Archives par étiquette : Le Cormier

Excavation du verbe

Un coup de cœur du Car­net

Har­ry SZPILMANN, Ful­gor, Cormi­er, 2022, 72 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–033‑5

szpilmann fulgor« Souf­fle », « désas­tre » et « embrase­ments » – nous sommes d’emblée, dès les pre­miers mots, en terre szpil­mani­enne. D’un livre à l’autre du poète, le même noy­au, les mêmes champs lex­i­caux, le même labour du verbe, le même refus de l’enclos… et des fir­ma­ments, jusque-là demeurés incon­nus, éclosent. Chaque livre de Szpil­mann est un réseau vas­cu­laire de mots et un cristal d’images tou­jours appréhendés sous un nou­veau prisme. Pub­lié au Cormi­er, Ful­gor, dont le titre con­dense tant la ful­gu­rance de l’éclair que l’or du feu, est une suite, déser­tique autant que mag­ma­tique, de courts frag­ments dens­es, den­si­fiés par l’ « Obscur ».

À nos genès­es en l’instant glo­ri­fié, en l’instant glo­ri­fi­ant, ont présidé d’innombrables eaux et d’innommables astres. En remon­ter le cours, en déclin­er la source, voilà la tâche généra­trice qui nous requiert, et nous exauce.  Con­tin­uer la lec­ture

Quelque chose d’heureux

Luc DELLISSE, Mers intérieures, Car­net d’exil 2021, Le Cormi­er, 2022, 74 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–032‑8

dellisse mers interieuresLes poètes sont pris dans cette tour­mente de vivre chaque jour comme le pre­mier. Pour eux, il n’y a pas d’ac­quis. Tout s’ef­face, tout est à repren­dre sans fin. Luc Del­lisse est poète, pas­sion­né­ment. À chaque mot, il s’investit. À chaque ligne, il tend cette corde raide du funam­bule qui pèse ses pas. À chaque phrase, il rompt, mais pour mieux partager.

Dans ses Mers intérieures, on ne plonge pas. C’est un jour­nal imag­i­naire, rétro­spec­tif : celui de l’année 2021, « une année comme les autres, excep­té que j’ai jeté l’ancre dans le temps ». Une fois cette balise larguée, à même les flots de la mémoire, on peut quit­ter le temps compt­able et l’aventure com­mence. Ce ne sont plus douze mois qui sont tra­ver­sés ici, mais « Qua­tre saisons. Un seul regard ». Pour voir quoi ? Un défilé d’images et d’impressions qui ne nous appar­tien­dront jamais entière­ment, puisque ce sont d’abord les siennes ; une suite de vérités aus­sitôt retournées, de leçons de ténèbres qu’un brusque lever de rideau bal­aie sans état d’âme. Con­tin­uer la lec­ture

« Les sens au carré »

Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormi­er, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–029‑8

« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répon­dent. La rétine com­mu­nique avec le tym­pan et par­le à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend aupar­a­vant dans sa tête. »
Anto­nio Tabuc­chi, Réc­its avec fig­ures

richard sur rien mes levresDécou­vrir, par­al­lèle­ment à la lec­ture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabuc­chi extraite de son dernier livre n’est pas une coïn­ci­dence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïn­ci­dence en lit­téra­ture dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres sub­tile­ment, « maïeu­tique­ment », s’appellent, se répon­dent et s’engendrent. Pour le poète,  musi­cien et pein­tre qu’il est aus­si, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du ques­tion­nement, de la réflex­ion de l’artiste. Con­tin­uer la lec­ture

Le réel par éclaboussures

Serge MEURANT, Empreintes, Cormi­er, 2021, 15 €, ISBN : 978–2‑875–98028‑1

meurant empreintesAvec Empreintes, Serge Meu­rant se sig­nale une nou­velle fois par une poésie ayant la générosité d’être choisie. Le Cormi­er pub­lie une poignée de textes sim­ples et brefs, sortes de comptes ren­dus, entre man­i­fes­ta­tions du réel et pro­jec­tions méta­physiques.

