Archives par étiquette : poésie

Un joyau nécessaire au creux des mains

Vic­toire de CHANGY, La paume plus grande que toi, Arbre de Diane, 2020, 121 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930822–17‑4

Nour a dix mille vis­ages
et change à chaque sec­onde
ses cils
ses jambes s’allongent déjà
et le temps de détourn­er les yeux de lui
pour retrou­ver l’ancien Nour
sur les pho­togra­phies
le temps d’y revenir
Nour
est
à nou­veau
nou­veau

Dans ce pre­mier vol­ume d’une trilo­gie annon­cée, le temps s’immobilise, reprend, ralen­tit, redé­marre, nous offrant des épisodes con­tem­plat­ifs dans lesquels, par petites touch­es, Vic­toire de Changy illus­tre, avec douceur, sa mater­nité. Elle nous plonge dans l’avant et l’après nais­sance de Nour, son fils, et nous per­met de suiv­re cet enfan­te­ment, de le vivre, avec elle, en elle, intime­ment et inten­sé­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Neutre, ou un « soleil sans ombre »

Jean-Marie CORBUSIER, De but en blanc, fron­tispice de Dominique Neu­forge, Tail­lis Pré, 2020, 124 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–169‑2

« Alors dans un fris­son, s’ouvre l’espace der­rière nous, seule con­fi­dence pos­si­ble. »

De but en blanc, le dernier opus en date de Jean-Marie Cor­busier, pub­lié au Tail­lis Pré, laisse entrevoir un grand lecteur de la poésie d’André du Bouchet. De fait, celui-ci est explicite­ment cité à la page 78 du recueil, après Philippe Jac­cot­tet et Yves Bon­nefoy dans les pages précé­dentes. Sans doute issue de cette con­stel­la­tion poé­tique (rap­pelons que la revue L’éphémère a notam­ment lié Yves Bon­nefoy et André du Bouchet à la fin des années 1960), la voix de Jean-Marie Cor­busier se dis­tingue toute­fois par une poé­tique de la neu­tral­ité, très sen­si­ble. Entre l’aube et l’ombre, la parole de Cor­busier tente de capter et de for­muler les éclair­cies : celles-ci sem­blent éman­er d’un « feu pâle sa flamme trem­blée ». Con­tin­uer la lec­ture

Entailles et failles

Michel VAN DEN BOGAERDE, Intailles et camées, Coudri­er, 2020, 76 p., 18 €, ISBN : 978–2‑390520–14‑6

michel van den bogaerde intailles et caméesÀ l’Est, on maîtrise le grain de riz sur lequel dessin­er le feuil­lu bam­bou avec minu­tie, ou encore l’œuf de jade où se croisent en détails les branch­es d’un arbre aus­si minus­cule que mirac­uleux. À l’Ouest, ce sont les intailles (en creux) et les camées (en reliefs) qui fig­urent de mer­veilleuses minia­tures, entre gravures et sculp­tures ; sou­vent des por­traits de la taille de petits médail­lons. Cet art orfévré est très ancien : Les Romains, notam­ment, ont pro­duit de remar­quables camées en tirant par­ti des super­po­si­tions de tons de l’agate, de l’onyx, de la sar­doine, etc., racon­te Larousse. Con­tin­uer la lec­ture

Poèmes d’amour et de mort

Philippe LEUCKX, Poèmes du cha­grin, Coudri­er, 2020, 109 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–012‑2

Poète de la sim­plic­ité, Philippe Leuckx est l’auteur de plus de cinquante recueils. Cepen­dant, celui-ci sort du lot car il n’est pas le fruit de l’inspiration du quo­ti­di­en, dont il s’est fait chantre. Les Poèmes du cha­grin sont l’enfant d’un deuil, celui de Gaby, sa com­pagne pen­dant qua­tre décen­nies. Qua­tre pho­tos, dont un por­trait d’enfant sur la cou­ver­ture, per­me­t­tent de met­tre un vis­age sur l’aimée. Con­tin­uer la lec­ture

