Archives par étiquette : Charline Lambert (autrice de la recension)

« d’abord un geste »

Carl NORAC, Jour­nal de gestes / Gebarendag­boek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, mael­strÖm, coll. “Book­leg”, 2020, 3€, ISBN : 978–2‑87505–358‑9

Je ne con­nais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espér­er s’élever jusqu’au roy­aume sans souf­fle. 

Le nom de notre Poète Nation­al 2020 est désor­mais con­nu : Carl Norac suc­cède à Charles Ducal, Lau­rence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poé­tiques et de nom­breux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un jour­nal de gestes, accueil­li au for­mat « book­leg » aux édi­tions mael­strÖm et traduit en néer­landais par Katelijne de Vuyst. Con­tin­uer la lec­ture

« De quoi vit l’homme ? »

Un coup de cœur du Car­net

Christophe POOT, Hareng Cou­vre-chef et autres chan­sons de marins, Cinquième couche, 2019, 68 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39008–034‑3

Entier je suis entré, tête et men­ton devant, fier-bras tout gon­flé de mon dur tra­vail de dock­er, m’asseoir auprès d’hommes rugueux qui soulèvent comme moi bien plus que ce qu’on demande au corps d’un homme nor­mal. Voilà de quoi sont faites mes som­bres soirées. 

Dans un tro­quet, dont l’ambiance est sug­gérée par l’illustration de quelques per­son­nages à la pre­mière page, débute l’aventure de Hareng Cou­vre-Chef. Celui-ci, après son tra­vail haras­sant aux docks, part vider « quelques bières épaiss­es et lour­des au gosier » qui, for­cé­ment, mènent à une envie irré­press­ible de pouss­er la chan­son­nette. Une his­toire de séduc­tion s’y mêle, un peu casse-gueule, et nous savons à quel point, l’alcool aidant, une telle sit­u­a­tion peut rapi­de­ment tourn­er au vinai­gre. Voilà pour la trame nar­ra­tive de Hareng Cou­vre-chef et autres chan­sons de marins, bril­lam­ment écrit et dess­iné par Christophe Poot, qui a une petite dizaine d’ouvrages à son act­if. Mais il y a beau­coup plus à dire à pro­pos de ce livre. Con­tin­uer la lec­ture

Une conséquence à de petites méchancetés

Marc MENU, Alors, c’est du jazz, Quad­ra­ture, 2019, 100 p., 10 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑930538–98‑3

Après ses cour­tes nou­velles réu­nies dans l’ouvrage Petites méchancetés sans grandes con­séquences pub­liées en 2015 aux Édi­tions Quad­ra­ture, Marc Menu nous revient en nous pro­posant d’autres nou­velles réu­nies, aux mêmes édi­tions, sous le titre Alors, c’est du jazz. Ce titre est issu d’une cita­tion de Nove­cen­to Pianiste de Bar­ic­co, placée en exer­gue à ce recueil. Con­tin­uer la lec­ture

Le top 3 de Charline Lambert

Le meilleur de l’an­née lit­téraire belge 2019 par les chroniqueurs du Car­net et les Instants. Aujour­d’hui : le choix de Char­line Lam­bert. Con­tin­uer la lec­ture

En suspens(e)

Cather­ine BARSICS, Dis­parue, Arbre à paroles, coll. « If », 2019, 13 €, ISBN : 978–2‑87406–687‑0

« Des petites mains : des menottes. » Dans cette for­mule se cristallise, pour une part, l’enjeu du pre­mier recueil que signe Cather­ine Bar­sics aux Édi­tions L’Arbre à Paroles, Dis­parue. Le texte se présente, tel que l’indique l’exergue, comme une « enquête poé­tique, sur les traces de Suzanne Glo­ria Lyall, dis­parue en 1998 à Albany (état de NY) ». Le pari est réus­si : le lecteur dédale dans l’enfance et l’adolescence de Suzanne Glo­ria Lyall, au gré des pho­tos ou des instants vécus et recueil­lis, comme une façon de « pré­par­er [s]on sou­venir / des années à l’avance ». Le recueil ne se can­tonne ni à un témoignage extérieur, ni ne trans­pose, textuelle­ment, la dimen­sion factuelle que nous pou­vons retrou­ver dans cer­tains doc­u­men­taires télévi­suels trai­tant de dis­pari­tions ou d’affaires non élu­cidées.

