Archives par étiquette : poésie

Un tonnerre textuel

Constance CHLORE, Le mot Orage, Herbe qui tremble, 2022, 86 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-34-5

chlore le mot orage« UN JOUR LE MOT ORAGE S’EST DÉCHAÎNÉ »

Dans la continuité de son recueil L’air respirait comme un animal, dans lequel la fourrure de l’air enveloppait la plus exacte animalité, Constance Chlore poursuit dans Le mot Orage, à l’instar des nuages, le « dépliement d’ailes » de sa langue en louvoyant encore entre logos et phoné. Dans ce « livre-poèmes », l’infini(tésimal) tutoie le vertige et donne corps au « je » : « Ce qui s’ouvre : les champs de ma vie présente ». C’est le vivant qui est célébré, zébré d’éclairs. Continuer la lecture

Recoudre le corps du vivant…

Un coup de cœur du Carnet

Pascal LECLERCQ, Dans un pays pourtant phénoménal, dessins de Benjamin Monti, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 88 p., 13 €, ISBN : 9782491462406

leclercq dans un pays pourtant phenomenalSi nous suivons avec attention, depuis plusieurs années, la production de Pascal Leclercq, c’est sans doute dans l’attente du plaisir de retrouver, à chaque nouvelle parution, une musique bien personnelle. Même s’il reste discret, l’auteur poursuit à travers ses différentes activités de traducteur, de critique, de romancier ou d’animateur de la revue Boustro une œuvre cohérente et exigeante. Avec ce dernier recueil de textes en prose, Dans un pays pourtant phénoménal, il consolide un peu plus encore son architecture intime. Depuis une quinzaine d’années déjà, l’auteur affine ses positions, creuse toujours plus profond le sillon de ses obsessions, de ses interrogations. Dans ces sept parties composées chacune de sept textes courts, l’écorce des narrateurs ne cesse de se fissurer au contact d’un monde qui court toujours plus vite. Un monde à bout de souffle et souvent burlesque mais dont l’accélération inévitable imprime sur les corps d’insignes cicatrices. Blessures indélébiles que le poète tente de recoudre vaille que vaille même s’il pressent que l’opération restera vaine. Continuer la lecture

La visibilité est bonne

Un coup de cœur du Carnet

Karel LOGIST, Tout est loin, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 120 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-39-0

logist tout est loinTout est loin : voilà bien une logistisation, une karellogisterie – un flou entretenu qui a du charme. Car rien n’est plus vrai et rien n’est moins faux quand le sentiment de proximité nous saisit à chaque poème, renversant le titre du recueil, malicieusement. Avec une simplicité d’apparence, Karel Logist sait comment dessiner les contours du trouble en nous rapprochant par le poème des paysages humains.

Se saisissant des mots de tous les jours, le poète esquisse ici les malentendus de l’existence. « Je ne trouverai point / de meilleurs compagnons / pour chanter mes saisons / ou dire mes chagrins », écrit-il. De fait : Continuer la lecture

Le fiEstival, 16e édition, du 26 au 29 mai

fiestival 2022

Le fiEstival, grand événement poétique et multidisciplinaire organisé par les éditions Maelström, revient pour une 16e édition, du 26 au 29 mai 2022. Il s’inscrit dans le cycle des « Chants de la transition », et la thématique de cette année sera plus particulièrement « La maison ».  Continuer la lecture

Des mots qui déjouent

Marc DUGARDIN, Antoine DUGARDIN, Psaume, passant, Chat polaire, 2022, 82 p., 12 €, ISBN : 978-2-931028-19-3

dugardin psaume passant 2Marc Dugardin, avec la complicité de son fils à la photographie – Antoine Dugardin – ouvre une fenêtre sur l’activité d’écriture par l’intermédiaire d’un Psaume, passant publié aux éditions du Chat polaire. Ouvrage étrange qui se veut prière, Psaume, passant ne s’adresse pourtant à aucun dieu, comme un appel lancé dans un vide métaphysique. Empruntant sa mélodie à la poésie et la narration d’un « je » vivant, pensant, écrivant au genre du récit, Marc Dugardin permet ici « l’irruption du monde dans le corps du texte ». Continuer la lecture

