitter la langue de ma mère pour pouvoir créer. L’écriture en français me donne l’illusion de créer la distance nécessaire avec elle. La mère étant aussi la source et le noyau ».
Pourquoi ?
Maitrisant deux langues, les auteurs translingues semblent opter pour la solution la plus difficile : écrire dans la langue seconde, celle qu’ils maitrisent censément moins bien. Un tel choix interpelle, et appelle quasi mécaniquement une question : « Pourquoi ? »
Si l’interrogation semble une évidence, la réponse l’est souvent beaucoup moins. Et ce qui, de l’extérieur, ressemble à un choix, ne l’est pas nécessairement du point de vue des premiers concernés.
Pour Jan Baetens, la question du « pourquoi ? » n’a pas lieu d’être : « Pour des raisons que je regrette un peu aujourd’hui, je me suis toujours senti obligé de rationaliser d’une façon ou d’une autre mon choix, qui en fait n’était pas un choix. Je donnais des raisons, mais sans vraiment y croire. » Il précise toutefois ce que lui apporte l’écriture dans une seconde langue : « J’ai compris à un moment qu’on ne peut pas écrire sans contrainte. Et le français, en tant que langue non maternelle, m’a beaucoup appris à ce sujet. […] Choisir une langue non maternelle m’empêche de m’exprimer facilement, naturellement. Lorsqu’on écrit spontanément, on n’écrit que des bêtises, en tout cas moi. S’il y a un écran, des écueils, on se met à réfléchir et on peut espérer que le résultat sera meilleur que celui qu’on aurait obtenu en écrivant de façon naturelle ou spontanée. Et pour moi, le français, c’est ça. » Tuyêt-Nga Nguyên réfute également l’idée de choix : « J’écris pour mon pays et je l’écris en français. Je ne l’ai pas décidé. C’était déjà tracé, puisque j’avais fait ma scolarité en français et aussi la fac, avant d’épouser un Belge bilingue mais parlant le français à la maison. » Pilar Pujadas évacue elle aussi tout d’abord la question : « Je n’ai jamais réfléchi au pourquoi avant que des amis lecteurs ne me posent la question », avant d’ajouter, pragmatique : « Je pense que si j’étais en Espagne, j’écrirais en espagnol. Je suis ici, donc je suis prise dans l’atmosphère du parler français. » Une forme de pragmatisme a aussi guidé le choix de Verena Hanf : « Dans mon travail [pour une ONG, ndlr], je rédige beaucoup de textes en allemand. L’allemand est devenu la langue du travail, le français a un côté beaucoup plus récréatif. Je suis plus libre en français. » Pour Haleh Chinikar non plus, écrire en français ne semble pas le résultat d’un choix mûri et pensé. Elle écrit d’ailleurs aussi en persan et en anglais, même si son unique livre publié à ce jour, Où est ma maison ? (éditions La Place) l’a été en français : « J’ai la chance de venir d’une famille de lettrés, mes deux parents écrivent. J’ai été très vite mise en contact avec la littérature persane. J’ai toujours été persuadée qu’à 25 ans, je serais publiée en persan. J’ai été publiée à 35 ans, et en français ! ».
