Paul EMOND, Histoire de l’homme, tome 2, Lansman, 2018, 14 €, ISBN : 978–2‑8071–0193‑7
Art de l’illusion qui révèle les vérités cachées, le théâtre crée une scène sur laquelle comparaissent les passions des hommes, l’échiquier du pouvoir, les conflits entre morale et politique, la grande tragi-comédie de l’Histoire. Dans ce deuxième tome d’Histoire de l’homme, le dramaturge et romancier Paul Emond agence une « pièce fleuve, mobile, chaotique et à suivre » se découpant en saynètes qui revisitent au fil d’un humour philosophique le mythique et le banal, la folie des hommes, des dieux et les grandes orgues des pulsions. Le secret de la puissance corrosive des scènes a pour nom condensation. Qu’il déterre les facettes contemporaines du mythe d’Orphée, d’Ulysse, qu’il s’empare de l’invention de monsieur Guillotin, qu’il agence à ciel ouvert une curieuse trinité composée d’un provocateur, d’un pickpocket et d’une rêveuse, l’œil du dramaturge noue le surréel à une analyse poétique des ressorts de la condition humaine. Pour ce faire, il conjoint point de survol et descente dans la pâte microscopique des faits ; il se décentre, se fait animal, ange, quittant l’ancrage humain afin de lire à rebours la mécanique des récits de vie et des hauts faits historiques. Continuer la lecture

Un beau samedi d’avril, un triple meurtre tombe sur les bras du commissaire Pierre Van Calster et de son équipe. Une ancienne cantatrice, Alice Dantinne, est retrouvée morte au bas de son immeuble. Les soupçons d’un suicide sont rapidement écartés vu les marques de strangulation présentes sur son cou. Deux autres corps d’hommes, sauvagement assassinés et mutilés, sont découverts quelques heures plus tard dans une église désaffectée et à l’orée de la forêt de Soignes.
Au téléphone, Jean-Marie Corbusier me dit qu’il est perfectionniste et pessimiste. Quel paradoxe ! Vouloir atteindre le sommet et ne pas y croire… Pour justifier cette apparente contradiction, il ajoute que pour lui, le mot est un obstacle derrière lequel il existe un espace nouveau et plus grand : le bonheur. À l’exemple du boxeur qui trouve la victoire après le combat. Autre explication : il fait une différence majeure entre le poème et la poésie.
C’est un petit ovni de la bande dessinée que nous livrent Jonvon Nias et Etienne Beck. Rien d’étonnant puisque l’album est publié au Frémok, une plate-forme éditoriale qui a l’habitude de proposer des œuvres hors normes, dont l’audace graphique ou narrative ambitionne de renouveler le genre et d’en bousculer les codes, ce qui est le cas ici.
Tension de la pensée avec la réalité, expérience d’une perte d’être, d’une défaillance ontologique qu’Henri Michaux partage avec Artaud, inlassable exploration de l’« espace du dedans » composent la basse obstinée de l’univers poétique de l’auteur de Plume, Ecuador, Mes propriétés. Les éditions Unes publient un magnifique volume composé d’un texte de 1975, Coups d’arrêt (une version remaniée paraîtra dans Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions) et d’Ineffable vide qui, retravaillé, figurera dans les addenda de Misérable miracle. Au nombre des voies permettant l’arpentage des territoires intérieurs, Michaux a élu l’évasion, les voyages en Asie, en Amérique du Sud, les voyages fictifs, les feux de l’imaginaire, la drogue par la suite.
Parmi les pistons de la poésie, les pulsions priment. De mort comprises. En amont, elles se forment, se compriment en pépites dans le corps et de cette mine s’extrait un trésor de mots sélectionnés avec soin (sens, son, respiration) pour les exposer et transmettre… en aval, à bout de souffle, au moment de rejoindre l’océan, le néant.
En 1965, le film L’Homme au crâne rasé qu’André Delvaux adapte du roman de Johan Daisne marqua l’avènement du cinéma belge moderne. Non que le septième art belge fût totalement inexistant. Mais André Delvaux invente un nouveau souffle qui, dans nombre de ses films, relèvera de ce qu’on a appelé le réalisme magique. Venu du monde de la musique, de la littérature, pianiste qui accompagna durant des années les films muets à la Cinémathèque royale de Belgique, à cheval sur les cultures néerlandophone et francophone, l’auteur de Rendez-vous à Bray, Benvenuta, L’Œuvre au noir pose les premières pierres de la modernité du cinéma belge, frayant une aventure artistique pionnière dont bien des réalisateurs actuels sont les héritiers. Recueil d’inédits, de textes rassemblés par Catherine Delvaux, Richard Miller, comportant des correspondances avec Jacques Sojcher, Philippe Reynaert, une étude de Roger Lallemand sur Benvenuta, un avant-dire de Raoul Servais, Le cinéaste dans la cité nous plonge pour notre plus grand bonheur dans le laboratoire de celui qui fut à la fois cinéaste, pédagogue (il fut l’un des fondateurs de l’INSAS), musicien.
L’on pourrait dire, du livre de Geneviève Bauloye, Feuillage / Filigrane, qu’il est fade. La pensée chinoise envisage la fadeur comme la capacité à recueillir en son sein toutes les saveurs, sans trancher pour l’une au détriment d’une autre (ainsi qu’ont pu le mettre en lumière, par exemple, les travaux du sinologue et philosophe François Jullien). C’est un tel recueillement – à la fois disponibilité et rassemblement d’impressions – qui semble à l’œuvre dans ce livre. Il invite le lecteur à se mettre au diapason de la contemplation synesthésique qui a mis l’écriture de ce recueil en mouvement.
Il est des paroles performatives qui, lancées à la face du monde, font reculer les frontières du pensable et du vivre. Black words nous donne à lire, à ressentir un corps en marche. Un corps poétique branché sur le collectif, sur le politique. Artiste explorant les collages comme objets poétiques, l’écriture, la performance slam, Lisette Lombé livre un round poétique en douze chants rythmés par des collages. La textualité et les images interrogent les conditionnements idéologiques, l’intériorisation des clichés (xénophobes, misogynes, nouvelle armature du politiquement correct…), les survivances du colonialisme, les moutures actuelles d’un postcolonialisme relooké, du patriarcat. Les convoquer, les repérer permet de les dissoudre, de saper leurs soubassements inconscients, leurs ramifications socio-politiques.
Avez-vous déjà pensé que votre vie se déroule entre d’innombrables boîtes ? Et que, presque à votre insu, elles vous sont chères, et même indispensables ?
Née en 1922, Andrée Dumon a à peine dix-sept ans quand la guerre bouleverse son quotidien. Mais pour une jeune femme déterminée comme elle, pas question de se résigner et d’attendre que la guerre se passe : elle veut s’engager contre l’ennemi. Jeune résistante, elle est de toutes les actions auxquelles elle peut participer, parfois aidée par ses traits encore enfantins, peu enclins à susciter la méfiance.
Le récit que Jean-Marie Dubetz nous donne à lire est composé de fragments de son enfance dans l’ancien Congo belge, depuis ses premiers souvenirs jusqu’à ses dix ans. Il souligne d’entrée de jeu sa volonté de transmettre son histoire au sein de sa famille, mais aussi auprès d’un public plus large intéressé par son vécu particulier et l’empreinte que ce dernier a laissée sur lui, à savoir la capacité d’émerveillement de l’enfant face à la beauté du monde dans lequel il a grandi. 