Une langue à soi : parcours translingues

visuel parcours translingues

On les appelle translingues, ces auteurs et autri­ces qui édi­fient leur œuvre lit­téraire dans une langue sec­onde. Sorte de prouesse, pra­tique sin­gulière (mais finale­ment assez répan­due dans la lit­téra­ture mon­di­ale), objet d’étude, le translin­guisme inter­roge nos cer­ti­tudes lit­téraires et lin­guis­tiques.

colic guerre et pluie13 novem­bre 2024. Le jury du prix Rossel annonce son lau­réat : Veli­bor Čolić, pour Guerre et pluie pub­lié par Gal­li­mard. Le Rossel, sou­vent con­sid­éré comme le prix lit­téraire le plus impor­tant en Bel­gique fran­coph­o­ne, récom­pense ain­si un auteur instal­lé en Bel­gique depuis quelques années (le prix peut indif­férem­ment aller à des romanciers belges ou rési­dant en Bel­gique), mais, cas plus rare, il va aus­si à un romanci­er qui n’a appris le français que large­ment entré dans l’âge adulte. Le par­cours de Veli­bor Čolić a lui-même des allures de roman d’aventures : né en 1964 en Bosnie-Herzé­govine, jour­nal­iste radio spé­cial­isé dans le jazz et le rock, il est enrôlé dans l’armée bosni­enne lors des guer­res de Yougoslavie, mais il déserte en 1992. Il s’exile la même année en France, où il arrive « avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre » (Manuel d’exil, Gal­li­mard, 2016, p. 11), fer­me­ment résolu à devenir un écrivain, et un écrivain écrivant en français de sur­croit. Ambi­tion pleine­ment réal­isée : Veli­bor Čolić est à ce jour l’auteur d’une dizaine d’ouvrages en français salués par la cri­tique et plusieurs fois primés.

Faisant œuvre dans une langue (en l’occurrence le français) qui n’est pas sa langue mater­nelle, Veli­bor Čolić a rejoint une cohorte d’écrivains où l’on trou­ve, entre beau­coup d’autres, les noms d’Aharon Appelfeld, Samuel Beck­ett, François Cheng, Emil Cio­ran, Romain Gary, Nan­cy Hus­ton, Eugène Ionesco, Ago­ta Kristof, Milan Kun­dera, Vladimir Nabokov, Irène Nemirovsky, Jorge Sem­prun, ou encore Elsa Tri­o­let. Même s’il ne con­cerne qu’un faible pour­cent­age des écrivains mon­di­aux, le translin­guisme n’est donc pas non plus une pra­tique mar­ginale : non seule­ment de nom­breux auteurs écrivent ou ont écrit dans leur langue sec­onde, mais quelques-uns des plus illus­tres écrivains sont translingues.

On s’intéressera ici plus spé­ci­fique­ment aux auteurs et autri­ces translingues écrivant en français en Bel­gique. Les lignes qui suiv­ent sont nour­ries par des entre­tiens avec plusieurs d’entre eux : Jan Baetens, Elke de Rijcke, Haleh Chinikar, David Gian­noni, Ver­e­na Hanf, Pilar Pujadas et Tuyêt-Nga Nguyên – aux­quels s’ajoute, en con­tre­point, le témoignage de Zaïneb Ham­di, née en Bel­gique d’un père tunisien et d’une mère belge, issue d’une famille sici­lo-ital­i­enne, et élevée exclu­sive­ment en français. À défaut de for­mer un pan­el représen­tatif, ces huit écrivains offrent un patch­work de par­cours, d’histoires, de généra­tions et de langues d’origine.

Une pratique à nommer

jouanny singularité francophonesSi la pra­tique translingue n’est pas récente, la recherche sur le phénomène l’est beau­coup plus. C’est en 2000 seule­ment que parais­sent les livres fon­da­teurs de Robert Jouan­ny et Steven G. Kell­man sur le sujet. Le pre­mier s’intéresse exclu­sive­ment au cor­pus fran­coph­o­ne avec Sin­gu­lar­ités fran­coph­o­nes, ou choisir d’écrire en français (PUF), tan­dis que le sec­ond embrasse une per­spec­tive plus large avec The Translin­gual Imag­i­na­tion (Uni­ver­si­ty of Nebras­ka Press). Les ter­mes « translingue » et « translin­guisme » ten­dent désor­mais à s’imposer pour qual­i­fi­er les auteurs et autri­ces con­cernés ain­si que leur pra­tique, mais cer­tains chercheurs priv­ilégient « exo­phonie », tan­dis que d’autres par­lent de « lit­téra­ture invitée », voire, pour ce qui con­cerne les translingues écrivant en français, d’« écrivains allo­phones d’expression française »…

Le translinguisme est-il possible ?