Elke de Rijcke voit le choix du français comme un processus « graduel », dont les étapes sont sa meilleure amie francophone dans l’enfance, sa mère qui avait étudié le français, ses propres études de philologie romane, sa thèse de doctorat consacrée à André du Bouchet, qui l’a « vraiment poussée vers cet univers francophone » : « J’ai commencé à écrire seulement après la thèse. […] L’écriture poétique a dû attendre longtemps. Et quand j’ai finalement commencé à écrire, j’ai fait le choix délibéré du français. Mais c’est tout mon parcours accumulé qui m’y a menée. »
Pour David Giannoni, qui écrit en italien et en français, le choix de la langue est tout d’abord lié au genre pratiqué : « En quittant l’Italie, j’ai continué à écrire de la poésie, et toujours en italien. J’écrivais aussi des petites histoires, des nouvelles, en italien ou en français. Les textes plus discursifs, plus raisonnés, étaient eux toujours en français. » Ce n’est que pour son recueil de poésie Œil ouvert œil fermé (maelstrÖm reEvolution, 2007), qu’il a commencé à écrire de la poésie en français. « Je m’y suis forcé. Ma poésie en français est différente de celle en italien, mais je n’ai plus cessé d’écrire de la poésie en français depuis lors. »
Langues différentes, qualités autres
La réponse de David Giannoni montre qu’il prête des qualités différentes à ses deux langues d’expression, l’italien et le français. « On dit souvent que l’italien est une langue poétique […]. Pour moi, cela vient de la liberté que cette langue laisse : on peut se passer du sujet, par exemple. Il est inclus dans le verbe. On peut aussi se passer des conjonctions, ce que le français ne parvient pas à faire. Elles rendent la langue très lourde. L’italien a aussi cette plasticité : on peut mettre les mots à peu près n’importe où dans la phrase. » Il revendique en outre d’écrire en français comme un Italien : « Même si j’écris en français, je suis en train d’écrire en italien. Ça se voit dans la façon dont j’agence les mots. » Haleh Chinikar, qui écrit elle aussi dans plusieurs langues, n’associe toutefois pas l’une ou l’autre de ces langues à un contenu particulier : « Ce sont les langues qui choisissent. […] Il y a beaucoup de mots aussi bien en français qu’en persan pour décrire des états, des émotions, des faits. Mais il y a des mots en persan dont je ne trouverai jamais la traduction en français. […] À l’inverse, on a en français beaucoup plus de mots qu’en persan pour parler de la rage ou de la colère. »
Haleh Chinikar n’est pas la seule à s’être interrogée sur l’expression de la colère. Pilar Pujadas l’écrirait plus volontiers en espagnol : « L’espagnol est plus sec, plus direct, plus tranchant […] plus claquant. Le français t’amène à une pondération. Imaginons une scène de dispute dans un livre. Je pense qu’elle serait plus forte en espagnol qu’en français. Je dirais que selon la langue qu’on emploie, on ne raconte pas la même histoire. » Pour Zaïneb Hamdi de même, le français se prête moins bien à l’expression des émotions que l’arabe : « Quand je m’énerve, j’ai envie de m’exprimer en arabe, parce que je trouve que ces mots dans cette langue ont plus de poids et qu’ils manifestent mieux ma colère qu’en français. Je crois que la langue sentimentale est aussi une langue des émotions. »
Confirmant cette perception, Verena Hanf met en exergue la douceur du français : « Moi je retiens vraiment le côté chantant du français, par rapport à l’allemand. J’aime bien écouter des chansons, du rap et du slam, je trouve cela beaucoup plus joli qu’en allemand. Ce serait peut-être le cas aussi si je parlais en italien. Il y a des langues qui me semblent vraiment plus douces, plus mélodieuses à l’oreille que d’autres. »
Tuyêt-Nga Nguyên, dont le dernier roman 927 (Onlit) est pour partie la traduction du journal intime d’un chanteur vietnamien, les différences entre les deux langues sont criantes et l’ont conduite à devoir opérer des choix radicaux dans la traduction, afin de rester compréhensible pour le public francophone : « Il y a des mots vietnamiens que je ne peux pas traduire en français, pas en un mot. Alors j’expliquais, ou donnais la définition. Je me disais alors que je réécrivais au lieu de traduire. Mais si je devais respecter l’histoire, je devais aussi respecter le lectorat auquel je m’adressais, qui était francophone, sinon il n’y aurait pas de lectorat ! Par ailleurs, les Vietnamiens sont plutôt pudiques. Il y a un exemple qui fait rire tout le monde : on ne dit pas “faire l’amour”, mais “l’union entre le nuage et la pluie”, à vous de savoir qui est le nuage et qui est la pluie ! En attendant, si je traduisais textuellement, sans expliquer, combien de non-Vietnamiens me comprendraient ? »