Con­tin­uer la lec­ture

Intensité scalpel

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978–2‑930685–47‑2

 « Je suis atom­isée. »

Dans ce pre­mier opus que signe Maud Joiret aux édi­tions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord com­plète­ment, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouf­fant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Con­tin­uer la lec­ture

Tous destins noués

Patri­cia EMSENS, His­toires d’un Mas­sacre, Bus­clats, 2019, 250 p., 16 €, ISBN : 978–2‑36166–155‑7

Le des­tin d’un grand tableau est intrin­sèque­ment noué au des­tin de l’Histoire. Le des­tin de l’Histoire col­lec­tive est noué au des­tin d’une his­toire per­son­nelle. Ce dernier peut être noué à l’histoire d’un tableau… et ain­si va par­fois le cours d’un réc­it, d’une nar­ra­tion. Ain­si vont les His­toires d’un mas­sacre de Patri­cia Emsens, qui signe là son troisième roman. La qua­trième de cou­ver­ture ne trompait pas le lecteur : « His­toire de l’art, du monde, roman famil­ial, quête et enquête, le roman de Patri­cia Emsens s’écrit dans l’intensité et l’émotion aux lisières poreuses de l’intime, l’art et la vie. » Con­tin­uer la lec­ture

Des forces d’ébranlement

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine GUINARD, Sténopé, Unic­ité, 2019, 12 €, ISBN : 978–2‑37355–322‑2

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte ter­restre, je sens la cohérence de l’ensemble aléa­toire, j’émerge tel un pan­tin noueux du tis­su brumeux de la nais­sance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légère­ment plié, où l’impulsion bon­dit en moi. 

Un tel incip­it ne peut qu’augurer un livre mer­veilleux. De fait, Sténopé de Chris­tine Guinard est en par­tie un livre de nais­sances – de nais­sance de soi à soi, de venue de/à l’autre, d’avènement au cos­mos. L’œil s’articule au genou, le regard au pas, pour arpen­ter une image du monde. La cita­tion d’Alberti placée en exer­gue nous aver­tit : « Per­son­ne ne sou­tien­dra que ce qui échappe au regard est du ressort du pein­tre, car le pein­tre ne tra­vaille à imiter que ce qui se voit sous la lumière. » Dès lors, il ne s’agira pas d’interroger notre façon de voir pas plus que de repro­duire en mots les impres­sions mar­quées sur la rétine. Le pro­jet sem­ble autre : il réside dans ce dis­posi­tif du « sténopé », qui cap­ture une image pho­tographique selon un principe dérivé de la cam­era obscu­ra. Sous cet angle, se com­prend d’autant mieux la phrase qui donne l’impulsion du recueil : en pos­ture d’attente, à l’instar du pho­tographe dans l’expectative du résul­tat de la cap­ture de l’image, la poète aura « perc[é] le secret », comme se perce un trou dans une boîte pour laiss­er entr­er la lumière. L’être sera aus­si « troué », « fêlé dedans ». Mais quelque chose échap­pera au regard. Une lumière, une sit­u­a­tion, un mot. Il fau­dra relire, plusieurs fois. Con­tin­uer la lec­ture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisel­la, suivi de L’Idiot du vieil âge, entre­tien avec Éric Clé­mens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–413‑4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Ver­heggen approche des sep­tante-sept ans. Selon ses dires, il ne pour­ra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essouf­flée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réal­isé en octo­bre 2018 avec Éric Clé­mens, inti­t­ulé « Mau­vaise fréquen­ta­tion », qui ponctue cette réédi­tion de Gisel­la (ini­tiale­ment paru en 2004 aux édi­tions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (pub­lié en 2006 chez Gal­li­mard) dans la col­lec­tion « Espace Nord ». Con­tin­uer la lec­ture

Vers la fraternité

Daniel SIMON, Au prochain arrêt je descends, Car­nets du Dessert de Lune, 2019, 96 p., 14€, ISBN : 978–2‑930607–51‑1

Daniel Simon a de nou­veau frap­pé. Le directeur des Édi­tions Tra­verse et l’auteur de nom­breux livres de poésie, de théâtre et d’essais livre ici son nou­v­el opus poé­tique, Au prochain arrêt je descends, aux Édi­tions Les Car­nets du Dessert de Lune.

L’illustration de cou­ver­ture de Pierre Duys et l’exergue de Paul Celan sem­blent annon­cer la couleur : l’intention du poète ne sera pas de livr­er une poésie mièvre ou asep­tisée. En effet, le ton de Daniel Simon est celui de la révolte. La qua­trième de cou­ver­ture, un texte de Daniel Fano, aver­tis­sait déjà : ce livre s’adresse à ceux qui por­tent ce « refus de servir ceux qui veu­lent effac­er la part d’humanité qui habite encore en nous ». Con­tin­uer la lec­ture

Un roman de création polyphonique

Véronique BERGEN, Kas­par Hauser ou la phrase préférée du vent, post­face de Char­line Lam­bert, Impres­sions nou­velles, coll. “Espace Nord”, 2019, 301 p., 8,5 €, ISBN : 978–2‑87568–411‑0

Il faut applaudir au choix de la col­lec­tion “Espace Nord” de pub­li­er le roman de Véronique Bergen, Kas­par Hauser ou la phrase préférée du vent, paru chez Denoël en 2006. Cette col­lec­tion vouée à l’origine à la réédi­tion et à la dif­fu­sion des œuvres pat­ri­mo­ni­ales des let­tres belges de langue française est toute désignée pour faire une large place aux auteurs impor­tants du temps présent et plus pré­cisé­ment pour accueil­lir une per­son­nal­ité comme Véronique Bergen. Philosophe, roman­cière, poète, essay­iste, cri­tique lit­téraire et artis­tique, elle incar­ne à elle seule un ensem­ble, une total­ité créa­trice qu’a recon­nus notam­ment l’Académie de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique en l’élisant tout récem­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Puis la nuit tombe

