Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisella, suivi de L’Idiot du vieil âge, entretien avec Éric Clémens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–413‑4
S’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Verheggen approche des septante-sept ans. Selon ses dires, il ne pourra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essoufflée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réalisé en octobre 2018 avec Éric Clémens, intitulé « Mauvaise fréquentation », qui ponctue cette réédition de Gisella (initialement paru en 2004 aux éditions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (publié en 2006 chez Gallimard) dans la collection « Espace Nord ». Continuer la lecture
Voici un demi-siècle, le Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Folio éd.) de Raoul Vaneigem en même temps que La société du spectacle (Folio éd.) de Guy Debord marquaient l’irruption fracassante du situationnisme dans la pensée contemporaine. À la fois radicales (anticapitalistes et anticommunistes), prémonitoires (de Mai 68), banalisées (et impuissantes : la dénonciation de la « société du spectacle » est devenue un poncif de toute déclaration « culturelle », mais qu’un Jacques Rancière permet de dépasser), critiquées (même par un Claude Lefort : « parade », « passion du mot d’ordre », « logique de l’affect » égale à celle « du concept ») et pourtant intactes, ces publications peuvent-elles devenir un événement pour une pensée (in)actuelle ?
Jeunes gens, jeunes filles, prenons acte : TXT est de retour, vingt-cinq ans après son dernier numéro. Qui ça ? Quoi ça ? TXT pardi, la jubilatoire revue de Jean-Pierre Verheggen, Éric Clémens, Christian Prigent, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Philippe Boutibonnes et Pierre Le Pillouër. Non que, par nostalgie, ces glorieux « anciens » auraient décidé, façon « boys band », de relancer l’affaire. Pas du tout le genre de la maison. L’édito est clair : de 1968 à 1993, TXT aura été une revue de conviction, la revue de ceux et celles qui avaient la « haine de la poésie » « lisse, empesée, impensée », la revue de ceux et celles qui ressentaient « un amour violent de la poésie, pour vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, rêve d’amour et d’union, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruauté ». De 1968 à 1993, paraîtront alors trente-et-un numéros de « babils dramaturgiques », de « saynètes comiques », de « litanies idiotes », de textes travaillant les langues, les basses comme les altières, de textes ébouriffants, contredisant, violemment et salutairement, l’idée molle que l’on se faisait, que l’on se fait encore, de la poésie, du travail des langues, de la littérature.
L’expression « sauver les phénomènes » peut introduire à l’activité philosophique depuis Nietzsche et en tout cas le début du XXe siècle, mais à condition d’ajouter par la mise à découvert du langage qui y fait obstacle et y participe. Les grands courants de la philosophie contemporaine s’évertuent en effet à analyser ou à épurer le langage, à réduire ou à déconstruire ses présupposés, à l’interpréter ou à le mettre en récit…
L’érudition, la subtilité et la vivacité du sinologue Pierre Ryckmans font des textes réédités, préfacés et postfacés par Jean-Luc Outers et Pierre Piret sous le titre La Chine, la mer et la littérature une chance pour quiconque cherche à s’initier à l’immense civilisation chinoise. Ainsi, dès les premières pages, deux traits méconnus nous en sont livrés et surtout expliqués : la « monumentale absence du passé » qui se constate dans le peu de bâtiments anciens subsistants, d’une part, et, de l’autre, la calligraphie en tant qu’« art suprême aux yeux des Chinois ». Les deux correspondent à leur conviction que la pérennité spirituelle appartient à l’écrit transmissible et métamorphosable, jusqu’aux « faux » copiés au fil des siècles, bien plus qu’à la pierre aussi orgueilleuse que soumise aux ruines du temps. La récurrence des pratiques iconoclastes dans l’histoire de la Chine, y compris sous l’action des Gardes rouges dans les années soixante du XXe siècle, en reçoit un éclairage inattendu. De même, approchant « Poésie et peinture », Ryckmans met en exergue « les vertus du vide » qui s’échangent de l’une à l’autre, blanc, silence, non-dit, ellipse du verbe, absence du sujet, et qui répondent à l’idéal du qi (esprit, souffle, énergie…), « concept central de la théorie esthétique » pour manifester la « communion avec l’univers ». Exemple splendide, ces vers de Ma Zhiyuan :
La suite de notre rétrospective de l’année. Aujourd’hui : le choix d’Éric Clémens.