Périple d’une Grande rêveuse

Sophie CAIRONI, Petite femme, Cotcotcot, 2022, 52 p., 15 €, ISBN : 978-2-930941-38-7

caironi petite femmeSophie Caironi nous emmène dans la quête d’éveil de Petite femme. Alors qu’elle ne s’était pas encore confrontée au monde, puisqu’elle sort de chez elle pour la première fois, elle rencontre tour à tour les vents qui la portent, la montagne qu’elle franchit… Courageuse, elle dialogue avec les éléments et décide de partir en quête de son rêve.

Petite femme quitte sa maison pour la première fois, c’en est fini d’attendre les choses. Nous comprenons dès la première page que nous aurons affaire non pas à une petite femme, mais à une grande rêveuse ! Ou, finalement, pas une grande rêveuse, mais une courageuse aventurière qui fait de l’éphémère une quête. Petite femme se révèle d’une grandeur et d’une profondeur immense à mesure qu’elle côtoie les éléments qui la portent vers son rêve. Continuer la lecture

Poésies chemin faisant

Un coup de cœur du Carnet

Carl NORAC, aNNe HERBAUTS, Petits poèmes pour y aller, Pastel, 2022, 132 p., 18 €, ISBN : 9782211316842

norac herbauts petits poemes pour y allerÀ ma gauche, Carl Norac, qui fut notre poète national jusqu’il y a peu, qui s’adresse tant aux enfants qu’aux adultes et arpente les plages ostendaises. À ma droite, aNNe herbauts, illustratrice bruxelloise vivant en lisière de forêt et récente lauréate du Prix triennal de littérature jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Lorsque ces deux auteurs, qui ont chacun derrière (et devant) eux une œuvre aussi singulière que réjouissante, se réunissent le temps d’un livre, cela donne un recueil de poèmes malicieux et délicat. Continuer la lecture

Chant d’amour au prince charmant

Dominique PENEZ, Ode à l’amant imaginaire, Bleu d’encre, 2021, 42 p., 10 €, ISBN : 978-2-930725-43-7

penez ode a l amant imaginaireAvec ses poèmes lancés vers les nuages, Dominique Penez livre chez Bleu d’encre son rêve le plus authentique et originel, inassouvi, insaisissable.

Dites-moi
            que c’est possible

La poésie est un espace d’enchantement où chacun peut prendre ses désirs pour des réalités ; telle est l’œuvre merveilleuse du livre qui matérialise cela. Ainsi, l’autrice s’en donne à cœur et corps joie, augmentant son lyrisme par degrés résolus, curieuse de tendre, non, assoiffée de toucher à l’infini, grimpant en courant les barreaux d’une échelle sans fin, qui ne repose sur rien, ni aux pieds ni au sommet, sinon sur l’air ; à la fois l’oxygène et la mélodie du septième ciel. L’Ode à l’amant imaginaire est cet immortel chant d’amour au prince charmant. Continuer la lecture

Vers l’ordre du poète

Pierre GILMAN, Où le poème, Taillis pré, 2022, 114 p., 15 €, ISBN : 9782874501906

gilman ou le poemePierre Gilman est né et a vécu à Liège, où il nous a quittés en octobre 2021 à l’âge de 72 ans. Il s’était distingué aux yeux de Willy Bal, Roger Foulon et Yves Namur lors de la publication en 2006 de son premier recueil, Dans la serre poétique (L’Âge d’homme), récompensé par les trois membres du jury du prix Nicole Houssa de l’Académie. Ceux-ci soulignaient un « premier recueil de haut vol », une « révélation pour tout amateur de poésie ». Un second recueil, Presque bleu, est paru au Fram en 2010, et c’est aux bons soins d’Yves Namur que furent confiés les textes d’Où le poème, troisième volume tout récemment paru au Taillis Pré — hélas à titre posthume. Il est par conséquent particulièrement touchant de le voir s’ouvrir sur une disparition : Continuer la lecture

