Chantal DELTENRE, Écrire en marchant. Premiers pas, Maelström, 2018, 134 p., 14 €, ISBN : ISBN : 978–2‑87505–305‑3

Deux événements minuscules se produisent à ce moment-là. Une mouche, soudain piégée au cordon de glu qui pend du lustre au-dessus de ma tête, se met à vibrionner. Sa lutte désespérée me vrille les oreilles. En même temps, une mésange vient se poser au bord de l’appui de fenêtre extérieur. (…) Ma gorge se serre. (…) Je n’en peux plus de cette immobilité. Si je ne bouge pas, le tourbillon qui emporte le sourire de ma grand-mère (…), l’ordre et le décor figés de la pièce à vivre, (…), je glisserai avec eux dans la mort, l’extinction.
Des fois, tout se décide sur un coup de tête. Irréfléchi. Comme une réponse, pas du tout attendue, aux aléas ou aux impasses de la vie. À la lecture d’Écrire en marchant, on se dit que Chantal Deltenre aurait très bien pu ne jamais écrire, ne jamais publier. Sauf qu’il y a eu cet instant T, événement fabuleux, véritable matrice de sa vie d’écrivain. Continuer la lecture
Un constat tout d’abord : Le déficit des années antérieures est un objet soigné. Très classe. « Fait maison », pourrait-on dire. Ou du moins ayant les qualités de tout objet conçu avec amour. Se parant soudainement d’une aura qui le distingue des autres. Le déficit des années antérieures ne diffère pas en cela des autres livres d’Éric Thérer. Un poète pourtant qui aime s’affranchir de la page. Sortir ses poèmes du petit monde des livres et des revues, pour nous les dire, asséner sur scène, entouré de comparses, d’amis musiciens électro-contemporains.
Envie de prendre la vie en main ? La vôtre et celle des autres ? Tenté, tentée, depuis longtemps, par les initiatives citoyennes, les rapprochements, les liens sociaux à resserrer ? Marre du déprimant TINA, du gris ambiant dans les têtes ? Envie de positif et de joie ? Désir fou d’être regonflé, de sourire à nouveau ? Pour sûr, il n’y a pas que le film Demain pour faire pétiller. On peut aussi s’immerger dans la poésie résolument positive, amoureuse de la vie et des rencontres, dans la poésie éminemment « sociale » et sociétale de Laurence Vielle. Parce que Laurence Vielle a décidé, une fois pour toutes, de laisser au placard ses petits ou grands problèmes d’ego – ses soucis de gnêgnêtre comme a dit une fois Jean-Pierre Verheggen –, d’être généreuse, de prendre à bras le corps les questions du « vivre ensemble » et du « bien vivre », de considérer la poésie, le fait d’écrire la poésie, comme un acte social, une façon d’accompagner les questions qui traversent ou taraudent bon nombre d’entre nous.
Poète, auteur performeur réinventant la langue, notre rapport au verbe, Vincent Tholomé s’aventure avec Mon voisin Noug dans l’espace des livres pour enfants. D’emblée, il métamorphose ces derniers en ouvrages où l’enfance — l’enfance du monde dirait Deleuze, mais aussi l’enfance du langage, de la sensation — se déploie.
Désincarcération est un livre épatant. Une tentative impossible. Un geste impossible. Son programme est vaste et ambitieux. Sans compromis. C’est que Charline Lambert, toute jeune poète, même pas trente ans, ne lâche rien. Tourne sans fléchir autour d’une question. Vaste question. Sans réponse. Comment sortir de notre condition de bête ? De nos incarnations ? De la chaîne multimillénaire des générations ?
Marc Dugardin est un chantier perpétuel. Un être qui marche avec les autres. En tant qu’homme, en tant que poète. Tout qui suit de près ses publications le devine : de livre en livre, se dessine une ligne souple, variée, variante. Une ligne creusant patiemment un sillon. S’appuyant sans cesse sur ce qui compte. Sur ce qui porte Marc Dugardin. L’aide à poursuivre. À concevoir une belle route. Ce sont les amitiés fortes. Les musiques qu’il écoute. Les révoltes qui grondent en lui. Les connivences avec les autres poètes, écrivains, qu’ils soient morts ou vivants. L’infaillible curiosité qui l’anime. Les questions et préoccupations qui le turlupinent, voire le passé qui le tourmente.
Question à deux balles : quels sont les points communs entre Assez parlé de moi, Suite au prochain numéro, Dix petits exercices de disparition, Au revoir et merci et Tombeau de l’amateur ?
Suite de notre rétrospective de l’année avec les choix de Nicolas Marchal.
Non dits, qu’est-ce que c’est ? Un ouvrage de photographies. Mais pas que. Une boîte à imaginaire aussi. Une mécanique jouissive faite pour que, mine de rien, on se raconte des films, nous, les regardants, les regardantes. Une machinerie nous invitant à faire tourner à plein régime nos facultés de scénaristes ou de rêveurs, en tout cas.