Jan Baetens

Jan Baetens

Les écri­t­ures translingues font vac­iller cer­taines idées bien ancrées quant à la maitrise d’une langue sec­onde. Steven G. Kell­man cite volon­tiers ce mot du dra­maturge irlandais George Bernard Shaw : « No man ful­ly capa­ble of his own lan­guage ever mas­ters anoth­er » (« Aucun indi­vidu pleine­ment com­pé­tent dans sa pro­pre langue n’en maitrise jamais une autre »). S’il n’est même pas pos­si­ble de maitris­er pleine­ment une deux­ième langue, faire lit­téra­ture dans cette langue autre sem­ble à for­tiori un rêve inat­teignable – qu’atteignent pour­tant de nom­breux auteurs. Et leurs écrits pub­liés ne présen­tent aucune « faute » (de gram­maire, de vocab­u­laire…). On débus­quera peut-être chez l’un une ten­dance à l’hypercorrectisme, chez l’autre une créa­tiv­ité lex­i­cale sin­gulière, une syn­taxe libre… Mais chaque cas est dif­férent. Inter­rogé sur sa pra­tique translingue, Jan Baetens, auteur fla­mand qui écrit en français, dit revendi­quer l’usage du « français stan­dard ». Et d’ajouter : « Per­son­ne ne m’a jamais fait remar­quer que mon style serait un style belge, et encore moins que ce serait le français d’un non fran­coph­o­ne. De ce point de vue-là, le français que j’utilise est une langue aus­si trans­par­ente que pos­si­ble et je le revendique sans aucune hési­ta­tion ».

Translinguisme et immigration

Une autre idée couram­ment asso­ciée à l’écriture translingue est qu’elle serait for­cé­ment liée à l’immigration. Cela parait de bon sens : l’auteur quitte son pays, s’installe dans un nou­veau ter­ri­toire dont il apprend la langue et il décide alors d’écrire dans cette langue nou­velle pour lui. Pour­tant, immi­gra­tion n’implique pas for­cé­ment translin­guisme, et translin­guisme n’implique pas non plus néces­saire­ment immi­gra­tion.

Zaïneb Hamdi

Zaïneb Ham­di

Il est en effet pos­si­ble de migr­er vers un pays dont la langue est la même que celle de son pays d’origine. Par ailleurs, la « deux­ième généra­tion » – c’est-à-dire des per­son­nes dont les par­ents ont migré, mais qui sont nées elles-mêmes dans le pays de des­ti­na­tion, y sont social­isées et en appren­nent immé­di­ate­ment la langue – est con­sid­érée comme faisant par­tie de la pop­u­la­tion migrante. Lorsque des écrivains de cette deux­ième généra­tion optent pour la langue du pays de des­ti­na­tion, ils choi­sis­sent une langue qu’ils par­lent depuis le début et dont, sco­lar­ité oblige, ils maitrisent sou­vent mieux les codes que ceux de la langue de leurs par­ents. La poétesse et typographe Zaïneb Ham­di représente à cet égard un cas rad­i­cal, puisqu’avec un père tunisien par­lant un arabe dialec­tal et une mère d’origine ital­i­enne, elle a été élevée exclu­sive­ment en français. « La volon­té de mon père était, je pense, d’assurer une forme d’assimilation com­plète. Il se dis­ait que s’il me par­lait en arabe dialec­tal tunisien, il déforcerait mon français, ce qui m’aurait exposée au rejet, au mépris ou sim­ple­ment aux mau­vais­es notes », nous explique-t-elle. « Privée » (ce sont ses pro­pres mots) de la langue arabe de son père, elle écrit et pub­lie en français, même si elle parsème ses écrits de mots d’arabe : « Est-ce qu’on ne peut pas laiss­er des mots dans leur langue orig­inelle, parce qu’ils ont plus de poids dans cette langue, ou parce qu’ils sont intraduis­i­bles ? ».

Inverse­ment, on peut aus­si être translingue sans être migrant. C’est sin­gulière­ment le cas dans des pays à langues nationales mul­ti­ples comme la Bel­gique. Ain­si, des auteurs et autri­ces fla­mands, néer­lan­do­phones, écrivent en français comme Jan Baetens ou Elke de Rijcke. Dans le con­texte lin­guis­tique d’aujourd’hui, une par­tie des auteurs et autri­ces écrivant en wal­lon n’ont pas non plus été baignés dans cette langue depuis l’enfance, mais ont fait le choix de l’apprendre à l’âge adulte, avant de pass­er à l’écriture. Dans leur cas, le translin­guisme ne procède pas non plus d’une migra­tion.

Elke de Rijcke

Elke de Rijcke

On pense égale­ment au con­texte (post-)colonial, où la langue du colonisa­teur (ou de l’ex-colonisateur) voi­sine avec la ou les langue(s) autochtones. Des auteurs peu­vent ain­si opter pour l’écriture dans la langue du colonisa­teur, apprise sur place, sans avoir migré. Cer­tains chercheurs désig­nent toute­fois ce cas de fig­ure comme du « plurilin­guisme », qu’ils dis­tinguent du translin­guisme.

