Éric BRUCHER, Le jour est aussi une colère blanche, Luce Wilquin, 2017, 144 p., 15€, ISBN : 978–2882535399
Quand il arrive en ville, le gang de Wolf (Lazlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie) – corps mouvant des premières nouvelles du recueil et un des points de jonction avec La blancheur des étoiles, roman paru en 2014 – voudrait que les gens changent de trottoir. Que dégagent les bien-pensants, les moutons bêlant davantage qu’ils ne cogitent, les chiens qui vous cantonnent dans les cases établies ou tous ceux qui n’amènent pas leur graine de ras-le-bol à l’incandescence. Eux se muent en personnages (anti-) héroïques, chavirés – dans une langue tantôt extrêmement lyrique, tantôt cherchant à coller au plus près à leur bitume et à leurs saccades quasi fauves – et commettent leur lot d’incivilités et de graffitis rougeoyants pour faire frémir et réveiller le passant lambda anesthésié dans son confort confit. Live fast and die young est un slogan qui pourrait s’encrer sur leur peau. Jusqu’à ce que ce motto véloce et fiévreux devienne prophétique pour l’un d’entre eux. Continuer la lecture
Comme chaque année au début de l’été, Livres Hebdo a annoncé les chiffres de la prochaine rentrée littéraire en France. En 2017, ce seront 581 romans et recueils de nouvelles qui arriveront sur les tables des libraires. Ils étaient 560 l’année dernière. Parmi les 581, le magazine a recensé 390 titres d’auteurs francophones et 81 premiers romans. Plusieurs auteurs belges seront de la partie.
Tsiganes, roms, nègres blancs selon l’expression du poète bulgare Petria Vasli ou enfants du vent. Ce peuple paria, infréquentable, frappé d’une malédiction, dont on se méfie ; parasite dont les sociétés ont tellement souvent voulu se débarrasser, peuple méprisé dans l’Europe florissante, chassé, persécuté. Subissant la sauvagerie destructrice et ignoble, les actes scélérats et meurtriers ; victime des sévices de tous genres au 20ème siècle, ghettoïsé, raflé, déporté, gazé sous le nazisme, interné, maltraité sous le communisme. C’est à ce peuple fier et libre, par la voix de la vieille Théodora qui aura traversé tout le siècle dernier, que Jean-Marc Turine rend un hommage vibrant et puissant dans son magnifique roman La Théo des fleuves (Esperluète).
Je hais la littérature auto-centrée (…) Écrire, c’est témoigner (…) Faire émerger le collectif derrière les histoires personnelles. Ainsi s’explique Jean-François Füeg au terme de cette chronique familiale et comme ces annales personnelles pour évoquer le milieu bourgeois, étriqué et conformiste dont il provient et cette cellule parentale se considérant modèle absolu de la réussite, idéal indépassable où tout était un peu mieux que dans les autres familles. L’occasion d’interroger le sens de l’existence, du rapport aux conditionnements et à la liberté, et ce qui fait la transmission avec ses défaillances et maladresses. Et puis la nécessité d’écrire afin de lever la chape et libérer son destin d’un fardeau – parce que le geste d’écrire porte en lui une libération, dira un ami.
À mesure qu’en avance la lecture, on se prend davantage d’affection pour ce dernier ouvrage de Claude Raucy, La sonatine de Clementi, recueil de trois récits ou nouvelles par une plume de grande élégance, ronde, réservée et amusée.
