Luc FIVET, Anonyme, Ver à Soie, 2018, 160 p., 18€, ISBN : 979–10-92364–30‑9
Dans Anonyme, le narrateur est comptable. Vit sa vie confortablement, avec une sorte de tiédeur sans excès, dans un appartement qui lui appartient. Aime visionner Manhattan de Woody Allen ou tenter de lire Soljenitsyne. Il voit sa petite amie Catherine durant les week-ends et leur entente semble au beau fixe. Mais ça, c’était avant qu’un soir, un type, vautré devant sa porte, ne lui réclame un euro. Notre comptable obtempère, conscient que c’est la crise pour tout le monde, sans savoir qu’il vient de mettre le doigt dans un engrenage fatal. Car celui qui a l’apparence d’un SDF prend sa suite dans le couloir de l’appartement, sous prétexte de l’aider. Son premier coup de main consiste à réclamer un euro supplémentaire à son hôte pour lui donner accès à l’étage. Et un de rab pour qu’il prenne sa douche. Comment dès lors se débarrasser d’un type qui a réponse à toutes vos parades, y compris en présence de la police ? Que devient votre existence agréable et rangée quand chaque geste banal fait au quotidien l’objet d’une tractation en monnaie sonnante et trébuchante et qu’un inconnu, non content de vous racketter, squatte votre appartement ? Que peut-il arriver le jour où vous n’avez plus de change pour alimenter cet arrangement auquel on vous a contraint ? Continuer la lecture

Après
Au commencement du monde était la glaise, et celle dont Françoise Houdart façonne ce recueil est ample, souple et constellée de grains incongrus, d’éclats qui grattent l’œil et la paume. Dans La lune dans le cagibi, une blanchisseuse depuis des lustres en concubinage avec un accidenté laisse enfin entrer la télévision dans sa demeure modeste et c’est une véritable révolution: « Insensiblement, l’axe de rotation de la planète Zénaïde s’était incliné vers l’astre en bakélite et les conséquences climatiques internes n’avaient pas tardé à se manifester. » Au premier matin de sa nouvelle vie, une toute jeune épousée découvre une bouteille de lait sur le seuil, sans savoir quelles conséquences suries ruisselleront de ce simple objet apparu sans que personne ne semble l’avoir déposé. La Vieille qui fut jadis Mouya et somnole désormais dans son veuvage transforme les « Bonjour ! » que le voisinage lui délivre du bout des lèvres en un monde mouvant, où il lui est encore permis de rêver à son joueur de crosse, désormais figé sous la vitre du temps. À la tombée de l’âge, Rémi choisit de s’immerger au tréfonds dans cet étang qu’il a tant contemplé en quête d’apparitions et de réponses.
À L…, village en bordure de forêt, Colline l’aînée narratrice et Aubin le cadet sauvageon qui prend souvent la tangente sont à l’orée de l’adolescence et fusionnels comme des liserons. C’est qu’ils ne peuvent pratiquement compter que l’un sur l’autre : Édouard, leur père, ne vit que pour ses bulldozers. Josyane, leur mère, sombre la plupart du temps dans des migraines qui la rendent aigrie ou apathique.
Hedwige Jeanmart nous revient quatre ans après son Prix Rossel. Blanès , premier roman au décalage subtil, se glissait sous le haut-patronage de Roberto Bolaño. Eva, en plein deuil d’une relation arrachée de façon abrupte, y croisait d’énigmatiques aficionados de l’auteur chilien et tentait de redonner du sens à sa vie.
In utero, Barberine Blin fait déjà des chorégraphies. Parée d’une improbable grenouillère en éponge avant même le premier plié, elle trouve au chat bien plus d’élégance qu’à ses semblables. Après le temps tardif de la marche, vient enfin l’accession au domaine tant fantasmé de la danse. Sous l’égide de M. Simon, arrive la discipline drastique imposée au corps. Tout organisme soumis aux cinq positions de la danse classique doit en effet allonger la nuque, redresser le dos… et de préférence, développer a minima ses protubérances mammaires. Voilà où le bât blesse : les gènes de Barberine lui ont donné le sein évident. Sous les étoffes, Sinistre et Dextre n’ont pourtant aucunement l’intention de s’en laisser compter par leur hôtesse apprentie rat de l’opéra. Elle aura beau s’affamer et user de bandages, les deux mamelons prendront la parole avec volupté et occuperont le terrain un chapitre sur deux. N’hésiteront pas à bourgeonner à qui mieux mieux, à se pâmer lorsque leur jeune propriétaire vivra des rapprochements avec l’autre sexe. Toute à sa vocation exigeante, Barberine réfrène souvent ses propres désirs quand ses roberts, eux, ne cherchent qu’à s’épanouir davantage.
La suite de notre rétrospective de l’année. Aujourd’hui : le choix d’Anne-Lise Remacle.