Individu et collectif

David Giannoni

David Gian­noni

On le devine à l’aune de ce bref par­cours, le translin­guisme char­rie avec lui des prob­lé­ma­tiques con­nex­es. Tout d’abord, la ligne de frac­ture entre l’individuel et le col­lec­tif. Si l’on prend l’exemple d’Agota Kristof – née en Hon­grie en 1935, par­tie pour la Suisse en 1956 afin de fuir la répres­sion sovié­tique dans son pays d’origine, autrice d’une œuvre en langue française après son instal­la­tion à Neufchâ­tel –, le translin­guisme relève d’un par­cours indi­vidu­el et sin­guli­er. À l’inverse, la Bel­gique fran­coph­o­ne compte de nom­breux auteurs d’origine ital­i­enne, arrivés en Bel­gique dans le cadre du traité bel­go-ital­ien sur le char­bon. Ils appar­ti­en­nent sou­vent à la deux­ième généra­tion et ont écrit sur leur quo­ti­di­en d’étrangers en Bel­gique. Si chaque œuvre est bien sûr unique, on peut dif­fi­cile­ment par­ler ici de par­cours indi­vidu­els. Les auteurs de cette mou­vance sont nom­breux, au point que l’étiquette « rital-lit­téra­ture » a été forgée pour désign­er leurs œuvres, et pour évo­quer leurs traits com­muns. Le terme ne s’applique donc pas à tous les écrivains ital­iens ou d’origine ital­i­enne écrivant en français en Bel­gique. Par­al­lèle­ment à cette lit­téra­ture qui s’origine dans l’Histoire du 20e siè­cle nais­sent aus­si d’autres œuvres d’auteurs ital­iens instal­lés en Bel­gique pour de tout autres raisons. Né en 1968 à Nice de par­ents ital­iens, sco­lar­isé en français avant que la famille retourne s’installer en Ital­ie lorsqu’il était ado­les­cent, et venu en Bel­gique pour entamer des études supérieures, David Gian­noni résume : « Mon his­toire n’est pas celle-là », lorsqu’on l’interroge sur son rap­port à la rital-lit­téra­ture. Et de faire part d’une cer­taine per­plex­ité : « En Bel­gique, j’ai tou­jours été éton­né de voir que beau­coup d’Italiens de deux­ième généra­tion ne sont jamais allés en Ital­ie. »

De la même façon, on ne peut pas non plus vrai­ment par­ler de choix indi­vidu­el dans le cas des auteurs fla­mands qui, au 19e siè­cle et au début du 20e siè­cle, écrivaient en français, qui était alors la langue de la bour­geoisie à laque­lle la plu­part d’entre eux apparte­naient. La sit­u­a­tion lin­guis­tique et la posi­tion respec­tive du français et du néer­landais ont évolué en Bel­gique. Les auteurs et autri­ces fla­mands qui écrivent aujourd’hui en français optent pour une langue sec­onde, et le font pour des raisons avant tout per­son­nelles. Elke de Rijcke le con­firme : « Le choix du français n’est pas un posi­tion­nement poli­tique sur ce pays. J’appartiens à une généra­tion ultérieure à celle pour qui ces ques­tions poli­tiques étaient au cœur de la réflex­ion ». Wern­er Lam­ber­sy (Anvers 1941 – Paris 2021) expli­quait pour sa part avoir choisi le français pour s’opposer à son père : « [E]n 1942 mon père, tout-à-fait con­va­in­cu, s’engage dans la SS. Mon père est mort à 90 ans, il n’a jamais changé d’avis. Il a tou­jours été SS, il a tou­jours été nazi et donc on ne s’est pas très bien com­pris, ni moi, ni lui, en fait. […] Quand je com­mence à écrire, je dirais que j’écris le plus facile­ment en néer­landais, c’est plutôt ma langue mater­nelle […] Et puis je me demande dans quelle langue je vais donc écrire ? Et il se trou­ve que mon père sort de la prison et il tâche de me récupér­er. […]. Donc je me dis : “Il n’y a qu’une seule façon pour pro­test­er con­tre ça. Ce n’est pas la peine de dénon­cer mon père, de dénon­cer des choses. Il faut tout sim­ple­ment dire que le fas­cisme est en marche, que ça va revenir très vite et que c’est dans la langue que cela va se jouer. Donc je vais faire un ‘clash’ et je vais choisir une autre langue”. » (« Wern­er Lam­ber­sy : “La beauté, c’est notre regard que nous jetons vers elle” », Radio Prague inter­na­tion­al, 23 avril 2011).

Des langues majeures 

tuyet nga nguyen

Tuyet-Nga Nguyen

Puisque les écrivains translingues ont le choix entre deux langues d’écriture, on peut penser que dans le choix inter­vient notam­ment la dif­férence de statut entre les deux langues en présence, que l’écrivain pour­rait priv­ilégi­er des deux la langue la plus « pres­tigieuse », celle qui aura le plus fort cap­i­tal sym­bol­ique – celle, donc, sus­cep­ti­ble de lui apporter la recon­nais­sance la plus large. Dans un ouvrage sur Kaf­ka qui a con­nu une immense for­tune cri­tique, Gilles Deleuze et Félix Guat­tari ont forgé l’expression « lit­téra­ture mineure » pour désign­er l’écriture en alle­mand du romanci­er juif du ghet­to de Prague, et pré­cisent que la lit­téra­ture mineure est « celle qu’une minorité fait dans une langue majeure » (Pour une lit­téra­ture mineure, Minu­it, 1975, p. 29). L’allemand comme « langue majeure », donc. L’idée même de langue majeure, qui laisse enten­dre qu’il y aurait aus­si des langues mineures, ne va cer­taine­ment plus de soi à une époque, la nôtre, qui tend à décon­stru­ire tous les dis­cours de dom­i­na­tion. Pour ce qui con­cerne le français son influ­ence dans le monde a régressé à mesure que s’est instal­lée l’hégémonie de l’anglais. Langue lit­téraire majeure jusqu’à la fin des empires colo­ni­aux, il garde aujourd’hui un ray­on­nement cer­tain. En attes­tent notam­ment les trois prix Nobel de lit­téra­ture reçus au 21e siè­cle par des auteurs écrivant en français – Le Clézio en 2008, Modi­ano en 2014 et Annie Ernaux en 2022 –, deux­ième langue la mieux représen­tée au pal­marès pen­dant cette péri­ode, der­rière l’anglais et à égal­ité avec l’allemand. Par­mi les auteurs que nous avons ren­con­trés, seule Tuyêt-Nga Nguyên, née au Viet­nam et venue en Bel­gique à la fin des années 1960 pour entamer des études uni­ver­si­taires, men­tionne l’universalité du français dans ses moti­va­tions pour écrire dans cette langue : « En écrivant en français, je touche un pub­lic plus grand. Beau­coup de gens par­lent le français dans le monde, au con­traire du viet­namien qui n’est par­lé qu’au Viet­nam. » Encore cette rai­son est-elle mod­ulée par des con­sid­éra­tions plus intimes : le français est aus­si la langue des enfants de la roman­cière, qui ne par­lent pas le viet­namien. « J’écris en français pour qu’ils puis­sent me lire et sachent d’où ils vien­nent, pour moitié. Ils sont en effet belges par leur père ». Pour les autres écrivains sol­lic­ités, le choix du français relève plus de motifs liés à l’histoire per­son­nelle. Née en Iran et sco­lar­isée là-bas, Haleh Chinikar, elle aus­si arrivée en Bel­gique pour entamer des études supérieures, remet les pen­d­ules à l’heure : « Dans les cours d’histoire à l’école [en Iran], on par­lait de l’Europe de manière générale, sans dis­tinguer la Bel­gique, la France… […] en fait l’Europe n’est pas le cen­tre du monde et on ne par­lait pas de l’Europe tout le temps. »

