Archives par étiquette : Louise Van Brabant

Douceur captive entre les draps

Françoise LISON-LEROY, Nid, mono­types de Pas­ca­line WOLLAST, Esper­luète, 2023, 56 p., 15 €, ISBN : 9782359841732

lison leroy nidMon corps est une armoire. Je vis dedans. Quand elles vien­nent, je voudrais me cacher ailleurs. Je pour­rais m’enfuir et elles ne ver­raient rien, je serais tou­jours là. 

Jux­ta­posées dans leur écrin blanc et noir, les phras­es de Françoise Lison-Leroy ric­ochent sur les estam­pes de Pas­ca­line Wol­last, égale­ment mag­né­tiques et sibyllines, à mi-chemin entre l’énigme et l’évidence. Ce bref réc­it poé­tique con­tient deux par­ties : « On a changé de pays » et « L’autre nuit » — deux par­ties qui se présen­tent comme les rives d’un fleuve, entre lesquelles ser­pente une his­toire mil­lé­naire et pour­tant tou­jours neuve. On a changé de pays intro­duit l’idée d’un mou­ve­ment, peut-être une fuite, un départ en tout cas qui bute d’emblée sur les murs d’une étrange mai­son, dont on ne sait s’il s’agit d’une prison ou d’un cen­tre de soin – voire, de tout autre chose. Mais s’agit-il seule­ment d’échapper à quelque chose ou quelqu’un ? Peut-être est-il plutôt ques­tion de se sous­traire aux regards, pour mieux retrou­ver ses sou­venirs et les par­fums tac­tiles du pre­mier nid (ou pre­mier lit) à l’approche du dernier. Con­tin­uer la lec­ture

Morceaux épars d’une certaine réalité

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuel RÉGNIEZ, La recon­nais­sance, Arbre à paroles, coll. « iF », 2023, 128 p., 16, ISBN : 9782874067228

regniez la reconnaissanceC’est un jeu. C’est un point vibrant qui perce toutes les couch­es du temps. Ou alors, c’est une his­toire d’amour indéfin­i­ment dif­férée qui prend la forme d’une longue et lente fuite lux­ueuse. On pour­rait dire qu’ils sont deux, mais ce serait faire de ces per­son­nages une entité qui ne représente pas la somme des soli­tudes qu’accumulent leurs pas con­joints, à tra­vers l’espace et le temps – côté à côte, ils tra­cent des chemins par­al­lèles qui ne se crois­eront jamais.

Peut-être que ce que cher­chait Clarisse, c’était une île, une île sans adresse, un lieu juste pour elle et moi, que cette île soit une véri­ta­ble île, ou bien une île arti­fi­cielle, créée par elle, pour que nous puis­sions nous y repos­er, nous y arrêter, longtemps, plus longtemps, pour tou­jours. Con­tin­uer la lec­ture

En bordure de crépuscule

Corinne HOEX, L’ombre de toi-même, Tétras Lyre, 2023, 68 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930685–69‑4

hoex l'ombre de toi-mêmePub­lié aux édi­tions Tétras Lyre, le dernier ouvrage de Corinne Hoex sem­ble le miroir d’un autre, paru une dizaine d’années aupar­a­vant dans la même mai­son, L’autre côté de l’ombre (2012) : for­mat iden­tique, coex­is­tence du texte et de l’image,  ques­tion­nement du vis­i­ble et frac­tion­nement d’un long poème en petites parts sub­tiles – comme pour étir­er les sec­on­des et y puis­er plus encore de matière à explor­er. L’ombre de toi-même est un livre déli­cat, patiem­ment tis­sé entre les instants nébuleux qui mar­quent l’entrée dans la nuit. Con­tin­uer la lec­ture

Attiser tous les feux

Pas­cale SEYS et Carine BRATZLAVSKY, Vir­ginia Woolf, écrire dans la guerre, Midis de la poésie, 2023, 52 p., 10 €, ISBN : 9782931054086

seys bratzlavsky virgini woolf ecrire dans la guerreDe Vir­ginia Woolf nous ne con­nais­sons que peu de por­traits. À vrai dire, tou­jours le même, présen­té sous dif­férentes nuances de gris. Fan­toma­tique, trans­par­ente, Woolf nous appa­raît sous un angle unique. Dans cet essai con­cis et par­faite­ment maîtrisé, Pas­cale Seys et Carine Brat­zlavsky ajoutent une dimen­sion à l’image fatiguée de l’autrice anglaise : on l’y décou­vre mou­vante, mor­dante, habitée d’un feu que ni les con­ven­tions ni l’épouvantable marche du monde ne parvi­en­nent à étouf­fer.