Jan Baetens se garde pour sa part de toute comparaison entre le néerlandais et le français : « La notion de translingue suppose qu’il reste, d’une façon ou d’une autre, un rapport dynamique, dialectique entre le français et le néerlandais. Ce n’est pas mon cas. » Pour lui, la question est plutôt celle du génie propre de la langue littéraire. « Le génie qui devient visible à travers les obstacles posés. Si on est minimalement plurilingue, on voit tout de suite là où ça coince en français. “Coincer” signifie à la fois là où ça fait mal, et là où ça ouvre des possibilités. »
S’auto-traduire (ou pas)
Avec le pourquoi, la question de l’auto-traduction est sans doute celle qui vient le plus spontanément face à des auteurs et autrices translingues. Cette pratique reste pourtant marginale, du moins parmi les auteurs et autrices que nous avons consultés. Tuyêt-Nga Nguyên considère, on l’a dit, que les Vietnamiens connaissent leur propre histoire et que ce n’est donc pas pour eux qu’elle doit écrire. Jan Baetens affirme également ne pas chercher à toucher le public flamand néerlandophone. « Je n’ai pas de lecteurs en Flandre, à part quelques amis. Je n’existe pas là-bas. Et ça ne me gêne pas. »
L’écrivain translingue risque de ne pouvoir être lu, en raison de la barrière de la langue, par ceux de ses proches qui ne maitrisent que sa langue d’origine. Pour Verena Hanf, la situation a des avantages : « La plupart de mes collègues ne peuvent pas lire ce que j’ai écrit, puisqu’ils ne maitrisent pas le français. Et je trouve ça assez reposant, finalement. » Pour Pilar Pujadas, que sa famille ne puisse lire ses livres est à la fois un soulagement et une source de tension : « Ils ne comprennent pas pourquoi j’écris en français et semblent même un peu blessés. À la question : “Tu vas traduire ton livre ?” Je leur réponds : “Ce ne serait pas traduire mais récréer” (…) Et puis, je me dis parfois : “Ah chouette, ils ne vont pas lire ça !”. Non que je dénonce ma famille ou mes amis dans mes livres, mais il y a des passages que je préfère qu’ils ne lisent pas. » À l’inverse, Haleh Chinikar s’est lancée dans la traduction en persan d’Où est à ma maison ?. Une auto-traduction restée inédite, destinée à ses seuls parents, pour qu’ils puissent prendre connaissance de son premier livre, fût-ce dans une version imparfaite.
David Giannoni a quant à lui mené une auto-traduction jusqu’à la publication. La foi, la connaissance et le souvenir – La fede, la conoscenza e il ricordo a paru en version bilingue chez maelstrÖm reEvolution en 2016. « Je l’ai écrit entre mes 23 et mes 25 ans, en italien. La version française est une traduction. […] Le texte est longtemps resté dans mes tiroirs. […] Et un jour, aux éditions maelstrÖm reEvolution, nous avons créé la collection “4 1 4”, qui propose des livres doubles. Nous devions la lancer avec un livre de Benjamin Pottel […] et il fallait un deuxième titre. C’est pour cela que je me suis lancé. Pour publier La fede […] en “4 1 4”, il fallait qu’il soit traduit. Comme personne ne l’avait fait, je m’y suis attelé moi-même. » Cette traduction a été une gageure : « C’était terrible. Pendant plus de vingt ans, j’avais pensé que c’était impossible de le traduire en français. Et je pensais aussi qu’il me serait impossible de me traduire moi-même. […] C’est un texte très intime. Une bataille avec la langue. C’est un texte d’engagement sur la recherche de soi, le travail spirituel, l’ancrage dans le réel, un questionnement sur ce qu’est la poésie. Qu’il soit écrit en italien est idéal. Si j’avais dû écrire sur la même chose en français à l’époque, j’aurais sans doute écrit un essai. » David Giannoni s’est aussi essayé à la traduction, à ce jour inédite, de certains de ses poèmes du français vers l’italien. « C’est mille fois plus facile, en raison de la plasticité de l’italien. »