Haleh Chinikar

Haleh Chinikar

Quant à savoir si leur image du français est dif­férente du fait qu’ils vivent en Bel­gique, dans une zone fran­coph­o­ne elle-même périphérique, et non en France, aucun ne le croit. Zaïneb Ham­di pré­cise néan­moins : « Je con­state qu’en étant belge, je vis mon rap­port à la langue française très dif­férem­ment de quelqu’un qui serait d’origine nord-africaine en France. Le rap­port à l’arabité et à la langue arabe est très dif­férent, parce que l’histoire colo­niale des deux pays est dif­férente. Sans doute, et sans trop m’avancer, si j’avais été d’origine con­go­laise, vivrais-je le rap­port à la langue française autrement, vu que la coloni­sa­tion belge s’est ancrée au Con­go. »

Des mères

Les entre­tiens menés pour pré­par­er cet arti­cle étaient indi­vidu­els. C’est donc sans con­cer­ta­tion entre eux que les huit autri­ces et auteurs ren­con­trés ont évo­qué leur par­cours et les prob­lé­ma­tiques qui leur tien­nent à cœur. La mère, leur mère, est indis­cutable­ment l’un de ces sujets forts.

Il a bien sûr été ques­tion de la langue mater­nelle. La réponse est rel­a­tive­ment sim­ple pour Jan Baetens (sco­lar­isé en néer­landais et par­lant cette langue en famille), Pilar Pujadas (l’espagnol), Tuyêt-Nga Nguyên (le viet­namien) ou Zaïneb Ham­di (le français). Pour les autres, la réponse méri­tait quelques nuances.

verena hanf

Ver­e­na Hanf

Ver­e­na Hanf est née et a gran­di en Alle­magne, d’un père ger­manophone et d’une mère fran­coph­o­ne. « L’allemand est ma pre­mière langue parce que j’ai gran­di en Alle­magne, que je suis allée dans une école alle­mande, que mes amis étaient ger­manophones… Je par­lais le français en famille ». Mais la langue mater­nelle, la langue de la mère, est le français. « Ma mère a dû se bat­tre pour que je par­le le français. J’avais un accent (je l’ai tou­jours), je fai­sais des fautes, elle me cor­rigeait et ça m’énervait. »

chinikar ou est ma maisonHaleh Chinikar met en ques­tion la notion même de « langue mater­nelle ». Elle pré­cise que le per­san, sa pre­mière langue, emploie aus­si cette expres­sion (« zàbâné mâdàri»). « Quand on dit “langue mater­nelle”, on met énor­mé­ment de poids sur une per­son­ne, la mère. Et puis on nie la langue pater­nelle dans le cas où ce n’est pas la même langue que la langue mater­nelle. Et que fait-on quand on a deux pères, ou quand on a deux mères ? C’est un terme hétéronor­mé. […] Je préfère en effet par­ler de “langue d’origine”. Je viens d’une autre langue. Et une autre langue, c’est une autre cul­ture, d’autres codes, normes, stan­dards. On ne dépasse pas les lim­ites et les fron­tières de la même façon d’une langue à une autre, parce qu’on n’est pas la même per­son­ne dans une langue et dans une autre. »

Pour David Gian­noni non plus, la langue mater­nelle n’est pas une évi­dence : « Si je pense à ma mère, c’est évidem­ment l’italien. Mais c’est une vraie ques­tion. Des amis tra­duc­teurs m’ont dit que selon les théories lin­guis­tiques, on par­lait de langue A et de langue B et qu’il était impos­si­ble que deux langues soient stricte­ment équiv­a­lentes pour un indi­vidu. Il y en a tou­jours une qui domine d’une façon ou d’une autre. Mais je ne me suis pas recon­nu dans ce mod­èle. Le français et l’italien sont coprésents, il n’y en a pas un plus impor­tant que l’autre pour moi. Mais je con­state désor­mais que je développe des choses dif­férentes dans l’une et dans l’autre langue. » L’écrivain et édi­teur note toute­fois un bas­cule­ment dans sa « langue de l’intime » : « À la deux­ième année de notre présence à Rome, mon frère et moi avons bas­culé. Nous ne savons plus com­ment ça s’est passé, mais nous avons com­mencé à nous par­ler en ital­ien [alors qu’ils se par­laient en français jusque-là, ndlr]. Notre langue de l’intime, comme dis­ent cer­tains lin­guistes, est dev­enue l’italien, et l’est tou­jours aujourd’hui. »