Le dernier livre de Serge Meu­rant sem­ble à juste titre vouloir porter le moins d’empreintes pos­si­ble. Ce grand for­mat de vingt-trois cen­timètres se dis­tingue par son dépouille­ment : la tra­di­tion­nelle cou­ver­ture blanche du Cormi­er, sur laque­lle nous trou­vons les indi­ca­tions min­i­males (auteur, titre, édi­teur, prix, ISBN et code-bar­res). Entre ces élé­ments, de grands espaces vierges infor­ment sur un sens de l’économie que le reste du livre ne démen­ti­ra pas. Con­tin­uer la lec­ture

Jouissance du jeu

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Lud­isme précédé de Gains­bourg et Bam­bou, Cormi­er, 2021, 114 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87598–027‑4

bergen ludisme precede de gainsbourg et bambou« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les lev­ants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siè­cles – et la mer qui joint et sépare. »

Explo­rant d’autres reg­istres d’écriture que dans ses derniers opus (Ulrike Mein­hof, Icône H., Porti­er de nuit), chan­tant le tan­dem Gains­bourg et Bam­bou et libérant, dans Lud­isme, des sen­sa­tions à par­tir de con­traintes formelles qui para­doxale­ment désen­tra­vent la langue, Véronique Bergen ouvre dans ce recueil le matéri­au de l’écriture et de la pen­sée à par­tir d’autres éner­gies. Celles-ci sont en pre­mier lieu vibra­toires, physiques, situées sur un spec­tre riche en inten­sités divers­es. Con­tin­uer la lec­ture

Le mistral souffle encore à Uzès

Corinne HOEX, Uzès ou nulle part, Cormi­er, 2020, 84 p., 17 €, ISBN : 9782875980236

hoex uzes ou nulle partExiste-t-elle vrai­ment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une des­ti­na­tion prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette com­mune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de con­sis­tance même si para­doxale­ment elle n’en finit pas de bruire, de ren­voy­er l’écho d’une décep­tion. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gom­mée de la carte, une ville-fan­tôme. Con­tin­uer la lec­ture

Luc Dellisse, homme libre, toujours…

Luc DELLISSE, Le cer­cle des îles, Cormi­er, 2020, 108 p., 18 €, ISBN : 9782875980243

luc dellisse le cercle des ilesUn dou­ble mou­ve­ment, sys­tole-dias­tole, sem­ble bercer toute l’œuvre de Luc Del­lisse. Sans la con­train­dre à une pro­gram­ma­tion rigide, l’auteur lui inflé­chit – con­sciem­ment ou non ? – une ryth­mique plus proche du pneu­ma que de la dunamis… Pub­li­er donc un essai, puis un recueil de nou­velles, un essai encore, puis un recueil de poèmes, témoigne à la fois d’un vital­isme pul­satile, pro­fond, ain­si que d’une cohérence insoumise à tout, si ce n’est à l’impératif de lib­erté grande. Con­tin­uer la lec­ture

De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormi­er, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–019‑9

Passé un pre­mier et ten­dre touch­er du papi­er, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuil­lant le livre qui évente légère­ment, beau­coup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, dis­séminé irrégulière­ment tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme. Con­tin­uer la lec­ture

Trois saignées

Un coup de cœur du Car­net

Har­ry SZPILMANN, Approches de la lumière, Tail­lis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–155‑5 ; Genès­es et Mag­mas I, Cormi­er, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87598–020‑5 ; Genès­es et Mag­mas II, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–021‑2

« C’est mal con­naître la poésie que de la tax­er d’inutile. La poésie, par excel­lence, sert à localis­er la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sor­tis de presse simul­tané­ment, une ren­con­tre du troisième type : Har­ry Spzil­mann délivre ses Approches de la lumière (Le Tail­lis Pré) et deux vol­umes de Genès­es et Mag­mas (Le Cormi­er), pour le plus grand bon­heur des afi­ciona­dos de la poésie szpil­man­ni­enne comme pour ceux qui la décou­vriront. Con­tin­uer la lec­ture

Un chapelet coloré d’instants

Soline DE LAVELEYE, Brindilles, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–018‑2

Au fond, je n’écris pas.
Je bal­ance entre l’oubli et le désir
de vivre. 