Il est rare, au cours de l’Histoire, qu’un homme soit tombé sous les balles d’un fusil tenu par une femme ; la vaste majorité des oiseaux, des ani­maux tués, l’ont été par vous et non par nous. Con­tin­uer la lec­ture

Creuser la peau du poème

Un coup de cœur du Car­net

Char­line LAMBERT, Sous dial­y­ses précédé de Chan­vre et lierre, post­face Véronique Bergen, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2023, 200 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–581‑0

lambert sous dialyses precede de chanvre et lierreSous une cou­ver­ture flam­boy­ante qui tient tant de la soupe pri­mor­diale que de la super­no­va, Espace Nord réédite les deux pre­miers recueils de la poétesse Char­line Lam­bert. Sous dial­y­ses et Chan­vre et lierre, tous deux parus en 2016 (l’un aux édi­tions L’Âge d’homme, l’autre au Tail­lis Pré), se font écho dans cette belle édi­tion assor­tie d’une post­face vir­tu­ose signée Véronique Bergen.

Un désir grouille, venu de plus loin encore que l’œsophage, un désir plus rond que l’ombilic, plus brûlant que l’urètre. Un désir sonore en canal, qui élar­git les digues des artères et érode l’épiderme. Devien­dra un chant plus tard, s’il n’est pas du chan­vre.

Entr­er en poésie comme Char­line Lam­bert, avec elle, c’est gliss­er dans une eau claire : le liq­uide ourle la peau comme les mots, détache net­te­ment des con­tours qui, à l’air libre, sem­blaient flous et s’affirment alors avec inten­sité, déter­mi­na­tion, pour se couler dans un monde auquel ils ont tou­jours appartenu. Entr­er en poésie comme on comble un vide avec un plein – le plein des mon­des pal­pi­tants qui four­mil­lent sous les vertèbres. Con­tin­uer la lec­ture

Prêtez-nous vos yeux

Flo­rence MINDER, Faire quelque chose. (C’est le faire, non ?), Arbre de Diane, 2022, 92 p., 13 €, ISBN : 9782930822228

minder faire quelque choseActrice et met­teuse en scène, Flo­rence Min­der co-dirige la com­pag­nie de théâtre Venedig Meer, basée à Brux­elles et qui défend « la fic­tion comme un lieu de pen­sées, d’innovation et de survie ». Autrice de plusieurs seule-en-scène, per­for­mances et autres pièces en col­lab­o­ra­tion avec dif­férentes struc­tures, Flo­rence Min­der sem­ble trou­ver le ter­reau (très) fer­tile de sa (stupé­fi­ante) créa­tiv­ité dans le col­lec­tif, l’hybride, le pas de côté. Faire quelque chose. (C’est le faire, non?) a vu le jour sur les planch­es de Mars-Mons Arts de la Scène en sep­tem­bre 2020 ; un « instan­ta­né » de cette pièce, saisi à l’automne 2022, a don­né lieu à cette pre­mière pub­li­ca­tion de l’autrice dans la col­lec­tion « Les deux sœurs » de l’Arbre de Diane. Con­tin­uer la lec­ture