Comme David Gian­noni, Elke de Rijcke revendique un dédou­ble­ment de la langue mater­nelle : « Je ne peux plus dire que le néer­landais est ma seule langue mater­nelle. J’ai main­tenant vrai­ment deux langues mater­nelles, une plus orale, le néer­landais, l’autre plus écrite, le français. »

Pour cer­taines de nos inter­locutri­ces, l’écriture translingue est très intime­ment liée à la mère. Tuyêt-Nga Nguyên explique ain­si que sa mère a souhaité lui don­ner une instruc­tion de pre­mier ordre et lui a trou­vé une place dans un pen­sion­nat hup­pé de Saï­gon où elle a appris le français. « [Ma mère] dis­ait tou­jours : “Sans instruc­tion, tu ne peux pas être libre, parce que tu ne peux pas réfléchir”. » Écrire lui appa­rait comme une manière de faire œuvre de fidél­ité à la mère. « Elle aurait voulu écrire elle-même sur son pays, mais elle n’a pas pu le faire. Elle apparte­nait à la pre­mière généra­tion des exilés et sa pri­or­ité a été de tra­vailler et sub­venir aux besoins de sa famille. Elle n’avait pas le temps d’écrire, ou alors cela lui fai­sait finale­ment trop mal. Je sais qu’elle avait com­mencé, mais elle s’était arrêtée après quelques chapitres. Dis­ons que j’ai réal­isé son rêve à sa place, en plus du mien, car je nour­ris­sais le même rêve qu’elle : écrire sur mon pays. Mes livres sont d’ailleurs des romans his­toriques, et je suis con­tente de les écrire en français, les Viet­namiens con­nais­sant déjà l’histoire de leur pays. »

Ver­e­na Hanf écrit quant à elle dans sa sec­onde langue, qui est aus­si la langue de sa mère. Cette dernière a une place très impor­tante dans son dis­posi­tif d’écriture. « J’ai un rit­uel avec ma mère. Elle est dev­enue ma pre­mière écou­teuse. Je l’appelle et je lui lis ce que j’ai écrit. […] elle me dit alors quand tel mot ne va pas. Un jour, j’avais com­mencé à écrire en alle­mand. Et elle m’a dit : “Ça devient trop sérieux, ça manque d’humour… Con­tin­ue en français !” »

pilar pujadas

Pilar Pujadas — Pho­to : Alice Ren­ders

Pour Elke de Rijcke au con­traire, le choix d’écrire en français pour­rait bien s’expliquer, par­tielle­ment du moins, par une prise de dis­tance à l’égard de « l’espace mater­nel ». Une mère qui l’a nour­rie lit­téraire­ment, et qui a, para­doxale­ment, enseigné le français dans l’enseignement sec­ondaire. « Roland Barthes dis­ait que la pra­tique de sa langue était des­tinée à hon­or­er sa mère, le corps de sa mère. Quand j’ai lu cela, j’ai eu un choc. Je n’y avais jamais pen­sé de manière psy­ch­an­a­ly­tique, mais ma rela­tion avec ma mère a tou­jours été assez com­plexe. Et je pense que mon cas est l’inverse de celui de Barthes : le choix du français était un moyen de me préserv­er du corps de la mère (et du “corps parental” de façon plus large). C’était incon­scient, mais c’était un fac­teur de pro­tec­tion, de créa­tion d’un espace émo­tion­nel et lin­guis­tique à soi. » Pour d’autres raisons, Pilar Pujadas conçoit elle aus­si l’écriture comme une mise à dis­tance de la mère : « En m’éloignant de ma langue d’origine pour écrire, j’ai l’impression de m’octroyer plus de lib­erté. C’est comme s’il me fal­lait quit­ter la langue de ma mère pour pou­voir créer. L’écriture en français me donne l’illusion de créer la dis­tance néces­saire avec elle. La mère étant aus­si la source et le noy­au ».

Pourquoi ?

Maitrisant deux langues, les auteurs translingues sem­blent opter pour la solu­tion la plus dif­fi­cile : écrire dans la langue sec­onde, celle qu’ils maitrisent cen­sé­ment moins bien. Un tel choix inter­pelle, et appelle qua­si mécanique­ment une ques­tion : « Pourquoi ? »

Si l’interrogation sem­ble une évi­dence, la réponse l’est sou­vent beau­coup moins. Et ce qui, de l’extérieur, ressem­ble à un choix, ne l’est pas néces­saire­ment du point de vue des pre­miers con­cernés.

