Archives de catégorie : Édités en Belgique

La littérature belge publiée en Belgique : toutes nos recensions de livres parus dans des maisons d’édition belges.

La figure cachée

Marie-Claire d’ORBAIX, Œuvre poétique complète 1948-1990, Renaud et Béatrice Denuit, 2020, 522 p., 15 €, ISBN : 978-2-8052-0567-5

d orbaix oeuvre poetique completeNotre littérature après 1945 comporte un volet anticonformiste connu sous l’appellation « Belgique sauvage » et immortalisé par un numéro de la revue Phantomas en 1971. On serait tenté de dénommer « Belgique sage » l’autre volet, quelquefois qualifié de « néoclassique ». C’est à lui qu’appartient sans conteste une poétesse aujourd’hui un peu oubliée, mais dont une réédition méritoire nous redonne, cent ans après sa naissance, les huit recueils devenus introuvables : Marie-Claire Debouck, mieux connue sous le pseudonyme Marie-Claire d’Orbaix. Continuer la lecture

À la recherche du tant perdu

Didier ROBERT, L’empreinte du silence, F. Deville, 2021, 150 p., 15 €, ISBN : 9782875990389

robert l empreinte du silenceLes secrets de famille, on le sait aujourd’hui, peuvent empeser l’existence de ceux et celles qui en supportent la charge, parfois sans le savoir. Ils ont la peau dure, peuvent faire sentir leurs effets par-delà les générations, jusqu’à ce que quelqu’un se décide à lever l’omerta et trouve les mots pour lever le verrou. C’est la démarche effectuée par Didier Robert qui est parti à la recherche d’un parent arrêté au petit matin par l’occupant allemand durant la Seconde guerre mondiale et qui n’est jamais revenu : Continuer la lecture

Elle voyage en solitaire

Céline DELBECQ, À cheval sur le dos des oiseaux, Lansman et Rideau de Bruxelles, 2021, 60 p., 11 €, ISBN : 978-2807103153

delbecq a cheval sur le dos des oiseauxCarine Bielen, la cinquantaine, vit dans un centre avec Logan, son fils qui ne bronche pas de la journée, mais hurle parfois la nuit. La seule manière pour Carine de calmer ses terreurs nocturnes est de se blottir tout contre lui. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez cet enfant ? Carine se livre avec ses mots simples et maladroits, mais toujours francs. Elle raconte qu’elle aime bien boire un petit coup de rouge le soir, une fois que le petit est couché, voire un peu plus les soirs de grand vent. Le vent charrie trop de bruits inquiétants, voire d’idées noires… Elle évoque la manière dont Logan a été conçu, un soir passablement éméchée, avec un copain de comptoir de L’auberge. Elle digresse beaucoup et expose tout l’amour qu’elle porte à son fils. Cet enfant qui aime les oiseaux, tout comme elle. Continuer la lecture

Neuf infusions de phrases

Timotéo SERGOÏ, Nuit. Bruit. Fruit., Cactus inébranlable, 2021, 86 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-033-3

sergoi nuit bruit fruit— Bonjour, jeune homme, quelle jolie terrasse vous avez ici !

— Merci madame. Je vous en prie, installez-vous. Permettez-moi de vous confier le menu.

— Merci. Nuit. Bruit. Fruit. Joli nom d’établissement… Quelle sont vos spécialités ? Continuer la lecture

« des siècles tremblants de tant de vie… »

Un coup de cœur du Carnet

Florence NOËL, Assise dans la chute immobile des heures, Bleu d’encre, 2021, 117 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-39-0

noel assise dans la chute immobile des heuresEn 2019, Solombre, le précédent recueil de Florence Noël pour lequel elle a reçu le prix Delaby-Mourmaux, s’ouvrait par une citation d’exergue de l’écrivain mexicain Octavio Paz. Pour Assise dans la chute immobile des heures qui paraît aux éditions Bleu d’encre, l’auteure convie le poète argentin, Roberto Juarroz, à ouvrir le bal. Premiers indices peut-être qui attestent de l’importance accordée au tremblé de la lumière, de cette « lumière fendue d’exactitude », verticale, qui arrose littéralement la poésie de Florence Noël. Comme l’arpenteur du désert dont la vue est troublée par le brouillard à l’horizon, le lecteur perçoit d’emblée ici ce que nous identifions dans les autres recueils à savoir, cette tension constante entre la nuit intraitable, consolatrice et l’ardeur vacillante de la lumière. Véritable « épopée lumineuse », livre solaire sur la table de chevet de la nuit, la langue poétique ne cesse de jouer sur ces contrastes pour révéler l’angoisse profonde d’un trop-plein d’émotions, une crainte ancestrale qui peut surgir à tout instant. « Peur incurable » de ces lendemains qui s’épuisent et au creux desquels même la rosée déchante. Continuer la lecture