Corps fuyant, corps fracassant

Un coup de cœur du Car­net

Julie TRÉMOUILHE, Les loups seraient restés des loups, La place, 2022, 32 p., 9 €, ISBN : 978–2‑9602918–3‑4

tremouilhe les loups seraient restes des loupsEn ce début du mois de novem­bre, les édi­tions La Place – dont les deux pre­miers ouvrages avaient déjà démon­tré le goût de l’objet-livre – présen­tent un tout petit for­mat : trente-deux pages et qua­torze cen­timètres de haut, cou­ver­ture de car­ton à rabats et reli­ure Singer. Au-delà de son appar­ente déli­catesse, l’ouvrage de Julie Tré­mouil­he (lau­réate du Grand Prix du con­cours de nou­velles de la FW‑B en 2021) n’a rien de frêle ou de frag­ile : c’est une langue auda­cieuse et accom­plie qui se déroule au fil des pages, une prose poé­tique sonore, tex­turée, organique. Con­tin­uer la lec­ture

Une armure de douceur

Un coup de cœur du Car­net

Vio­laine LISON, Vous étiez ma mai­son, dessins de Manon GIGNOUX, Esper­luète, 2022, 96 p., 18 €, ISBN : 9782359841596

lison vous etiez ma maison vfJ’ai quit­té la ville, le fleuve, le nœud coulant des jours. […]
Quit­té mes semelles de goudron pour mes pieds de terre rouge et d’herbes hautes.

Cinq verbes, treize lunes, une année de lundis dans la forêt. Par­tir, naître, engranger, trans­met­tre, renaître. Une année d’apprentissage et de retrou­vailles avec le dedans et le dehors, une année pour démon­ter brique par brique les murs entre soi et le monde. C’est une his­toire de fil tiré cousu cassé, une his­toire de pas­sage et de rapiéçage qu’écrit Vio­laine Lison avec des mots qui frois­sent les paumes et caressent le cœur, dans une langue sen­suelle et sai­sis­sante qu’accompagnent les dessins de Manon Gig­noux. Con­tin­uer la lec­ture

Cœur et corps à l’ouvrage

Un coup de cœur du Car­net

Isabelle WÉRY, Self­ie de Chine, Midis de la poésie, 86 p., 12 €, ISBN : 978–2‑931054–07‑9

wery selfie de chineDe son pro­pre aveu, l’une des fonc­tions du “taff d’écrivaine” d’Isabelle Wéry est de “sculpter des images pour autrui”. Sculpter, on le fait avec les mains, mais aus­si avec la langue : sculpter des mots implique la col­lab­o­ra­tion active du corps et du cœur, qui parvient à don­ner vie à cette Chine presqu’irréelle, tant elle est éloignée des quo­ti­di­ens occi­den­taux. Et pour­tant, le petit livre d’Isabelle Wéry est aux antipodes d’un Ori­ent fan­tas­mé : c’est dans la Chine bien réelle et son désor­dre organ­isé que plonge ce sino-self­ie, dans un tour­bil­lon ardent que réper­cu­tent les thèmes, les reg­istres, les formes de dis­cours qui s’y trou­vent brassés. Prose poé­tique, cadavre exquis et ten­ta­tives man­darines, franglais, ono­matopées et bor­bo­rygmes mêlés de voyelles décu­plées et d’une ponc­tu­a­tion erra­tique se passent le relais pour un résul­tat chao­tiquo-exta­tique. Con­tin­uer la lec­ture

Prétextes à la fugue

Philippe HERBET, Fils de pro­lé­taire, Arléa, 2022, 120 p., 15 €, ISBN : 9782363083043

herbet fils de proletaireSi la pho­togra­phie a le don de repro­duire à l’infini ce qui n’a lieu qu’une fois (Barthes), l’écriture a celui, tout aus­si boulever­sant, de met­tre en mou­ve­ment des instan­ta­nés. C’est ce que le réc­it auto­bi­ographique de Philippe Her­bet, pho­tographe mais aus­si – s’il était encore besoin de s’en assur­er[1] – écrivain, expose avec clarté. Pub­lié aux édi­tions Arléa dans la col­lec­tion « La ren­con­tre », Fils de pro­lé­taire tra­vaille le pas­sage du temps en par­courant de petits tableaux d’un quo­ti­di­en passé, déli­cats morceaux de sou­venirs effrités dans la soupe du temps, tou­jours racon­tés au présent – pour pal­li­er, peut-être, cette sen­tence lap­idaire et presque dés­in­téressée : “Je n’ai pas de pho­tos d’enfance.” Con­tin­uer la lec­ture