Dans Brindilles, les jours s’égrènent en un chapelet d’instants. À l’écoute des bruits du monde, des oiseaux ou des sou­venirs qui habil­lent les heures, Soline de Lavel­eye, auteure des ouvrages La cham­bre (Tétras Lyre, 2011), La grimeuse (M.E.O., 2013), Les phras­es de la mâcheuse (Mael­ström, 2014) et remar­quée par l’AEB qui lui a décerné le Prix Hubert Krains en 2017, délivre son recueil Brindilles, aux Édi­tions Le Cormi­er. Con­tin­uer la lec­ture

67, année poétique

Luc DELLISSE, Cas­es départ, Cormi­er, 2018, 90 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87598–014‑4

Luc Dellisse, Cases départL’enfance n’est pas qu’une péri­ode de notre exis­tence. Elle con­stitue surtout cette inépuis­able réserve d’impressions rétini­ennes, olfac­tives, tac­tiles et sen­sorielles, bref sen­suelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne con­siste pas unique­ment à se livr­er à un exer­ci­ce de nos­tal­gie inté­grale. C’est qu’alors le lan­gage et les émo­tions fai­saient corps, fai­saient un seul corps ; met­tre des mots sur les trou­bles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus com­plexe que le geste banal, nos­tal­gique, de feuil­leter l’album aux sou­venirs, où les images sont figées. Les par­fums, les couleurs, les sons, les gestes, font par con­tre en per­ma­nence par­tie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe. Con­tin­uer la lec­ture

Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alpha­bets des loups, Le Cormi­er, 2018, ISBN : 978–2875980120

Quel lan­gage trou­ver pour dire ce qui tue? Quels mots pos­er sur le mas­sacre ? Com­ment, déjà, par­venir à l’ap­préhen­der, la destruc­tion du monde, dans toutes ses dimen­sions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débar­ras­sant d’une représen­ta­tion humaine ?

La ten­ta­tive, ici, est celle d’une inven­tion. Véronique Bergen signe dans Alpha­bets des loups un recueil qui fait par­ler – non pas « sim­ple­ment » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la ren­con­tre avec l’altérité est la con­di­tion du geste d’écri­t­ure. Il s’ag­it de quit­ter son ter­ri­toire, d’a­vancer hors des sen­tiers bat­tus, et de se reter­ri­to­ri­alis­er en s’in­ven­tant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabé­tise dévas­ta­tions et extinc­tions, la mort sif­flant en rase-motte dès l’ou­ver­ture du recueil : Con­tin­uer la lec­ture

L’œuvre au noir de Corinne Hoex

Corinne HOEX, Leçons de ténèbres, Le Cormi­er, 2017, 67 p., 16 €, ISBN : 9782875980113

Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesu­al­do (1566–1613) et de la « légende noire » [1] qui car­ac­térise sa vie. À tra­vers cinq mou­ve­ments, en de courts poèmes, elle décrit le musi­cien mais aus­si la con­di­tion humaine en général et l’artiste mod­erne en par­ti­c­uli­er : comme un leit­mo­tiv  y revient  en effet un sub­stan­tif : « soli­tude ».  Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on se frotte avec plaisir à l’art subtil de faire des listes

Un coup de cœur du Carnet

Tim­o­téo SERGOÏ, Les cages tho­raciques, Le Cormi­er, 2016, 64 p.