Une journée, une vie

Daniel CHARNEUX, À bas bruit, ill. de l’auteur, Bleu d’encre, 2022, 81 p., 12 €, ISBN : 378-2-930725-46-8

charneux a bas bruitÉcrire, pour moi, c’est chercher l’écart et la trace, confie Daniel Charneux, né à Charleroi en 1955. L’écart : ce qui sort des sentiers battus. La trace : ce qui témoigne d’un passage. Principalement romancier et nouvelliste, il a publié entre 2001 et 2004 deux romans (Une semaine de vacance et Recyclages) ainsi qu’un recueil de nouvelles (Vingt-quatre préludes) à propos desquels on a pu parler de « légèreté du désespoir ». Norma, roman qui traite de la vie de Norma Jean Baker/Marilyn Monroe (éditions Luce Wilquin, 2006) reçoit en 2007 le Prix Charles Plisnier. C’est dans un cri que nous entrons au monde. C’est dans un cri, parfois, que nous en sortons. Entre les deux, cette souffrance que l’on appelle la vie, a-t-il écrit dans Nuage et eau, son roman le plus abouti, inspiré lui aussi par les liens entre deux personnages historiques, cette fois du bouddhisme japonais : le moine Ryôkan et la moniale Teishin. Ce roman fut finaliste du prix Victor Rossel en 2008. En 2009, Maman Jeanne (éditions Luce Wilquin), qui traite de la condition féminine, fut  sélectionné pour le prix des Lycéens, manqua de remporter le Prix Rossel des Jeunes et est réédité chez Espace Nord en 2016 avec Nuage et eau, accompagné d’une postface de Françoise Chatelain. D’autres romans paraîtront tandis que Daniel Charneux contribue à un essai collectif sur un écrivain prolétarien, collaborateur durant l’Occupation, Pierre Hubermont. Continuer la lecture

Nicolas Grégoire : « vie malgré lui »

Nicolas GRÉGOIRE, Désastre ravalé / ravaler désastre, dessins de Pauline Emond, Æncrages & Co, coll. « Ecri(peind)re », 2022, 21 €, ISBN : 978-2-35439-110-2

« une de mes colères brusques
j’ai écrit d’abord père à la place du mot colère
 »

gregoire desastre ravale ravaler desastreD’une implacable dureté, le recueil Désastre ravalé / ravaler désastre de Nicolas Grégoire creuse le mouvement de « relire, redire, encore ». Pour tenter d’affronter un effondrement, pour tenter d’élucider un désastre sur lequel se cogne tant le réel que le travail de la parole.

Le nœud coulant de cet effondrement, son noyau, n’est autre que la relation violente à un père alcoolique et l’insoutenable difficulté de « dire autre chose de soi-même » qui ne soit irrémédiablement apposé du sceau de ce désastre, de dire quelque chose qui ne soit pas sans cesse ramené à cet épicentre. Parmi les débris du soi et d’une relation qui s’est ainsi délitée dès le départ, qui tel un verre s’est éclatée en mille morceaux sans pouvoir être contenue, on constate en effet que le désastre « a eu lieu », comme l’écrit Marc Dugardin dans la préface à ce recueil, a été « avalé, donc, une première fois, le désastre. Puis ravalé, des tas de fois ». La pensée et les mots sont ainsi pris au piège d’une circularité intenable que le travail de l’écriture, buté et obstiné, tente de briser. Continuer la lecture

