Un coup de cœur du Carnet
Evelyne WILWERTH, Tignasse étoile, M.E.O., 2019, 164 p., 16€, ISBN : 978–2‑8070–0105‑3

Le dernier roman d’Evelyne Wilwerth s’apparente au journal intime d’une jeune fille, Jacinthe, en mutation physiologique, en interrogation existentielle, de sept à vingt-cinq ans. À part le titre, qui fait écho à la chevelure sauvage de l’héroïne, tout aimé !
La couverture ! Un Spilliaert[1] (Les Pieux, 1910), en adéquation si complète avec le roman qu’on pourrait en induire une prescience du peintre ou, plus raisonnablement, l’irrigation d’une romancière empassionnée, un récit jaillissant de la contemplation de la toile.
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Isabelle Spaak, prix Rossel 2004 pour Ça ne se fait pas, revient aujourd’hui avec un récit aiguisé, publié chez L’iconoclaste.
L’amitié est un sentiment universel. Elle élève l’âme, cette immatérialité à la fois solitaire et solidaire. Ainsi, l’amitié est peut-être la moitié de l’âme. Elle est un alter ego, un autre que soi, égal et juste, une possible libération de l’esprit et du corps. Elle est intangible et pure, comme l’amour. Elle est irrationnelle et non reproductible. Elle est donc immorale, car on ne peut aimer tout le monde de la même manière. Or la morale doit s’appliquer à tout être humain, dixit Kant. Rutebeuf s’en fout. 
Voici un recueil de nouvelles brillant qui excelle à rentrer dans l’univers de gens ordinaires et à en extraire l’essentielle humanité. Au départ de ces récits assez brefs de Jacqueline Daussain, point de faits extraordinaires, mais des scènes de la vie ordinaire dont se dégage rapidement la singularité des êtres. Ici, une dame évolue chaque jour dans les couloirs et les services d’un CHU où elle se trouve bien, en entretenant l’idée qu’elle y vient au chevet d’une parente malade après y avoir accompagné son défunt mari. Là, un homme un peu perdu s’égare et s’égaie dans un carnaval avant de rejoindre le domicile conjugal où il reçoit un accueil tendre qui efface ses scrupules. Là encore, deux ex-conjoints s’écharpent, inquiets de ne pas trouver l’enfant dont ils partagent la garde. Ou encore : un père, dépassé dans la gestion de ses enfants pendant la semaine où il assure leur accueil en garde alternée, se lâche et leur autorise un peu tout. 
Espace Nord poursuit sa politique de réédition et de réimpression de textes des « fantastiqueurs » belges avec deux titres de Franz Hellens, l’un clairement fantastique, Le double, l’autre le préfigurant, Mélusine.
Qu’est-ce qui a deux cornes, qui est couvert de longs poils et qui rumine ? Un indice : c’est un mammifère imposant, on le retrouve dans les plaines du Nord de l’Amérique et les forêts européennes, un manteau recouvre son pelage. Oui, le bison, pardi ! C’est aussi un animal qui aime se cacher dans les hautes herbes et que l’on apprivoise avec douceur. Un jour, une enfant de quatre ans a quitté les bras de sa maman et a entrepris d’en approcher un, doucement, patiemment. Peu à peu, elle s’est ainsi transformée en un être humain spécial à ses yeux, comme cela a eu lieu dans une autre histoire entre un blondinet et un canidé roux. Malheureusement, la nature a ses cycles que l’amour d’une petite fille ne connaît pas : une fois le printemps revenu, le bovidé a dû rejoindre ses congénères. Avant de disparaître, il lui a juré de revenir chaque année, « quand le sol se couvrira de neige ».

Dave Decat se souvient de la fascination qu’il éprouvait, enfant, devant les tableaux où coulait le sang des martyrs. Comme sa mémoire est redoutable, il se souvient de beaucoup de choses qui ont constitué sa sensibilité, depuis l’adolescence, en suivant ce qu’il appelle « les diagonales de la fatalité » : les bandes dessinées de Moebius, Druillet et, surtout, Tardi, les magazines tels que Le Crapouillot, L’Assiette au beurre ou Détective, l’heroïc fantasy, le hard rock et le heavy metal, quelques livres comme Le Bagne, d’Albert Londres, Biribi, de Georges Darien ou Les Pégriots, d’Auguste Le Breton… 
Laurent de Sutter ouvre de manière fulgurante et géniale la nouvelle collection, intitulée « La fabrique des héros », créée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic aux Impressions Nouvelles. Son dévolu s’est porté sur Jack Sparrow, le héros de la série cinématographique Pirates des Caraïbes, interprété par Johnny Depp. Derrière les aventures fantastiques de Jack Sparrow — ses combats avec les soldats, les zombies ou autres créatures surnaturelles —, derrière son esthétique de l’ivresse, Laurent de Sutter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déploration du « words, words, words » formulée par Hamlet mais la parole comme subversion. Les batailles entre la Couronne et la piraterie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mondes, entre deux métaphysiques, le monde de l’ordre incarné par la Couronne et le monde utopiste pirate réinventant les bases d’une société qui conteste le pouvoir de la Couronne.
Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. »