Véronique Bergen : Hélène on the rocks

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Icône H. Hélène de Troie, ONLiT, 2021, 19 , ISBN : 978-2-87560-135-3

bergen icone h« Moi, Hélène, moi qui ne suis pas moi, je suis gratifiée d’une illumination. Je me tiens dans la lignée des sentinelles de l’infini, des veilleurs du néant. »

Portrait d’Hélène version « destroy », Icône H. de Véronique Bergen se présente comme un récit polyphonique qui remonte aux origines du mythe d’Hélène de Troie en le télescopant au 21e siècle. Fille de Zeus et de Léda, Hélène a écopé d’une insoutenable beauté et d’une inconcevable liberté qui lui vaut humiliations, violences, insultes et crachats. Elle y serait pour quelque chose, à la guerre de Troie. Qu’incarne-t-elle, véritablement ? Tour à tour, Hélène elle-même, Léda, Clytemnestre, les prétendants, Hermione, Pâris, Ménélas et Electre se pressent à la barre du récit pour sonder et jeter en pâture Hélène devenue icône (souvent en l’apostrophant), elle qui « plaide l’irresponsabilité totale » : « je suis l’insondable, l’irrésistible par excellence ». Continuer la lecture

L’éternel polar…

Rose-Marie FRANÇOIS, Au soleil la nuit, MaelstrÖm,  2021, 250 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-385-5

francois au soleil la nuit« C’était au temps de la guerre du Viet-Nam, des hippies, du flower power ». Ce temps « Où tous les téléphones, tenus en laisse étaient assignés à résidence » nous dit encore Rose-Marie François entre autres repères chronologiques. Mais aussi « Où les réseaux sociaux se tissaient in situ, de visu et de vive voix ». Continuer la lecture

Vue panoptique sur la folie humaine

Thierry JANSSEN, Facteur humain, Lansman, 2021, 60 p., 10 €, ISBN : 978-2-8071-0311

janssen facteur humainComment raconter le monde et notre époque ? En le contant ! Tel est le pari artistique de Thierry Janssen dans son œuvre Facteur humain. En usant d’un conte tantôt noir comme l’encre de seiche, tantôt comique à souhait, où le tarmac du réalisme offre une piste de décollage idéale au fantastique. Où le récit intimiste des relations humaines épouse le récit de la fin du monde et du sort de l’humanité.

Trois personnages forment un triangle infernal. Au début simples spectateurs de la folie environnante, ils en deviennent ensuite des acteurs, basculant du côté obscur. Un retour à la raison est-il possible ? La cloison qui sépare délire et raison est-elle aussi ténue ? Continuer la lecture

Beauté volée

Sophie WOUTERS, Célestine, 180°, 2021, 123 p., 15 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 9782931008676

wouters celestineLe récit de Sophie Wouters débute sur un procès en cour d’assises : Célestine est accusée d’un crime grave et ne souhaite rien dire à ce sujet. C’est une belle occasion de découvrir l’enfance peu banale de l’héroïne. Et pour cause, elle est née le jour où ses parents sont décédés dans un accident de voiture. Élevée par Berthe (une tante éloignée) et son mari, la jeune fille vit une enfance douce bercée par les émissions de Denise Fabre et les épisodes de Ma sorcière bien aimée, dans un foyer où l’on prend soin d’elle sans lui donner une réelle affection. Continuer la lecture

Le chant de la Terre

Michelle FOUREZ, Terre mon corps, Sablon, 2021, 120 p., 15 €, ISBN : 9782931112076

fourez terre mon corps

Terre mon corps est le dixième roman en presque trente ans de la trop discrète Michelle Fourez. Comme ses précédents livres, il est traversé par une question simple, complexe et essentielle : Comment fait-on pour vivre ? Car, même si l’homme est un loup pour l’homme, un con-casseur pour la Terre,

il faut vivre, oui !
Continuer de goûter la beauté du monde.
Chercher sa grâce.
Chanter la gratitude.
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De la littérature comme miroir

Un coup de cœur du Carnet

Daniel CHARNEUX, Claude DURAY, Léon FOURMANOIT, Pierre Hubermont (1903-1989) : écrivain prolétarien, de l’ascension à la chute, M.E.O., 2021, 232 p., 18 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-8070-0280-7

charneux et alii pierre hubermontLa littérature prolétarienne belge a peut-être été moins scrutée que celle des écrivains régionalistes. La question de la collaboration culturelle durant la Seconde guerre mondiale n’a que rarement fait l’objet d’une vulgarisation ; des études, des mémoires, des ouvrages universitaires lui ont été consacrée : les auteurs du présent volume en mentionnent quelques-uns. L’épuration des écrivains ayant collaboré avec l’occupant n’a pas donné lieu à un débat public retentissant et à des condamnations fracassantes comme ce fut le cas en France. Un certain nombre d’écrivains aujourd’hui connus passèrent entre les mailles d’un filet institutionnel et judiciaire somme toute assez complaisant. Certains s’exilèrent. D’autres furent condamnés à mort ou à des peines de prison. Continuer la lecture