Au féminin de la troisième personne

Aliette GRIZ, FLISE, Plier l’hier, Tétras Lyre, 2022, 82 p., 16 €, ISBN : 9782930685618

griz flise plier l hierDans Plier l’hier, recueil poétique publié chez Tétras Lyre et illustré par Flise (artiste plasticienne établie à Paris), Aliette Griz s’adonne à une poésie militante entièrement rédigée au féminin de la troisième personne dans ce qu’elle nomme « […] un reportage / D’écorché·e·s aligné·e·s / Dans les salles d’attentes ». La préface de l’ouvrage, signée par le collectif Les Quenouilles auquel appartient l’autrice, parle, quant à elle, « [d’]images comme des plans qui se succèdent » et proclame : « La narration ne compte pas. Out le plan-séquence. Plier l’hier pour faire bouger les instantanés et l’image d’Épinal ». Comprenons par ces affirmations que chaque poème se compose d’images apposées les unes aux autres afin de former un tout cohérent et signifiant tandis que, de son côté, le recueil, fait de vers libres ou de poèmes en prose, progresse par fragments. Continuer la lecture

Un matin qui ne prenne pas l’encre

Jacques LACOMBLEZ, Blanc sommeil, avec dix dessins de Georges-Henri Morin, Quadri, Bruxelles, 2021, 36 p., 25 €

lacomblez blanc sommeilFigure majeure du groupe surréaliste « Phases » d’Edouard Jaguer en France, proche de Breton et des surréalistes parisiens dès les années 1950, créateur à Bruxelles de la revue Edda, Jacques Lacomblez a longtemps mené sa barque dans une semi-solitude mais pas sans amitiés, se tenant à bonnes encablures, en perspective éloignée (et souvent conflictuelle) du groupe surréaliste bruxellois de Tom Gutt. Autres temps, autres enjeux. Continuer la lecture

Lignes de fuite

Denis PEPIC, Déchitectures, Boustrographe et Le Comptoir, coll. « Boustrographies », 2021, 10 €, ISBN : 978-2-931175-02-06

pepic dechitecturesJ’accuse réception
des langues désertes
non pas enfouies
mais bien cocasses
facile à becqueter
comme un pivert
dans le dos d’un arbre
dont le tronc
dans le sens du châle
se porte comme un gant 

Premier recueil du poète Denis Pepic, premier volume de la nouvelle collection « Boustrographies » co-édité par Le Boustrographe et Le Comptoir, l’épatant recueil Déchitectures a la saveur des premières fois. Il ne s’agit pourtant pas du premier texte de Denis Pepic : nous avons déjà pu le découvrir dans la revue plastique et poétique Boustro, mais également au travers de son implication dans le Groupe Chromatique (2008-2015) qui réunissait des jeunes poètes liégeois dont, entre autres, Lucien Druart et Thibaut Creppe. Continuer la lecture

Dans la juste blessure d’un poème

Philippe LEUCKXLe rouge-gorge , Henry, 2022, 8 €, 46 p., ISBN : 9782364692336

leuckx le rouge-gorgeOn sait de Philippe Leuckx cette sensibilité littéraire qui vaut à la communauté des lettres de nombreuses recensions qu’il consacre à ses confrères et consœurs, poètes comme lui, trouvant parfois (souvent) difficilement accès aux rayonnages des librairies, aux articles ou aux émissions et blogs littéraires. Membre de plusieurs sociétés littéraires, il est aussi un préfacier apprécié.

Son œuvre lui a valu plusieurs prix, dont le prix Emma Martin de poésie, le prix Robert Goffin, le prix Gauchez-Philippot et le prix Charles Plisnier. Continuer la lecture

Langue en mouvement

Laurence VIELLE, Zébuth ou l’histoire ceinte suivi de L’Imparfait, Postface d’Alice Richir, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 240 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-551-3

vielle zebuth ou l histoire ceinteQuand la littérature creuse un espace mental, un espace physique et verbal au plus près des souffles de la vie, cela produit des objets textuels construits sur une proximité du verbe et des nerfs, des mots et de la sève. La voix de la poétesse, dramaturge et comédienne Laurence Vielle se tient dans cette inventivité créatrice qui dénude la trame de la langue pour en jouer sensoriellement. Avec son titre placé sous le signe d’un détournement humoristique de l’histoire biblique, Zébuth ou l’histoire ceinte nous mène dans un récit des confins, de la défaisance de la narration et de la cohérence existentielle. Continuer la lecture