Philippe MATHY et André RUELLE, Bat­te­ments cré­pus­cu­laires, Tétras Lyre, coll. « Accordéon », 2019, 10 €, ISBN : 978–2‑930685–40‑3

L’aube à peine effacée
vite passée comme l’enfance

Le temps de goûter
aux par­fums des jours
blancheur de l’aubépine

Ce sont tant de haies
dressées comme des murs
dans le labyrinthe de vivre

et déjà
le cré­pus­cule s’avance
 

Si la vie « linéaire » est faite de l’alternance du jour et de la nuit, c’est une autre tem­po­ral­ité que révèle le recueil Bat­te­ments cré­pus­cu­laires de Philippe Mathy et André Ruelle. Le livre donne en effet à éprou­ver une dimen­sion tem­porelle con­fi­nant au cycle car­diaque de la sys­tole et de la dias­tole, comme en accordéon – à l’image du nom de la col­lec­tion des édi­tions Tétras Lyre (qui a récem­ment fêté ses trente ans) dans laque­lle s’inscrit ce livre. Cette tem­po­ral­ité est celle des « lézards / [qui] sem­blent voy­ager / au hasard », fis­sur­ant la trame des jours qui sont et seront vécus, tein­tés de « temps de pluie » et de moments de « défail­lances », mais qui per­me­t­tent aux rêves et aux pro­jets d’éclore. Con­tin­uer la lec­ture

Résonner, construire, relier

Véronique WAUTIER et Pierre TRÉFOIS, Dans nos mains silen­cieuses, Éran­this, 2018, 34 p., 12€, ISBN : 978–2‑87483–017‑4

« À la fin deven[ir] / le con­traire / de [sa] souf­france » ne se fait pas sans arrache­ment. Véronique Wau­ti­er et Pierre Tré­fois le savent par­faite­ment – du moins, c’est ce que rend sen­si­ble le recueil Dans nos mains silen­cieuses, issu de la col­lab­o­ra­tion entre la poète et l’artiste. « En nous deux armées s’affrontent / mais l’une est sans armes / et c’est elle qui l’emportera » ; jusque-là il fau­dra s’armer de bien­veil­lance et d’attention pour ce qui nous lie, ce qui nous relie à l’autre, à la présence, à la « vie rude ». Il fau­dra s’armer de douceur, ce « point d’attache entre les deux mon­des ». Con­tin­uer la lec­ture

Lumière – eau

Philippe MATHY et Anne LE MAÎTRE, Îles de la Gar­gaude, Ate­lier des Noy­ers, coll. « Car­nets de nature », 2018, 48 p., 10€, ISBN :978–2‑490185–09‑2

Dieu sait com­bi­en cer­tains paysages sont prop­ices aux prom­e­nades silen­cieuses, à la con­tem­pla­tion et à la réminis­cence. Le paysage des îles de la Gar­gaude, mod­ulé par la Loire, en est un. Du moins, c’est ce dont rend compte ce recueil issu de la col­lab­o­ra­tion entre le poète Philippe Mathy et l’aquarelliste Anne Le Maître, pub­lié dans la col­lec­tion « Car­nets de Nature » des Édi­tions de l’Atelier des Noy­ers. Les cir­con­stances de la ren­con­tre entre Le Maître et Mathy, for­mulées à la fin de ce petit livre,participent à la douceur de l’ouvrage : fruit d’une ren­con­tre entre l’artiste et l’écrivain au début de l’été 2017, ce livre aura mûri au fil des saisons et est offert au regard à l’automne 2018. Voilà qui tombe à point.

Con­tin­uer la lec­ture

Le Top 3 de Charline Lambert


La rétro­spec­tive de l’an­née lit­téraire belge avec le Top 3 des chroniqueurs. Aujour­d’hui : le choix de Char­line Lam­bert.


Lire aus­si : la fiche de Char­line Lam­bert


Con­tin­uer la lec­ture

Estampillé « ritournelle »

Corinne HOEX et Kikie CRÊVECOEUR, Elles vien­nent dans la nuit, Esper­luète, 2018, 24 p., 20 €, ISBN : 978–2‑35984–105‑3

un bruit léger de pas
elles vien­nent dans la nuit
depuis ce lieu per­du
les embrass­er
les per­dre

Cinq vers – une estampe.

Dans l’ouvrage Elles vien­nent dans la nuit de la poète Corinne Hoex et de l’artiste Kikie Crêve­coeur, cinq vers sur chaque page entrent en réso­nance avec une estampe sur l’autre page. Davan­tage qu’un dia­logue, il faudrait sans doute par­ler d’un dip­tyque : les poèmes se voient non véri­ta­ble­ment illus­trés par les estam­pes mais, eux-mêmes devenus empreintes frag­iles (de par la retenue et la déli­catesse qui sourd d’eux), ils sont embrassés et per­dus à tra­vers elles – et vice ver­sa. Con­tin­uer la lec­ture