Depuis trente d’ans, des livres d’Éric Clémens reviennent sur la question de la démocratie, sur son impasse contemporaine, son renouvellement possible, sa régénérescence, l’émancipation qu’elle apporte, pourrait apporter, aux femmes et aux hommes, par-delà les convictions, intérêts et avis divergents. Car il n’y a pas de société humaine uniforme. Quelque chose, toujours, déborde. Ne rentre pas dans le cadre. Des opinions s’opposent quant à la marche à suivre, quant aux actions à mener.
La guerre ? Voilà bien un « objet » dont on ne fera jamais le tour. Voilà bien une « question » qui alimente d’autant plus nos conversations que, ces temps-ci, on « baigne dedans », dirons-nous, tant, au quotidien, experts en géopolitique et stratégies diverses occupent les ondes médiatiques, nous serinant à tour de bras leur prêchi-prêcha angoissants ou, pour le moins, inquiétants. 
Pris entre philosophie et littérature, l’essai a toujours été un genre instable. Et cette situation ne fait qu’empirer : d’une part, les exigences internes à la philosophie le portent vers une déconstruction de son ancrage métaphysique (sommairement : idéaliste et dualiste) ; d’autre part, les exigences de la communication le portent vers une substitution du style narratif au style abstrait. La difficulté tient à ce que la fiction – au sens large du façonnement en langage(s) – du genre « essai » ne peut pas se faire récit, voire « pop philosophie » entre post-modernité et popularité, en se dispensant de son déroulement logique et de ses figures conceptuelles… 
Le monde de Véronique Bergen, le monde qu’elle façonne de livres en livres, entre essais, romans, poésie et même livres pour la jeunesse, ne se laisse pas circonscrire sans sursauts : d’une part, parce que son style ne néglige ni les concepts les plus aiguisés, ni les images les plus éruptives ; d’autre part, parce que les thèmes abordés passent des Roms à Deleuze, de Janis Joplin à Kaspar Hauser, au corps de la top modèle, à l’alphabet sidéral, aux palimpsestes, griffures, aquarelles et autres résistances philosophiques…
Le demi-siècle 1965–2015 fut marqué par une série de crises ou de mutations profondes, dont notre vision du monde occidentale ne pouvait sortir intacte : révélation accrue des crimes nazis et staliniens, conséquences de la décolonisation, contestation de mai 68 et maoïsme, chocs pétroliers, fin de l’U.R.S.S. et déclin du communisme, croissance des pays émergents, etc. Telles sont les turbulences historiques devant lesquelles Éric Clémens, philosophe de formation, a tenté de repenser les bases de la politique et de l’éthique – rappelons notamment son essai Le même entre démocratie et philosophie (Lebeer-Hossman, 1987) –, mais sans éluder la nécessité de l’action concrète, puisqu’il a notamment organisé ou participé à de nombreux débats publics et qu’il milite pour l’attribution à chaque citoyen d’un « revenu de base inconditionnel ». Le livre qui parait aujourd’hui rassemble des textes publiés tout au long de ces années, jalons d’une recherche exigeante et rigoureuse entre interrogation philosophique et écriture poétique ; son titre l’indique, égalité et liberté sont deux préoccupations – éminemment républicaines – qui dominent, ou plutôt arriment le questionnement auquel s’astreint l’auteur.
Ils ont lu et ils ont apprécié… Jusqu’à janvier, découvrez chaque jour le “Top 2015” d’un chroniqueur du Carnet. Une occasion de (re)découvrir de manière ludique les temps forts de l’année littéraire belge — et peut-être aussi de trouver l’inspiration pour vos cadeaux de fin d’année.