Un coup de cœur du Carnet
Harry SZPILMANN, Fulgor, Cormier, 2022, 72 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–033‑5
« Souffle », « désastre » et « embrasements » – nous sommes d’emblée, dès les premiers mots, en terre szpilmanienne. D’un livre à l’autre du poète, le même noyau, les mêmes champs lexicaux, le même labour du verbe, le même refus de l’enclos… et des firmaments, jusque-là demeurés inconnus, éclosent. Chaque livre de Szpilmann est un réseau vasculaire de mots et un cristal d’images toujours appréhendés sous un nouveau prisme. Publié au Cormier, Fulgor, dont le titre condense tant la fulgurance de l’éclair que l’or du feu, est une suite, désertique autant que magmatique, de courts fragments denses, densifiés par l’ « Obscur ».
À nos genèses en l’instant glorifié, en l’instant glorifiant, ont présidé d’innombrables eaux et d’innommables astres. En remonter le cours, en décliner la source, voilà la tâche génératrice qui nous requiert, et nous exauce. Continuer la lecture

Découvrir, parallèlement à la lecture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabucchi extraite de son dernier livre n’est pas une coïncidence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïncidence en littérature dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres subtilement, « maïeutiquement », s’appellent, se répondent et s’engendrent. Pour le poète, musicien et peintre qu’il est aussi, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du questionnement, de la réflexion de l’artiste.
Avec Empreintes, Serge Meurant se signale une nouvelle fois par une poésie ayant la générosité d’être choisie. Le Cormier publie une poignée de textes simples et brefs, sortes de comptes rendus, entre manifestations du réel et projections métaphysiques.
« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les levants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siècles – et la mer qui joint et sépare. »
Existe-t-elle vraiment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une destination prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette commune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de consistance même si paradoxalement elle n’en finit pas de bruire, de renvoyer l’écho d’une déception. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gommée de la carte, une ville-fantôme.
Un double mouvement, systole-diastole, semble bercer toute l’œuvre de
Passé un premier et tendre toucher du papier, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuillant le livre qui évente légèrement, beaucoup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, disséminé irrégulièrement tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme.
« C’est mal connaître la poésie que de la taxer d’inutile. La poésie, par excellence, sert à localiser la Terre. » (GM II, p. 9)
Au fond, je n’écris pas.
L’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe.
Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566–1613) et de la « légende noire »
Timotéo Sergoï ? Déjà entendu parler ? Non ? Moi, j’imagine ceci : Timotéo Sergoï voyage, va partout dans le monde, à Melbourne, Sydney, Moscou, y montre ses marionnettes, y vit sa vie d’homme de théâtre, se frotte à la vie comme elle va, à la rude, dans les grandes cités, écrit entre deux avions, entre deux cafés, mais, a priori, pas directement à propos de ce qu’il aura vu, entendu, côtoyé, et pas directement à propos de ses misères, états d’âme personnels. Timotéo Sergoï serait, a priori, plutôt du genre à ne mettre en avant, dans ses poèmes, ni ses tourments, ni ses humeurs, ni ses rencontres. C’est que Timotéo Sergoï serait plutôt du genre à aimer la facétie, les mécaniques poétiques, les poèmes qui s’écrivent « tout seuls », je veux dire : les poèmes qui seraient comme des pièges à rêves, qui une fois lancés donnent l’impression de ne jamais s’arrêter, tant ils débordent de joie et de plaisir, tant leur auteur laisse la part belle à la langue elle-même, au plaisir qu’il y a à enchaîner mot sur mot, phrase sur phrase.
La jeune dessinatrice Sacha Orff a choisi d’intituler son premier livre La nuit réclame une issue. Un titre entre ombre et lumière. Entre attente et promesse.
Le conditionnel est-il un mode ou un temps ? Le débat, loin d’être clos entre grammairiens et linguistes, pourrait trouver une ébauche de solution chez les poètes, en l’occurrence ici chez une poétesse. En effet, dans la plaquette L’Été de la rainette, qu’elle publie à l’enseigne du Cormier, Corinne Hoex ouvre tous ses textes par un énigmatique “Ce serait…”. Par là, un processus très subtil se réamorce dans l’esprit du lecteur, qui consiste à situer la scène dans laquelle il refait à chaque fois irruption entre l’imaginaire hypothétique et l’imparfait du souvenir évanescent.