Écrivaine, Elke de Rijcke est aussi traductrice. « Je suis traductrice professionnelle, dans la mesure où je suis homologuée, mais d’un autre côté, je ne suis pas une traductrice professionnelle, parce que je ne traduis pas souvent. » Elle traduit du néerlandais vers le français, notamment un livre du poète et romancier hollandais Kees Ouwens, publié en 2016 à La Lettre volée sous le titre Du perdant & de la source lumineuse. Récemment, elle s’est pour la première fois essayée à l’auto-traduction. « Je viens de terminer un manuscrit, commencé il y a cinq ans. Je l’ai écrit dans mes deux langues. La page de gauche en français, la page de droite en néerlandais. Ce sera sans doute le seul livre bilingue français-néerlandais dans mon parcours. Je l’ai d’abord écrit en français. Puis, il s’est imposé à moi que je devais m’auto-traduire. Mon néerlandais frappait fort à la porte et me le requérait. Maintenant que j’ai terminé ce double livre, c’est comme si j’avais récupéré mon équilibre linguistique. Mais je ne sais pas si un éditeur voudra publier ce livre en version bilingue. Et je ne pense pas que ce serait souhaitable, je pense plutôt à deux publications séparées, une réservée à l’espace francophone, l’autre à l’espace néerlandophone. » L’auto-traduction s’est révélée instructive sur la logique propre à chacune des deux langues. « En travaillant à cette traduction, je me suis rendu compte que, pour que chaque poème fonctionne dans l’autre langue, il fallait que je le reformule. J’ai été confrontée à de nombreux problèmes lexicaux, syntaxiques, rythmiques, et avant tout à des problèmes liés à la tonalité de chaque langue. Quand on observe dans le manuscrit les deux langues en miroir, on voit les déplacements. Il s’agit de deux continents, deux géologies mouvantes. Parfois les poèmes en néerlandais sont plus courts, ou, à l’inverse, beaucoup plus longs. » Sa traduction est à mi-chemin entre le travail d’une traductrice et celui d’une autrice. « On pourrait parler d’auto-traduction créatrice. »
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Impossible, dans les limites imparties à cet article, d’évoquer le parcours singulier de chacun des auteurs interrogés, ni d’épuiser les sujets qui les réunissent ou ceux qui les distinguent entre eux. Toutes ces caractéristiques et questionnements communs tendent à ériger les translingues comme une catégorie singulière d’écrivains, distincte de celle des auteurs qui écrivent dans leur première langue. À entendre Pilar Pujadas, pourtant, on pourrait croire que tout écrivain est finalement et forcément translingue : « Dans l’écriture, on cherche quelque chose qui est de l’ordre d’une autre langue. J’entends par là que les écrivains, les romanciers, les poètes… écrivent pour aller vers une langue qui leur est propre. »
Nausicaa Dewez
Derniers livres parus
Jan Baetens :
- Mon jardin des plantes, photographies de Marie-Françoise Plissart, Les Impressions nouvelles, 2024.
- Un monde à collectionner, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2024.
- Cahiers de Grenade (Retrait au noir), Tétras Lyre, 2023.
Haleh Chinikar :
- Où est ma maison ?, La Place, 2021.
Elke de Rijcke :
- Et puis, soudain, il carillonne, (Anthologie, Selected 2005–2021), Lanskine, 2023.
- Juin sur avril, Lanskine, 2021.
David Giannoni :
- Il faut savoir choisir son chant : 108 poécontes, MaelstrÖm reEvolution, 2022.
- Karma Check Point, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2019.
- La foi, la connaissance et le souvenir – La fede, la conoscenza e il ricordo, édition bilingue, MaelstrÖm reEvolution, 2016.
Zaïneb Hamdi :
- Où mon amour sera houb, L’Arbre de Diane, 2024.
- Fils d’Arabe, Tétras Lyre, 2017.
Verena Hanf :
- L’enfer du bocal, F Deville, 2023.
- La fragilité des funambules, F Deville, 2021.
- La griffe, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2021.
Tuyêt-Nga Nguyên :
- 927, Onlit, 2023.
- Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 2021.
- Soie et métal, Academia, 2019.
Pilar Pujadas :
- Un amour suspendu, dessins Luc Peiffer, Kennes, 2023.
- Des larmes pour Vicky, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2021.
- Je t’écris de Barcelone, Poussières de lune, 2020.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°222 (2025)
En savoir plus
- Le dossier du Carnet et les Instants sur le translinguisme se prolonge par plusieurs entretiens :
- Un entretien avec Sara De Balsi, spécialiste du translinguisme et autrice de La francophonie translingue. Eléments pour une poétique (Presses universitaires de Rennes, 2024)