Au pays de l’art noir…

Nicole THIRY, Mea culpa, Murmure des soirs, 2021, 326 p., 20 €, ISBN : 978-2-930657-66-0

Le Pays noir et sang

thiry mea culpaCharleroi, dès les premières pages, est renvoyé aux clichés noirs et blancs, noirs surtout, dont il tente d’émerger. Un meurtre. Ou, plutôt, un triple meurtre. Une abomination. Une sculpture a été abandonnée, un « assemblage » artistique composé à partir des fragments de trois cadavres dépecés, étripés : Continuer la lecture

Au verso des cartes postales

Françoise HOUDART, Au revoir Lisa, M.E.O., 2021, 132 p., 15 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-8070-0264-7

houdart au revoir lisaFrançoise Houdart signe, avec Au revoir Lisa, son vingt-et-unième roman, le premier aux éditions M.E.O. À rebours de son titre tout chargé d’adieux, le roman propose une histoire de retrouvailles : celles d’une famille disloquée par l’absence et le mur du mensonge.

« Au revoir Lisa » sont les derniers mots laissés à la hâte par Auguste à sa petite fille de dix ans, sur le papier d’une enveloppe déchirée. C’était en 1966. Suivront pour Auguste de nombreuses années d’exil à travers l’Europe, et quelques mots : des lettres adressées à son épouse Eugénie, des cartes postales pour leur fille Lisa. Les unes et les autres resteront sans réponse, confrontées au silence d’une épouse blessée. Alignés sur la cheminée, les merveilleux paysages d’Espagne, d’Italie et de France n’affichent que leur face muette. Continuer la lecture

Sous le voile les cheveux fauves

Un coup de cœur du Carnet

Pascale TOUSSAINT, Une sœur, ONLIT, 2021, 144 p., 16 €, ISBN : 978-2-87560-139-1

toussaint une soeurAutrice belge née à Bruxelles, Pascale Toussaint habite à la luzerne, cette maison où vécut l’écrivain surréaliste belge Louis Scutenaire qui lui inspira son premier roman en 2013 J’habite la maison de Louis Scutenaire. C’est là, à Schaerbeek, qu’elle accueille avec son mari, l’écrivain Jacques Richard, les Rendez-vous de la Luzerne, rencontres fameuses autour de figures essentielles de la littérature et du livre belges. Continuer la lecture

Voyage au cœur des désirs contrariés

Isabelle FABLE, Les couleurs de la peur, M.E.O., 2021, 140 p., 15 / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-8070-0283-8

fable les couleurs de la peurDans chacun des dix récits qui composent son dernier recueil, l’autrice bruxelloise Isabelle Fable habille l’angoisse d’une teinte nouvelle. Publié aux éditions M.E.O., Les couleurs de la peur traverse les lieux et les époques à la recherche des plus sombres recoins de la psyché humaine, arpentant l’imaginaire dévoyé de rêves qui ont mal tourné. C’est une lecture de soirs lourds où frémit la frontière entre fiction et réalité. Une lecture de lieux déserts et mal éclairés, lorsque le silence laisse place au murmure désordonné de toutes les histoires glaçantes qui gisent au fond de la mémoire, n’attendant qu’un bruit un peu trop irrégulier pour se réanimer. Continuer la lecture

L’étrangeté et le surgissement

Aliénor DEBROCQ, Philippe MAILLEUX, Lisières, ONLIT, 2021, 12 €, ISBN : 978-2-87560-137-7

debrocq mailleux lisiereQue dire des photographies de Philippe Mailleux ? Ou plutôt, que provoquent-elles en nous ? C’est l’exercice au départ douloureux auquel Aliénor Debrocq, finaliste du prix Rossel 2020, se livre dans Lisières, ouvrage co-signé par le photographe et l’autrice.

Sur les photographies (à la fin de l’ouvrage), des lisières, justement : souvent des lisières de cimetières ou de forêts, et l’horizon, échappé derrière un mur ou zébré de la silhouette des arbres. Aucune trace de vie, en revanche, et c’est là tout le drame que rencontre Aliénor Debrocq. Essayant d’en dire quelque chose, l’autrice tâtonne au point de placer le premier chapitre de l’opuscule sous le sceau de l’étrangeté (à l’autre et à la démarche de Philippe Mailleux en particulier) : Continuer la lecture