hanf la fragilité des funambules

Pour Jan Baetens, la ques­tion du « pourquoi ? » n’a pas lieu d’être : « Pour des raisons que je regrette un peu aujourd’hui, je me suis tou­jours sen­ti obligé de ratio­nalis­er d’une façon ou d’une autre mon choix, qui en fait n’était pas un choix. Je don­nais des raisons, mais sans vrai­ment y croire. » Il pré­cise toute­fois ce que lui apporte l’écriture dans une sec­onde langue : « J’ai com­pris à un moment qu’on ne peut pas écrire sans con­trainte. Et le français, en tant que langue non mater­nelle, m’a beau­coup appris à ce sujet. […] Choisir une langue non mater­nelle m’empêche de m’exprimer facile­ment, naturelle­ment. Lorsqu’on écrit spon­tané­ment, on n’écrit que des bêtis­es, en tout cas moi. S’il y a un écran, des écueils, on se met à réfléchir et on peut espér­er que le résul­tat sera meilleur que celui qu’on aurait obtenu en écrivant de façon naturelle ou spon­tanée. Et pour moi, le français, c’est ça. » Tuyêt-Nga Nguyên réfute égale­ment l’idée de choix : « J’écris pour mon pays et je l’écris en français. Je ne l’ai pas décidé. C’était déjà tracé, puisque j’avais fait ma sco­lar­ité en français et aus­si la fac, avant d’épouser un Belge bilingue mais par­lant le français à la mai­son. » Pilar Pujadas évac­ue elle aus­si tout d’abord la ques­tion : « Je n’ai jamais réfléchi au pourquoi avant que des amis lecteurs ne me posent la ques­tion », avant d’ajouter, prag­ma­tique : « Je pense que si j’étais en Espagne, j’écrirais en espag­nol. Je suis ici, donc je suis prise dans l’atmosphère du par­ler français. » Une forme de prag­ma­tisme a aus­si guidé le choix de Ver­e­na Hanf : « Dans mon tra­vail [pour une ONG, ndlr], je rédi­ge beau­coup de textes en alle­mand. L’allemand est devenu la langue du tra­vail, le français a un côté beau­coup plus récréatif. Je suis plus libre en français. » Pour Haleh Chinikar non plus, écrire en français ne sem­ble pas le résul­tat d’un choix mûri et pen­sé. Elle écrit d’ailleurs aus­si en per­san et en anglais, même si son unique livre pub­lié à ce jour, Où est ma mai­son ? (édi­tions La Place) l’a été en français : « J’ai la chance de venir d’une famille de let­trés, mes deux par­ents écrivent. J’ai été très vite mise en con­tact avec la lit­téra­ture per­sane. J’ai tou­jours été per­suadée qu’à 25 ans, je serais pub­liée en per­san. J’ai été pub­liée à 35 ans, et en français ! ».

de rijcke et puis soudain il carillonne

Elke de Rijcke voit le choix du français comme un proces­sus « gradu­el », dont les étapes sont sa meilleure amie fran­coph­o­ne dans l’enfance, sa mère qui avait étudié le français, ses pro­pres études de philolo­gie romane, sa thèse de doc­tor­at con­sacrée à André du Bouchet, qui l’a « vrai­ment poussée vers cet univers fran­coph­o­ne » : « J’ai com­mencé à écrire seule­ment après la thèse. […] L’écriture poé­tique a dû atten­dre longtemps. Et quand j’ai finale­ment com­mencé à écrire, j’ai fait le choix délibéré du français. Mais c’est tout mon par­cours accu­mulé qui m’y a menée. »

giannoni oeil ouvert oeil ferméPour David Gian­noni, qui écrit en ital­ien et en français, le choix de la langue est tout d’abord lié au genre pra­tiqué : « En quit­tant l’Italie, j’ai con­tin­ué à écrire de la poésie, et tou­jours en ital­ien. J’écrivais aus­si des petites his­toires, des nou­velles, en ital­ien ou en français. Les textes plus dis­cur­sifs, plus raison­nés, étaient eux tou­jours en français. » Ce n’est que pour son recueil de poésie Œil ouvert œil fer­mé (mael­strÖm reEvo­lu­tion, 2007), qu’il a com­mencé à écrire de la poésie en français. « Je m’y suis for­cé. Ma poésie en français est dif­férente de celle en ital­ien, mais je n’ai plus cessé d’écrire de la poésie en français depuis lors. »

Langues différentes, qualités autres

La réponse de David Gian­noni mon­tre qu’il prête des qual­ités dif­férentes à ses deux langues d’expression, l’italien et le français. « On dit sou­vent que l’italien est une langue poé­tique […]. Pour moi, cela vient de la lib­erté que cette langue laisse : on peut se pass­er du sujet, par exem­ple. Il est inclus dans le verbe. On peut aus­si se pass­er des con­jonc­tions, ce que le français ne parvient pas à faire. Elles ren­dent la langue très lourde. L’italien a aus­si cette plas­tic­ité : on peut met­tre les mots à peu près n’importe où dans la phrase. » Il revendique en out­re d’écrire en français comme un Ital­ien : « Même si j’écris en français, je suis en train d’écrire en ital­ien. Ça se voit dans la façon dont j’agence les mots. » Haleh Chinikar, qui écrit elle aus­si dans plusieurs langues, n’associe toute­fois pas l’une ou l’autre de ces langues à un con­tenu par­ti­c­uli­er : « Ce sont les langues qui choi­sis­sent. […] Il y a beau­coup de mots aus­si bien en français qu’en per­san pour décrire des états, des émo­tions, des faits. Mais il y a des mots en per­san dont je ne trou­verai jamais la tra­duc­tion en français. […] À l’inverse, on a en français beau­coup plus de mots qu’en per­san pour par­ler de la rage ou de la colère. »

hamdi ou mon amour sera houb

Haleh Chinikar n’est pas la seule à s’être inter­rogée sur l’expression de la colère. Pilar Pujadas l’écrirait plus volon­tiers en espag­nol : « L’espagnol est plus sec, plus direct, plus tran­chant […] plus claquant. Le français t’amène à une pondéra­tion. Imag­i­nons une scène de dis­pute dans un livre. Je pense qu’elle serait plus forte en espag­nol qu’en français. Je dirais que selon la langue qu’on emploie, on ne racon­te pas la même his­toire. » Pour Zaïneb Ham­di de même, le français se prête moins bien à l’expression des émo­tions que l’arabe : « Quand je m’énerve, j’ai envie de m’ex­primer en arabe, parce que je trou­ve que ces mots dans cette langue ont plus de poids et qu’ils man­i­fes­tent mieux ma colère qu’en français. Je crois que la langue sen­ti­men­tale est aus­si une langue des émo­tions. »