Depuis trente d’ans, des livres d’Éric Clémens reviennent sur la question de la démocratie, sur son impasse contemporaine, son renouvellement possible, sa régénérescence, l’émancipation qu’elle apporte, pourrait apporter, aux femmes et aux hommes, par-delà les convictions, intérêts et avis divergents. Car il n’y a pas de société humaine uniforme. Quelque chose, toujours, déborde. Ne rentre pas dans le cadre. Des opinions s’opposent quant à la marche à suivre, quant aux actions à mener.
Bon. Disons ceci : Jamais nous donne à lire une écriture « de milieu ». Pas une écriture « dramatique », donc. Pas attendre, dès lors, de Jamais qu’il nous livre une « belle histoire », savamment construite pour nous emmener, nous, lecteurs, jusqu’à la dernière scène, l’ultime sursaut intense que nous dévorerons avant de clore le livre.
Décédé en 2014, Bernard Heidsieck, immense poète, n’est décidément pas près de sombrer dans l’oubli. Tant mieux tant mieux. C’est que, de son vivant, il n’arrêtait pas de faire des petits, le bougre, d’inspirer du monde dans les parages de la poésie sonore et de la poésie action. Dans les parages d’une poésie qui, hop !, décide de sortir littéralement de la page, d’user de tous les moyens techniques et technologiques pour se faire entendre en performance, sur scène, hors des recueils, dans des formes totalement étrangères aux canons classiques. N’hésitant pas, par exemple, à utiliser des langues et des manières de faire issues de nos écrits et usages les plus quotidiens : lettres administratives, relevés bancaires, infos diffusées à la radio, etc. C’est que, de son vivant, Bernard Heidsieck n’a eu de cesse de créer, à partir de ces langues a priori « déshumanisées », a priori à mille lieues du « frisson poétique », des objets lumineux et jouissifs, à lire, voir et entendre, des objets drôles et critiques, éminemment en prise sur leur époque. Usant, par exemple, lui, le banquier, des langages économiques pour tirer sarcastiquement le portrait du monde contemporain. C’est que, de son vivant, Bernard Heidsieck aura été l’un de ceux qui n’auront pas cessé de « bidouiller », superposant, par exemple, sur scène voix enregistrées et voix « live », composant directement ses poèmes sur magnétophones plutôt que sur papier. Ouvrant ainsi la voie à bon nombre de « poètes performeurs » actuels.
On est en avril 2017. Au fonctionnaire chargé de contrôler si elle est suffisamment active dans sa recherche d’emploi, Christine Van Acker remet une lettre. Un brûlot plutôt. Doux et amer. Ironique. Où elle signifie qu’elle en a soupé de se soumettre aux diktats d’une administration la réduisant à une étiquette : demandeuse d’emploi. Une administration qui n’a que faire de Christine Van Acker en tant que que personne et de ce qu’est réellement son boulot d’artiste. Une administration qui réduit à peau de chagrin tout qui, un jour, est confronté au vaste complexe des réglementations en tout genre.
Depuis longtemps, Anne Penders traîne ses tongs un peu partout dans le monde. En Chine. Aux States. À Marseille. À Bruxelles, mais oui, aussi, parfois. Depuis longtemps, Anne Penders écrit, photographie, filme, prend du son, partout où elle passe, partout où elle laisse traîner ses tongs. Non qu’Anne Penders serait une de ces autrices dites voyageuses, écrivant, de livre en livre, des espèces de journaux de voyages où elle nous narrerait ses états d’âme nomades, ses rencontres splendides, ses déboires ou ses confrontations avec le paysage, la mère nature ou toute autre chose du même acabit. Non. Pas du tout son genre. Anne Penders serait plutôt du style, me semble-t-il, à faire de ses voyages des prétextes. Des occasions de susciter l’écriture, tant littéraire que radiophonique ou photographique. Des occasions de mettre en branle, en quelque sorte, la « machine à penser, la machine à écrire Penders ».
Otto Ganz est un poète rare. Capable en deux lignes de nous entraîner, mine de rien, dans ses abîmes, dans ses délires ou dans ses visions paradoxales. On le sait : ouvrir un livre d’Otto Ganz est à chaque fois une expérience forte, une visite de labyrinthe. Une visite d’un monde circulaire où l’on se cognera trente-six fois à des murs mal éclairés. Où l’on perdrait son temps à chercher un fil d’Ariane. Où il nous faut accepter d’avancer par sauts. Petits bonds de grenouille. Comme si Otto Ganz inventait le chemin au fur et à mesure. De pensées en pensées. De paroles en paroles. C’est que, pour Otto Ganz, il est essentiel d’aller à l’essentiel. D’écrire l’essentiel. Pas question dès lors de prendre du temps – et de perdre notre temps comme lecteur et lectrice – à dérouler patiemment le fil de la pensée. À nous dire comment, par quelle route, petit sentier boueux ou autoroute, il en est venu à telle fulgurance, telle évidence. Lire Otto Ganz, ce serait un peu comme lire quelque chose de très ancien. De la philosophie très ancienne. De la métaphysique très ancienne. De la littérature dont on n’aurait soigneusement conservé que l’utile. Les sentences qui parlent. Résonnent. Nous font vibrer comme des cloches. De la littérature dont on aurait soigneusement fait fondre le gras.