À chaque sec­onde, il y a un fou qui naît, à chaque sec­onde, il y a un sage qui meurt. (1, 2, 3 sec­on­des.) À chaque sec­onde, deux ani­maux s’embrassent, à chaque sec­onde, les adultes s’en moquent. (1, 2, 3 sec­on­des.) À chaque sec­onde, un cos­mo­naute rit, à chaque sec­onde, un scaphan­dri­er pleure et plonge dans ses larmes. (1–2‑3) (…) À chaque sec­onde, un cou­ple se déchire, à chaque sec­onde, tu ne me man­ques pas. (1–2‑3) Que tes éclats de rire. (4–5‑6) Et tes mains dans le noir. (7–8‑9) Et ta bouche, quelque­fois. (10–11-12) Je t’at­tends sous l’hor­loge.

sergoiTim­o­téo Ser­goï ? Déjà enten­du par­ler ? Non ? Moi, j’imag­ine ceci : Tim­o­téo Ser­goï voy­age, va partout dans le monde, à Mel­bourne, Syd­ney, Moscou, y mon­tre ses mar­i­on­nettes, y vit sa vie d’homme de théâtre, se frotte à la vie comme elle va, à la rude, dans les grandes cités, écrit entre deux avions, entre deux cafés, mais, a pri­ori, pas directe­ment à pro­pos de ce qu’il aura vu, enten­du, côtoyé, et pas directe­ment à pro­pos de ses mis­ères, états d’âme per­son­nels. Tim­o­téo Ser­goï serait, a pri­ori, plutôt du genre à ne met­tre en avant, dans ses poèmes, ni ses tour­ments, ni ses humeurs, ni ses ren­con­tres. C’est que Tim­o­téo Ser­goï serait plutôt du genre à aimer la facétie, les mécaniques poé­tiques, les poèmes qui s’écrivent « tout seuls », je veux dire : les poèmes qui seraient comme des pièges à rêves, qui une fois lancés don­nent l’im­pres­sion de ne jamais s’ar­rêter, tant ils débor­dent de joie et de plaisir, tant leur auteur laisse la part belle à la langue elle-même, au plaisir qu’il y a à enchaîn­er mot sur mot, phrase sur phrase. Con­tin­uer la lec­ture

Entre ombre et lumière

Sacha ORFF, La nuit réclame une issue, Brux­elles, Le Cormi­er, 2015, 79 p.

lanuitreclameLa jeune dessi­na­trice Sacha Orff a choisi d’intituler son pre­mier livre La nuit réclame une issue. Un titre entre ombre et lumière. Entre attente et promesse.

Au fil des pages, on décou­vre, répar­tis en trois chapitres (Château han­té, Vais­seau fan­tôme, Mai­son mère), une suite de courts frag­ments poé­tiques, sou­vent énig­ma­tiques, comme si, à l’instant de le dévoil­er, ils rete­naient l’aveu, et gar­daient leur secret. Nous lais­sant libres de pro­longer l’image, de devin­er la pen­sée. Con­tin­uer la lec­ture

Corinne Hoex, poétesse inconditionnelle

Corinne HOEX, L’Été de la rainette, Le Cormi­er, 31 p., 10€

hoexLe con­di­tion­nel est-il un mode ou un temps ? Le débat, loin d’être clos entre gram­mairiens et lin­guistes, pour­rait trou­ver une ébauche de solu­tion chez les poètes, en l’occurrence ici chez une poétesse. En effet, dans la pla­que­tte L’Été de la rainette, qu’elle pub­lie à l’enseigne du Cormi­er, Corinne Hoex ouvre tous ses textes par un énig­ma­tique “Ce serait…”. Par là, un proces­sus très sub­til se réamorce dans l’esprit du lecteur, qui con­siste à situer la scène dans laque­lle il refait à chaque fois irrup­tion entre l’imaginaire hypothé­tique et l’imparfait du sou­venir évanes­cent. Con­tin­uer la lec­ture