Face aux tremblements du monde

François EMMANUEL, Guérir par l’écriture ?, Tail­lis pré, 2022, 77 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87450–191‑3

emmanuel guerir par l ecritureGuérir par l’écriture ? est une ques­tion qui en cache d’autres, et c’est cer­taine­ment pour son ampli­tude et ses ombres que François Emmanuel l’a choisie pour titre de ce petit essai con­den­sé et éru­dit, qui explore les points de jonc­tion et de rup­ture entre la vie et l’œuvre, entre les chemins thérapeu­tique et artis­tique qui jalon­nent le par­cours des auteurs et des autri­ces. En deux par­ties dont la sec­onde s’attache à exem­pli­fi­er les réflex­ions dévelop­pées dans la pre­mière, l’auteur inter­roge le proces­sus de créa­tion et ses réper­cus­sions sur le corps des auteurs et autri­ces à par­tir du courant de l’art-thérapie. Mais plutôt que de se con­sacr­er aux ate­liers en tant que tels, François Emmanuel décale le con­cept et l’applique non plus à des écrivants (des per­son­nes qui ne font pas de l’écriture leur méti­er mais s’y glis­sent dans le but d’y trou­ver une voie vers la guéri­son), mais à des écrivains. Con­tin­uer la lec­ture

Une curieuse illumination collective

Philippe BLASBAND, Quin­tes­sence, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2022, 226 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–417‑3

Quin­tes­sence ne se con­tentait pas de créer un théâtre dif­férent et en marge mais, de plus, le créait avec des méth­odes dif­férentes et en marge.

blasband quintessenceRien de plus adéquat, pour retrac­er l’épopée fan­tasque et stupé­fi­ante d’une com­pag­nie toute entière dédiée à la remise en ques­tion des con­ven­tions théâ­trales, qu’un roman où s’entremêle le vrai au faux jusqu’à se fon­dre en une matière plas­tique, généreuse et sur­prenante, forgeant une réal­ité alter­na­tive que l’on devine pas moins jouis­sive et abon­dante que l’officielle. C’est chose faite dans un texte de Philippe Blas­band écrit il y a de cela dix ans, et qui n’avait alors pas trou­vé d’éditeur ; impair aujourd’hui triple­ment réparé par une pub­li­ca­tion chez Mael­ström, mais aus­si une adap­ta­tion en pièce radio­phonique au Rideau de Brux­elles suiv­ie d’une ver­sion pod­cast.         Con­tin­uer la lec­ture

Je te cherche dès l’aube

Un coup de cœur du Car­net

Car­o­line LAMARCHE, La fin des abeilles, Gal­li­mard, 2022, 198 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782072961021
Mise à jour 18/11/2024 : le livre a été réédité au for­mat de poche en 2024 : Car­o­line LAMARCHE, La fin des abeilles, Gal­li­mard, coll. “Folio”, 2024, 206 p., 7,80 €, ISBN : 9782073045133

lamarche la fin des abeilleslamarche la fin des abeilles folioLe nou­veau réc­it de Car­o­line Lamarche se referme avec des ruis­seaux sur les joues, au milieu des pre­mières abeilles du print­emps – osmia bicor­nis, de petites abeilles rouss­es et soli­taires, dis­parues des zones d’agriculture inten­sive mais tou­jours présentes en zones urbaines. Attirées sans doute par  les filets de lumière qui ser­pen­tent entre les phras­es, par les mots solaires pour dire la nuit, elles con­tre­vi­en­nent à leur soli­tude pour se réu­nir sous la voûte de papi­er. Là où Dans la mai­son un grand cerf (Gal­li­mard, 2017) touchait à la pre­mière grande dis­pari­tion, celle du père, La fin des abeilles se penche sur la fig­ure de la mère, sa très longue vie et sa fin con­sid­érable­ment étirée. Con­tin­uer la lec­ture

Autopsie du fonctionnaire dans son milieu

Jean-Luc OUTERS, L’ordre du jour, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 8,50 €, ISBN : 978–2‑87568–558‑2

outers l ordre du jourPre­mier roman de Jean-Luc Out­ers, paru en1987 aux édi­tions Gal­li­mard, L’ordre du jour reparait dans la col­lec­tion Espace Nord. Cette réédi­tion est l’occasion de remet­tre sur les tables un réc­it dont le tran­chant est loin d’avoir été émoussé par les années.