Voici un roman attachant, au charme suranné d’une époque révolue, au parfum léger d’eau de rose, situé à la charnière des XIXe et XXe siècles dans un univers petit-bourgeois liégeois tout empreint de convenances, de bondieuserie et de corsetage moralisateur. Mademoiselle de ces gens-là est l’histoire de « Mademoiselle », c’est-à-dire la jolie Clémence, fille de notaire, qui un jour d’enfance fut éblouie par un jeune forain merveilleux et un premier baiser innocent à travers la haie du jardin ; elle en contracta un amour secret et ne vécut plus jamais que par le souvenir obsédant de ce Romain. Durant vingt ans, jusqu’à ce qu’elle le retrouve enfin – nous ne dévoilons rien vraiment ici tant les retrouvailles sont prévisibles –, elle subira, plus que ne vivra réellement, une existence dominée par un fantôme. « Ces gens-là » est le terme dénigrant et apeuré dont la « bonne » société désigne les gens du voyage, saltimbanques et forains, ces « moins que rien » ou barakîs comme on dit à Liège, dont on se méfie quoiqu’ils apportent fête, imaginaire et goût de l’ailleurs. 

Kate Milie s’est fait une spécialité du polar urbain. Après L’assassin aime l’Art Déco en 2012 et Noire jonction en 2013, Peur sur les boulevards paru chez le même éditeur 180° éditions se présente comme le troisième tome (qui se lit néanmoins indépendamment) de cette mise en scène de Bruxelles sur trame de polar et exploration sous toutes les coutures de cette ville aux « travaux permanents et interminables ». Hôtels et places, rues et boulevards, voies d’eau ou voies ferrées, vibrations, fantômes, tréfonds oubliés, l’auteure aime mener son lecteur dans ces sortes de jeux de pistes vers l’autre côté du miroir où se donne peut-être la clé d’une obsessionnelle énigme.
Le propos ne manque pas d’intérêt a priori : un thriller historico-religieux nous plongeant aux origines du christianisme, relatant les conflits de pouvoir entre empereurs romains, mêlant ces questions à notre monde contemporain jusque dans ses dimensions terroristes, interrogeant les notions de temps ou de Dieu, de hasard et de sens à donner à nos vies.
Depuis ses débuts en 1967, Werner Lambersy a publié une septantaine de livres et recueils. Cette année 2015 aura été féconde pour le poète ‘francophone de Flandre’: pas moins de 6 publications, et parmi celles-ci La Perte du temps (Le Castor Astral) qui vient de recevoir, en ce mois de novembre, le prestigieux Prix Mallarmé. Presque au même moment, les éditions Espace Nord rééditent Anvers ou les Anges pervers. Un récit poétique quelque peu atypique dans l’œuvre importante de Lambersy, publié en 1994 aux Éperonniers et honoré du Prix Auguste Michot de l’ARLLFB l’année suivante.
Ils ont lu et ils ont apprécié… Jusqu’à janvier, découvrez chaque jour le “Top 2015” d’un chroniqueur du Carnet. Une occasion de (re)découvrir de manière ludique les temps forts de l’année littéraire belge — et peut-être aussi de trouver l’inspiration pour vos cadeaux de fin d’année.
Comme on s’introduirait en des draps de soie, on entre avec suavité dans la lecture du premier et magnifique roman d’Isaac Franco-Cohen, Ankylosé (La Muette). Rarement un premier roman m’a autant emballé, autant emporté de bout en bout avec une telle joie, un tel enthousiasme. Non, Albert Cohen n’est pas revenu des au-delà ; non, ce n’est pas un manuscrit retrouvé du grandiose auteur de Belle du Seigneur. L’auteur en porte cependant le célèbre patronyme – et voici que naît un écrivain déjà accompli, qui « vit et travaille à Bruxelles » selon la lapidaire information de l’éditeur, respectant le souhait de discrétion de l’auteur. L’homme n’est pas un jeune premier cependant, qui nous propose ce texte d’une telle justesse, d’une telle maturité, d’un tel aboutissement littéraire. S’agissant d’un premier roman publié, on imagine volontiers une longue pratique antérieure, tant l’écriture subtile et claire est riche et exigeante, fluide et équilibrée, pour tout dire lumineuse. Une réussite véritable dont on souhaite d’ores et déjà qu’elle récoltera les récompenses qu’elle mérite. 