Con­fir­mant cette per­cep­tion, Ver­e­na Hanf met en exer­gue la douceur du français : « Moi je retiens vrai­ment le côté chan­tant du français, par rap­port à l’allemand. J’aime bien écouter des chan­sons, du rap et du slam, je trou­ve cela beau­coup plus joli qu’en alle­mand. Ce serait peut-être le cas aus­si si je par­lais en ital­ien. Il y a des langues qui me sem­blent vrai­ment plus douces, plus mélodieuses à l’oreille que d’autres. »

nguyen 927Tuyêt-Nga Nguyên, dont le dernier roman 927 (Onlit) est pour par­tie la tra­duc­tion du jour­nal intime d’un chanteur viet­namien, les dif­férences entre les deux langues sont cri­antes et l’ont con­duite à devoir opér­er des choix rad­i­caux dans la tra­duc­tion, afin de rester com­préhen­si­ble pour le pub­lic fran­coph­o­ne : « Il y a des mots viet­namiens que je ne peux pas traduire en français, pas en un mot. Alors j’expliquais, ou don­nais la déf­i­ni­tion. Je me dis­ais alors que je réécrivais au lieu de traduire. Mais si je devais respecter l’histoire, je devais aus­si respecter le lec­torat auquel je m’adressais, qui était fran­coph­o­ne, sinon il n’y aurait pas de lec­torat ! Par ailleurs, les Viet­namiens sont plutôt pudiques. Il y a un exem­ple qui fait rire tout le monde : on ne dit pas “faire l’amour”, mais “l’union entre le nuage et la pluie”, à vous de savoir qui est le nuage et qui est la pluie ! En atten­dant, si je tradui­sais textuelle­ment, sans expli­quer, com­bi­en de non-Viet­namiens me com­prendraient ? »

baetens apres depuis

Jan Baetens se garde pour sa part de toute com­para­i­son entre le néer­landais et le français : « La notion de translingue sup­pose qu’il reste, d’une façon ou d’une autre, un rap­port dynamique, dialec­tique entre le français et le néer­landais. Ce n’est pas mon cas. » Pour lui, la ques­tion est plutôt celle du génie pro­pre de la langue lit­téraire. « Le génie qui devient vis­i­ble à tra­vers les obsta­cles posés. Si on est min­i­male­ment plurilingue, on voit tout de suite là où ça coince en français. “Coin­cer” sig­ni­fie à la fois là où ça fait mal, et là où ça ouvre des pos­si­bil­ités. »

S’auto-traduire (ou pas)

Avec le pourquoi, la ques­tion de l’auto-traduction est sans doute celle qui vient le plus spon­tané­ment face à des auteurs et autri­ces translingues. Cette pra­tique reste pour­tant mar­ginale, du moins par­mi les auteurs et autri­ces que nous avons con­sultés. Tuyêt-Nga Nguyên con­sid­ère, on l’a dit, que les Viet­namiens con­nais­sent leur pro­pre his­toire et que ce n’est donc pas pour eux qu’elle doit écrire. Jan Baetens affirme égale­ment ne pas chercher à touch­er le pub­lic fla­mand néer­lan­do­phone. « Je n’ai pas de lecteurs en Flan­dre, à part quelques amis. Je n’existe pas là-bas. Et ça ne me gêne pas. »

pujadas soit dit entre nous j'aime trop l'amour

L’écrivain translingue risque de ne pou­voir être lu, en rai­son de la bar­rière de la langue, par ceux de ses proches qui ne maitrisent que sa langue d’origine. Pour Ver­e­na Hanf, la sit­u­a­tion a des avan­tages : « La plu­part de mes col­lègues ne peu­vent pas lire ce que j’ai écrit, puisqu’ils ne maitrisent pas le français. Et je trou­ve ça assez reposant, finale­ment. » Pour Pilar Pujadas, que sa famille ne puisse lire ses livres est à la fois un soulage­ment et une source de ten­sion : « Ils ne com­pren­nent pas pourquoi j’écris en français et sem­blent même un peu blessés. À la ques­tion : “Tu vas traduire ton livre ?” Je leur réponds : “Ce ne serait pas traduire mais récréer” (…) Et puis, je me dis par­fois : “Ah chou­ette, ils ne vont pas lire ça !”. Non que je dénonce ma famille ou mes amis dans mes livres, mais il y a des pas­sages que je préfère qu’ils ne lisent pas. » À l’inverse, Haleh Chinikar s’est lancée dans la tra­duc­tion en per­san d’Où est à ma mai­son ?. Une auto-tra­duc­tion restée inédite, des­tinée à ses seuls par­ents, pour qu’ils puis­sent pren­dre con­nais­sance de son pre­mier livre, fût-ce dans une ver­sion impar­faite.

