Claire DEVILLE, Les citrons, Murmure des soirs, 2017, 101p., 12€, ISBN : 978–2‑930657–36‑3
La narratrice est une jeune femme dont la vie en dehors de sa passion déçue nous échappe, s’est figée : on la découvrira figurante lumière un peu gauche et désormais pétrie de rêves hallucinés ou amers. Une de ces héroïnes candides et crues à la fois qui ont aimé danser sous un regard aimant mais ne vivront plus de pas de deux avec le partenaire élu. Une amoureuse (é)perdue, une laissée-pour-compte qui n’a plus qu’une maison jadis partagée où se tapir loin du monde et revivre à l’envi le manque de l’être adulé, parti au bras d’une autre : « Tu es avec elle le matin. Tu ouvres les yeux en face des siens. Tu dis bonjour tout sommeil sur ses lèvres, avant de tirer sur les draps et de jouer à faire le chat pour la réveiller en riant. » Continuer la lecture
La maternité s’avère-t-elle être un sujet littéraire porteur ? Si l’on en croit Marie Darrieussecq (Le Bébé), Éliette Abécassis (Un heureux évènement) ou plus récemment Valérie Mréjen (Troisième personne), assurément. Tout comme peuvent l’être le choix assumé d’une vie faite d’écriture plutôt que de transmission matrimoniale (Linda Lê – À l’enfant que je n’aurai pas) ou le constat qu’être femme sans descendance peut encore étonner ou faire jaser (Jane Sautière – Nullipare).
S’adonner au tri d’un grenier, où le bric et le broc voisinent avec des trésors, peut vous faire commettre l’irréparable : vous débarrasser d’un pan de mémoire qui prend la forme d’objets a priori insignifiants. Confrontée à ce rangement sentimental, Christiane Levêque confesse avoir mis au rebut, sans y prendre vraiment garde, les dizaines de paires de chaussettes reprisées avec méticulosité et sens de l’économie par les femmes de sa famille. Ne s’étonne pas d’avoir été ensuite prise d’un remords qu’il lui faudra traverser, atténuer par le récit : « Ravaudages. Je réparerai. Au moins par les mots, ceux que j’aurai écrits ».
À Seraing, cité d’acier aux horizons bas et aux espoirs comprimés, Lionella est une adolescente qui détonne. Loin des amusements de son âge, élevée dans une famille italienne où l’on tient la musique pour nourriture spirituelle, elle n’a d’yeux pour son violoncelle. Entraînée par son professeur, Monsieur Sohet, pour le prochain concours Arpèges – retransmis à la télévision et d’ampleur internationale – la jeune fille frondeuse bute sur le choix de la pièce qu’elle devra présenter. Comment se démarquer de ces concerti si rabâchés ? Complètement bleu de la violoncelliste, son ami Kevin – doux rêveur dans une famille monoparentale sous haute tension – lui offre un coffret glané en brocante. Lionella y découvre avec ravissement non seulement une partition ancienne, mais aussi une médaille coupée et un carnet, celui d’Ada, une orpheline vénitienne du XVIIIe siècle. Débute alors, à mesure que les pages du journal intime défilent et que les notes de la sonate retrouvée s’apprivoisent en vue de la compétition, un étrange dialogue entre la Serésienne et celle qui fut l’élève de Vivaldi à l’Ospedale della Pietà. De quels mystères est porteuse cette violoncelliste oubliée par les âges ? Quel était cet étrange lieu qui recueillait les fillettes laissées-pour-compte afin d’en faire des musiciennes émérites ? Se peut-il que la trouvaille de Kevin soit une œuvre inconnue du compositeur des Quatre Saisons, celui qu’on surnommait le prêtre roux ?
En 1995, Rose Campion, enfant solaire de six ans, voit ses repères se fracturer d’un seul coup : ses parents, Gabrielle et Charles – rentiers et lui timoré, elle éteinte, finalement très peu connus de leurs voisins – se sont évaporés sans crier gare. Confiée à un orphelinat, la petite fille refuse de se croire abandonnée et tente de surmonter la tragédie grâce à la vivacité de Lucie et à la confiance en la vie de son grand frère Oscar, meneur inné de leur bande de « survivants ». À l’école, c’est le tendre Henri qui la protège et la console avant qu’elle soit mutée dans un établissement plus proche de son lieu de vie. Ernest Jaco, inspecteur proche de la retraite, s’émeut lui aussi du sort de la gamine et met tout en œuvre pour comprendre le mystère de cette disparition. Pourquoi le couple a‑t-il revendu plusieurs propriétés quelques mois avant le drame et versé le montant obtenu à une association brésilienne?
