Archives de catégorie : Romans et récits

Au meilleur de toi

Marianne SLUSZNY, Le banc, Academia, 2019, 182 p., 17.50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-8061-0489-2

Il est souvent bien périlleux de faire œuvre littéraire de son vécu le plus sensible, le plus douloureux. Pareil défi d’écriture exige une ascèse que le prétexte de la fiction n’impose pas. En choisissant de parler de la vie, de la maladie et du décès de son compagnon, Marianne Sluszny a pourtant été bien inspirée car elle nous livre bien plus que des confidences intimes. Continuer la lecture

Pure coïncidence ?

Anne FRANÇOIS, Nu-tête, Névrosée, coll. « Femmes de lettres oubliées », 2019, 130 p., 14 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-931048-22-1

Les Femmes de Lettres belges existent, on le sait. De tout style, de toute encre, mais aussi de tout temps ; cela, on le sait moins. Le genre (avec toute la délicatesse qu’impose le maniement de ce terme), en lui-même, ne suffit pas à conférer une quelconque valeur à une production artistique. Certes. Mais il ne peut en aucun cas contribuer à lui ôter visibilité, reconnaissance ou/et légitimité. C’est en cela que la démarche de la nouvelle maison d’édition « Névrosée » s’avère essentielle, et juste : empêcher l’éclipse d’auteures tenues dans l’ombre, par le biais de rééditions de textes importants. Parmi ces énergies scripturales multiples, diverses, bigarrées mises en avant dans la collection « Femmes de lettres oubliées », le Nu-tête d’Anne François est porteur d’ondes intenses et crues. Continuer la lecture

Au pays d’Eugène Savitzkaya

Un coup de cœur du Carnet

Eugène SAVITZKAYA, Au pays des poules aux œufs d’or, Minuit, 2020, 192 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-7073-4600-1

Au pays d’Eugène Savitzkaya, les mots rugissent, les phrases sortent de leur lit fluvial, les sensations courent à neuf dans des contes sauvages. Éblouissante fable, entre nouvelle version de la Genèse et légende des despotismes contemporains, Au pays des poules aux œufs d’or nous immerge dans une balade des origines, de la gestation de l’univers à l’avènement des rivières, des forêts, des cerfs, des hommes. Au commencement, les arbres n’étaient pas enracinés, « l’homme n’avait pas de face », un bel enfant fut dévoré par un chien, sa mère devenue folle forma un adolescent avec de l’argile, pétrit un petit Adam comme Savitzkaya pétrit comme personne l’alphabet primordial, les Noms et leurs odeurs, leurs saveurs, leurs folies fangeuses. L’éclosion du monde connaît des splendeurs mais aussi des ratés, le ver despotique est dans le fruit. Continuer la lecture

Le roman, cette fable du siècle

Pierre MERTENS, Les bons offices, Seuil, coll. « Points. Signatures », 2019, 564 p., 11.40 €, ISBN : 9-782757-881699

On ne soulignera jamais assez combien la littérature francophone de Belgique, lorsqu’elle est mise en valeur dans des éditions de prestige, retrouve la place qui lui revient, dont les effets de mode ou de réputation, et l’absence de vraie promotion l’éloignent trop souvent. Comme d’autres écrivains belges – les « référents » historiques, comme De Coster, Lemonnier , Plisnier, mais aussi les contemporains comme Harpman, De Decker, Jones, Ayguesparse pour n’en citer que quelques-uns parmi les romanciers et nouvellistes –, Pierre Mertens a pris place parmi les « classiques » de la littérature française.  À son œuvre, dont on voit aujourd’hui avec le recul des années, et au terme d’une quinzaine de romans et recueils de nouvelles, l’importance et la cohérence, il manquait d’entrer dans une collection patrimoniale internationale de référence. C’est chose faite dorénavant, au moins pour un des romans, Les bons offices, les plus significatifs de la bibliographie mertensienne. Le Seuil a été particulièrement bien inspiré de l’insérer dans sa prestigieuse collection de poche « Signatures ». Elle réunit quelques figures de proue, dont les œuvres sont autant de balises incontournables lorsqu’il s’agit pour la littérature de prodiguer les indispensables instruments de compréhension du monde. Continuer la lecture

Quand le secret explose…

Eva KAVIAN, Tu es si belle, Oskar, 2019, 46 p., 9,95 €, ISBN : 979-1021406919

La narratrice, Jeanne (14 ans) reçoit un message mystérieux de sa sœur Flora (18 ans) : « Je te libère de notre secret ». Son intuition lui dit que c’est important, elle se rend alors au studio où vit sa sœur pour s’assurer que tout va bien : là-bas, elle découvre Flora étendue sur son lit. Elle a avalé beaucoup de médicaments et a écrit sur le mur avec son propre sang « Tu es si belle ». Continuer la lecture

Petits cœurs sensibles tentent de s’apprivoiser

Vincent ENGEL, Si seulement, Lucie, Hachette, 2019, 198 p., 13,90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2016212394

Si seulement, Lucie nous plonge dans la rencontre de deux jeunes adolescents, Lucie et Jim. Lucie vient d’emménager dans le même immeuble que Jim et se retrouve dans sa classe aussi. Elle voudrait continuer à vivre à distance des autres, mais ses professeurs ont confié à Jim la responsabilité de lui prêter ses notes pour qu’elle se remette en ordre. La voilà suivie par un jeune homme bien encombrant, soucieux d’accomplir sa tâche… Continuer la lecture

Anamnèse et Graal intime

Philippe REMY-WILKIN, Vertige !, MaelstrOm, coll. « Bookleg Bruxelles se conte », 2019, 36 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-347-3

Le récit Vertige ! est bâti à l’image du tableau Vertige, l’escalier magique de Spilliaert, qui figure en couverture. Avec brio, entre impossible anamnèse et démon de la logique, Philippe Remy-Wilkin campe une fiction aussi entêtante qu’un breuvage. Sur fond d’un questionnement sur le règne de Léopold II, sur les coulisses sanglantes de la colonisation du Congo, une machine infernale (au sens de Cocteau) se met en place : à l’occasion d’une mystérieuse invitation à se rendre au Musée de Tervueren, le narrateur se retrouve embarqué dans une tectonique des plaques touchant l’Histoire et son histoire familiale. Rythmée par la voix posthume de la mère, l’architecture du récit adopte un mouvement tout en spirale. Comment lever la chape de plomb des non-dits qui écrase les siècles ? Pourquoi le narrateur en vient-il à soupçonner un « rosebud » refoulé derrière sa passion de l’Histoire ? La déambulation, la visite ethnospatiale dans les salles du Musée de Tervueren catalyse une descente spéléologique dans le temps. Quel lien ombilical avec l’Afrique a-t-il occulté ? Dans le sillage de la mort de la mère, des zones intimes tenues dans l’ombre réclament un passage vers la lumière. Continuer la lecture