L’ordre du jour dont il est ici ques­tion prend la forme d’un chem­ine­ment en com­pag­nie des névros­es d’un nar­ra­teur anonyme, dans les méan­dres de l’administration du départe­ment des travaux publics de la ville de Brux­elles. Des névros­es qui se cristallisent autour du pas­sage du temps, de l’attente et du lan­gage – ce qui vaut au réc­it d’être piqué de réflex­ions liant l’usage et la poly­sémie de mots et d’expressions à la fois banales et symp­to­ma­tiques d’une cer­taine déliques­cence sys­témique. Toutes ces névros­es suiv­ent la direc­tion de la crainte, celle de se per­dre : dans l’autre (“con­fu­sion totale où l’identité n’aurait plus la moin­dre trace”), dans la langue qui “nous asservit, en quelque sorte”, dans l’absurdité de règles édic­tées et mod­i­fiées suiv­ant l’imprévisible bon vouloir d’une poignée d’hommes s’accrochant à un pou­voir tou­jours pré­caire. Une crainte qui se fait plus vive à mesure que se suc­cè­dent les dis­pari­tions (morts et autres empris­on­nements) qui émail­lent la vie pro­fes­sion­nelle du nar­ra­teur. Con­tin­uer la lec­ture

La composition du silence

Un coup de cœur du Car­net

Veroni­ka MABARDI, Sauvage est celui qui se sauve, Esper­luète, 2022, 208 p., 18 €, ISBN : 9782359841497

J’écris : voici mon frère, il n’a fait que pass­er, mais la phrase ment. Alors je cherche les traces qu’il a lais­sées dans le regard des autres. Il me relie à eux. Qu’est-ce qui s’est inscrit en eux de son pas­sage ?

Suiv­re le fil : plonger sous la matière, là où s’emmêlent et se con­fondent les fibres, rejoin­dre la sur­face, repren­dre. Les mots de Veroni­ka Mabar­di cir­con­scrivent en pointil­lé les con­tours de la perte et tra­cent, d’un même mou­ve­ment, l’empreinte d’un corps qui jamais n’a pu se résoudre à respecter les lim­ites. Ce corps est celui de son frère, Shin Do Mabar­di, arrivé à l’âge de cinq ans dans cette famille d’intellectuels de gauche, douce et généreuse, depuis la Corée du Sud. En dépit de l’amour qui l’attend de pied ferme et amor­tit la bru­tal­ité du déracin­e­ment, l’expérience est avant tout celle d’un arrache­ment. Dans la terre coréenne, Shin Do laisse des radi­celles tranchées vives. Un morceau de son iden­tité se développe sans lui à l’autre bout du monde, plaçant son exis­tence sous le signe de la frag­men­ta­tion. Con­tin­uer la lec­ture

À grandir sans amour

Mar­i­anne BASTOGNE, Du gouf­fre et des étoiles, Âme de la colline, 2021, 172 p., 15 €, ISBN : 9782960202533

bastogne du gouffre et des etoilesAu bord de la Lesse, une petite fille creuse des trous dans son ven­tre pour y enfouir la honte d’exister dans un monde qui ne veut pas d’elle. “Élargir le gouf­fre, déplac­er la mon­tagne, voilà le labeur qui occupe la grande part de ses jours et de ses nuits”. À grandir sans amour, “de manière tor­due, comme un chêne soli­taire et déjà vieux” à la sève trem­pée du poi­son de l’inceste, Jeanne sem­ble ne pou­voir accéder qu’à une jeunesse char­p­en­tée par les drogues et les rela­tions abu­sives. Si la résilience avait un nom, elle porterait celui de ce per­son­nage cumu­lant tous les maux, mil­lé­naires, qui s’abattent sur les corps et les esprits des femmes. Con­tin­uer la lec­ture