Jacques, jeune chercheur en climatologie bruxellois, débarque à Tokyo, une ville qui lui évoque « une cité obscure de Schuiten et Peeters qui engloutit ceux qui osent s’y aventurer ». Ses seuls repères sont les convinis, petites échoppes de quartier où il se sustente en bière et repas bon marché. Déboussolé par les conventions sociales – ses collègues japonais semblent tous régis par une hiérarchie immuable – et confronté aux subtilités d’une langue qu’il ne maîtrise que partiellement, il est tenu par le professeur Nishimura de trouver rapidement un sujet de thèse.
Ces citoyens-là ne sont pas « né[s] à Leidenstadt sur les ruines d’un champ de bataille », mais vivent à Liège, sous occupation nazie. Lorsqu’il leur sera enjoint, en cette période trouble, d’agir en braves ou en veules, leur hésitation tracera sans ménagement une frontière floue.
Comme chaque mercredi, Gil attend Jo aux Trois Compères, un café sans grand charme. Cette fois, sa comparse de banquette ne se contentera pas d’un léger retard : elle ne viendra pas à leur rendez-vous. Qu’est-ce qui a provoqué rupture dans leur rituel parfaitement établi ? Comment s’accommoder d’une telle absence ? Dans sa vie plutôt solitaire qu’elle voudrait réglée comme du papier à musique, Gil compense chaque faille, chaque estafilade en façonnant des archétypes imaginaires avec qui mieux dialoguer : il y avait Arnaud-chéri, le fiancé plus parfait que celui qui se contente de visites horizontales à l’improviste. Il y aura donc Joséphine, aussi belle que la vraie, mais bien plus proche d’elle, comme dans ses souvenirs de la rue des Goélands. Une grande sœur avec qui s’accorder une relation non régie par contrat, avec qui tous les sujets pourront être abordés.
Comment imbrique-t-on dans sa mémoire les souvenirs, doux ou douloureux ? Comment faire pour qu’ils se transfigurent, se floutent et ne nous digèrent pas tout cru ?
Imaginez une demeure de plus d’un siècle, un peu décrépie, mais au pouls vaillant. Prête à vous confier les mystères qui l’ont traversée au fil des ans ou à vous révéler les petits secrets de chacun de ses occupants actuels. Cette maison, c’est elle qui endosse le récit, nous présentant Maïa, la concierge grecque toujours fidèle au poste et Monsieur Godefroid, le chercheur acariâtre qui s’escrime sur ses vieux livres depuis au moins 20 ans. Charles et Marthe Laurent, un couple âgé, discret, et toujours amoureux qui rêve de retourner aux Contamines, où leur histoire s’est scellée. Les Messier qui ont du mal à se parler car monsieur est toujours le nez plongé dans ses recherches chimiques. Leurs deux enfants, Clara, qui adore dessiner, et Jonathan qui pense que sa sœur est un peu folle. Madame de Pasquale en déshabillé de soie et crinière blonde, et son majordome qui veille au grain. Tous sont habités par des secrets, des regrets qui finiront par exsuder à la suite d’un incident anodin : un cliquetis permanent, agaçant et inexplicable venant de la soupente dissimulée du quatrième étage, que des ouvriers viendront mettre au jour. De quelle existence tragique cette petite pièce fut-elle le témoin ? Quand on fissure son mur, ne fracture-t-on pas aussi la moelle épinière d’une maison ?
Il est des auteurs de chez nous dont la terre d’élection – réelle et littéraire – se situe bien loin des banquets à la Bruegel, des canaux de Bruges ou des pavés bruxellois. Illustratrice, traductrice et écrivaine, Evelyne Heuffel s’est laissée charmer par le Brésil à 18 ans et y a posé ses malles dès 1981, d’abord sur la côte de Recife puis plus au sud, à Rio de Janeiro. Il y a fort à parier que le regard que pose sa candide héroïne – débarquée à Rio en 1967 autant par amour pour Otávio que par curiosité pour ce pays singulier – sur une Rio tantôt mouvante, tantôt émouvante, tantôt décevante doit peu ou prou à la propre expérience de la romancière à la lisière de l’adolescence.