Si sa langue bien pendue oscillait entre deux pays – le nôtre et celui de nos comparses d’outre-Quiévrain – pour son premier recueil (Chroniques en Thalys) Alex Vizorek s’est cette fois bel et bien installé en France et notamment à Inter. Ce deuxième volume reprend donc la quintessence de trois années de chroniques radio féroces et facétieuses élaborées pour le 7/9 des studios rouges, et des brèves ou détournements d’extraits de presse insolites. Les Belges ne sont pour autant pas oubliés : ce sont Kroll et Vadot qui ponctuent les pages de leurs crobars et l’humoriste a réservé une trentaine de pages supplémentaires à sa mère patrie, incluant neuf capsules de Café Serré à l’ensemble. On y croisera notamment Laurette Onkelinx, Georges Dallemagne ou Paul Magnette.
Camille, veuve et assistante vétérinaire, vit son existence à très basse intensité, dans un appartement qui surplombe un zoo. L’exubérance la bouscule, les autres la confrontent. Chaque voisin est source de stridence pour son onde intime discrète. Recroquevillée dans son quant-à-soi entre un lapin, un chat et les rares contacts avec sa mère Suzanne – de nature joviale et inquiète pour l’introversion radicale de sa fille – elle est toute entière suspendue dans l’attente d’autre chose, sans savoir même ce qui comblerait ce creux en elle. Une négligence au travail qui manque de coûter la vie à un chien la pousse à s’isoler encore davantage dans un maison-refuge, aux confins des Ardennes. Elle s’imagine y cheminer, loin de tout, dissoute dans l’environnement, jusqu’à ce qu’on frappe à sa porte.
Valeureux mais surtout flamboyants de la plume sont les Liégeois et Liégeoises ! Voilà l’heureux constat fait par La Bibliothèque centrale et les Éditions de la Province de Liège, désireux de mieux faire connaître la diversité littéraire de la région au plus grand nombre. Pour ce faire a été mise en place depuis 2016 C’est écrit près de chez vous, une opération qui varie les plaisirs, entre animations, lectures et rencontres. Après Nicolas Ancion, Luc Baba et Katia Lanero Zamora l’an dernier, c’est désormais Agnès Dumont, Denis Lapière et Michel Vandam qui sont mis en lumière par ces activités et dans la plaquette qui nous occupe ici, à travers trois nouvelles inédites. Notons que ces trois textes sont
Nous vous l’avions annoncé dans le
Au centre du nouveau roman de Véronique Janzyk (
Quand il arrive en ville, le gang de Wolf (Lazlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie) – corps mouvant des premières nouvelles du recueil et un des points de jonction avec La blancheur des étoiles, roman paru en 2014 – voudrait que les gens changent de trottoir. Que dégagent les bien-pensants, les moutons bêlant davantage qu’ils ne cogitent, les chiens qui vous cantonnent dans les cases établies ou tous ceux qui n’amènent pas leur graine de ras-le-bol à l’incandescence. Eux se muent en personnages (anti-) héroïques, chavirés – dans une langue tantôt extrêmement lyrique, tantôt cherchant à coller au plus près à leur bitume et à leurs saccades quasi fauves – et commettent leur lot d’incivilités et de graffitis rougeoyants pour faire frémir et réveiller le passant lambda anesthésié dans son confort confit. Live fast and die young est un slogan qui pourrait s’encrer sur leur peau. Jusqu’à ce que ce motto véloce et fiévreux devienne prophétique pour l’un d’entre eux.
Saumon noir, récit très intime et impressionniste, en mots et en images, s’inscrit dans une démarche plus large qu’une publication : il fut présenté dans le cadre de l’édition 2016 de la Trilogie contemporaine, Arts et Métaux. Sur le thème Nous ne sommes rien, soyons tout : récits de mémoire ouvrière
Vu de l’extérieur, le n°18 de l’allée du Silence a tout de l’habitation modèle avec jardinet propret, où niche une famille qui semble l’être tout autant : Charles, le père, est pragmatique et ses lunettes ne tolèrent aucune salissure. Chantal, la mère, gère les cordons de la bourse familiale de façon économe et livre des plateaux-repas au domicile des personnes âgées ou alitées. Leurs filles, Marie (13 ans) et Élodie (6 ans) sont élevées de façon très pieuse, avec la Radio Chrétienne Francophone en fond sonore continu, au point que l’aînée préfère Bernadette Soubirous à toutes les stars pailletées dont s’amourachent les jeunes de son âge. Elles partagent une même chambre qui devient le théâtre de leur imaginaire, leur rempart contre le monde extérieur. À quelques pâtés de maison de là, leur grassouillette et guillerette Mamie Framboise ne dit jamais non à un bon gâteau et ne raterait pour rien au monde un match des Diables Rouges.