David Gian­noni a quant à lui mené une auto-tra­duc­tion jusqu’à la pub­li­ca­tion. La foi, la con­nais­sance et le sou­venir – La fede, la conoscen­za e il ricor­do a paru en ver­sion bilingue chez mael­strÖm reEvo­lu­tion en 2016. « Je l’ai écrit entre mes 23 et mes 25 ans, en ital­ien. La ver­sion française est une tra­duc­tion. […] Le texte est longtemps resté dans mes tiroirs. […] Et un jour, aux édi­tions mael­strÖm reEvo­lu­tion, nous avons créé la col­lec­tion “4 1 4”, qui pro­pose des livres dou­bles. Nous devions la lancer avec un livre de Ben­jamin Pot­tel […] et il fal­lait un deux­ième titre. C’est pour cela que je me suis lancé. Pour pub­li­er La fede […] en “4 1 4”, il fal­lait qu’il soit traduit. Comme per­son­ne ne l’avait fait, je m’y suis attelé moi-même. » Cette tra­duc­tion a été une gageure : « C’était ter­ri­ble. Pen­dant plus de vingt ans, j’avais pen­sé que c’était impos­si­ble de le traduire en français. Et je pen­sais aus­si qu’il me serait impos­si­ble de me traduire moi-même. […] C’est un texte très intime. Une bataille avec la langue. C’est un texte d’engagement sur la recherche de soi, le tra­vail spir­ituel, l’ancrage dans le réel, un ques­tion­nement sur ce qu’est la poésie. Qu’il soit écrit en ital­ien est idéal. Si j’avais dû écrire sur la même chose en français à l’époque, j’aurais sans doute écrit un essai. » David Gian­noni s’est aus­si essayé à la tra­duc­tion, à ce jour inédite, de cer­tains de ses poèmes du français vers l’italien. « C’est mille fois plus facile, en rai­son de la plas­tic­ité de l’italien. »

Écrivaine, Elke de Rijcke est aus­si tra­duc­trice. « Je suis tra­duc­trice pro­fes­sion­nelle, dans la mesure où je suis homo­loguée, mais d’un autre côté, je ne suis pas une tra­duc­trice pro­fes­sion­nelle, parce que je ne traduis pas sou­vent. » Elle traduit du néer­landais vers le français, notam­ment un livre du poète et romanci­er hol­landais Kees Ouwens, pub­lié en 2016 à La Let­tre volée sous le titre Du per­dant & de la source lumineuse. Récem­ment, elle s’est pour la pre­mière fois essayée à l’auto-traduction. « Je viens de ter­min­er un man­u­scrit, com­mencé il y a cinq ans. Je l’ai écrit dans mes deux langues. La page de gauche en français, la page de droite en néer­landais. Ce sera sans doute le seul livre bilingue français-néer­landais dans mon par­cours. Je l’ai d’abord écrit en français. Puis, il s’est imposé à moi que je devais m’auto-traduire. Mon néer­landais frap­pait fort à la porte et me le requérait. Main­tenant que j’ai ter­miné ce dou­ble livre, c’est comme si j’avais récupéré mon équili­bre lin­guis­tique. Mais je ne sais pas si un édi­teur voudra pub­li­er ce livre en ver­sion bilingue. Et je ne pense pas que ce serait souhaitable, je pense plutôt à deux pub­li­ca­tions séparées, une réservée à l’espace fran­coph­o­ne, l’autre à l’espace néer­lan­do­phone. » L’auto-traduction s’est révélée instruc­tive sur la logique pro­pre à cha­cune des deux langues. « En tra­vail­lant à cette tra­duc­tion, je me suis ren­du compte que, pour que chaque poème fonc­tionne dans l’autre langue, il fal­lait que je le refor­mule. J’ai été con­fron­tée à de nom­breux prob­lèmes lex­i­caux, syn­tax­iques, ryth­miques, et avant tout à des prob­lèmes liés à la tonal­ité de chaque langue. Quand on observe dans le man­u­scrit les deux langues en miroir, on voit les déplace­ments. Il s’agit de deux con­ti­nents, deux géolo­gies mou­vantes. Par­fois les poèmes en néer­landais sont plus courts, ou, à l’inverse, beau­coup plus longs. » Sa tra­duc­tion est à mi-chemin entre le tra­vail d’une tra­duc­trice et celui d’une autrice. « On pour­rait par­ler d’auto-traduction créa­trice. »

*

Impos­si­ble, dans les lim­ites impar­ties à cet arti­cle, d’évoquer le par­cours sin­guli­er de cha­cun des auteurs inter­rogés, ni d’épuiser les sujets qui les réu­nis­sent ou ceux qui les dis­tinguent entre eux. Toutes ces car­ac­téris­tiques et ques­tion­nements com­muns ten­dent à ériger les translingues comme une caté­gorie sin­gulière d’écrivains, dis­tincte de celle des auteurs qui écrivent dans leur pre­mière langue. À enten­dre Pilar Pujadas, pour­tant, on pour­rait croire que tout écrivain est finale­ment et for­cé­ment translingue : « Dans l’écriture, on cherche quelque chose qui est de l’ordre d’une autre langue. J’entends par là que les écrivains, les romanciers, les poètes… écrivent pour aller vers une langue qui leur est pro­pre. »

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Derniers livres parus

Jan Baetens :

Haleh Chinikar :

  • Où est ma mai­son ?, La Place, 2021.

Elke de Rijcke :

David Giannoni :

Zaïneb Hamdi :

Verena Hanf :

Tuyêt-Nga Nguyên :

Pilar Pujadas :

  • Un amour sus­pendu, dessins Luc Peif­fer, Kennes, 2023.
  • Des larmes pour Vicky, Lamiroy, coll. « Opus­cules », 2021.
  • Je t’écris de Barcelone, Pous­sières de lune, 2020.

Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°222 (2025)

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