Habiter transitoirement mais poétiquement le monde

Paul MATHIEU, D’abord un peu de jour, Estu­aires, coll. « Hors-série », 2019, ISBN : 978–99959-749–8‑5

paul mathieu d'abord un peu de jour

Paul Math­ieu (1963), est un poète, cri­tique lit­téraire et nou­vel­liste de nation­al­ité belge et lux­em­bour­geoise. Il vit en Lor­raine belge. Ce poète dis­cret s’inscrit par­faite­ment dans l’esprit de cer­cle qui réu­nis­sait, dans cette région des trois fron­tières, des auteurs et artistes belges (Arthur Prail­let), lux­em­bour­geois (Edmond Dune, Roger Bertemes, les édi­tions Estu­aires de René Wel­ter), ou ital­iens (Lui­gi Mormi­no et Fran­co Prete). La revue Tri­an­gle et les édi­tions L’Apprentypographe qui furent fondées à Harnon­court par Guy Gof­fette, avec André Schmitz, Vital Lahaye, Anne-Marie Kegels, Michel Pesch et Michèle Garant, pour­suiv­ront cette tra­di­tion d’échanges, tout comme l’avait fait La Dryade de Georges Bouil­lon ou Georges Jacquemin, ou comme le per­pétuent aujourd’hui le col­lec­tif édi­to­r­i­al  et la revue Tra­vers­es ani­més par Patrice Breno. Con­tin­uer la lec­ture

La fièvre poétique

Philippe LEUCKX, Doigts tachés d’ombre, Cygne, 2020, 58 p., 10 €, ISBN : 978–2‑84924–617‑7

leuckx doigts tachés d'ombre éditions cygnePrès de soix­ante poèmes répar­tis en six chapitres com­posent ce nou­veau recueil de Philippe Leuckx. Ici, il rassem­ble des œuvres parues dans divers­es revues ain­si qu’inédites. Comme c’est le troisième opus que je recense pour Le Car­net, la curiosité m’a poussé à ren­con­tr­er l’auteur sur son lieu d’écriture. Il habite Braine-le-Comte, une mai­son tenue avec grand soin, à l’instar de ses poèmes et pub­li­ca­tions. Le bâti­ment pro­tège un jardin à l’arrière, tout en longueur, ser­ré par ceux des voisins. À la fois maîtrisé et hir­sute, il y pro­lifère autant de couleurs que de par­fums, à l’exemple de la pro­lifique plume du poète. Con­tin­uer la lec­ture

Passés mais point perdus

Un coup de cœur du Car­net

Guy GOFFETTE, Pain per­du. Poèmes, Gal­li­mard, 2020, 150 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑07–289494‑7

guy goffette pain perduEn 2016, comme il le racon­te à Nico­las Crousse (Le Soir, 17 mai 2020), Guy Gof­fette est vic­time d’un A.V.C. qui l’empêchera d’écrire trois années durant. Or, Gal­li­mard lui demande instam­ment quelque man­u­scrit. L’au­teur s’avise alors de fouiller son tiroir de poèmes restés inédits, soit qu’à l’époque ils lui aient paru insat­is­faisants, soit qu’ils s’in­té­graient mal dans un pro­jet de recueil. Il en choisit plusieurs, leur apporte les mod­i­fi­ca­tions qu’il juge oppor­tunes, opéra­tion facil­itée par le recul : cer­tains textes remon­tent à de longues années, jusqu’à 1964… D’autres, qui avaient paru dans des revues ou des antholo­gies, font l’ob­jet d’une sélec­tion et d’une révi­sion sim­i­laires. Tel est le mode rétroac­t­if sur lequel est né Pain per­du, dont le titre sug­gère plaisam­ment le procédé de reval­i­da­tion qui en con­stitue la genèse. Jadis, en effet, on ne jetait pas les tranch­es de pain ras­sis : mouil­lées dans une soupe de lait et d’œuf, puis frites à la poêle et saupoudrées de sucre, elles deve­naient une qua­si frian­dise. Con­tin­uer la lec­ture

Hauts talons et mousse de lait

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, Scalde, 2020, 237 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930988–12‑2

Le para­doxe Sylvie Gode­froid !

Per­son­nal­ité en vue du micro­cosme, elle se dis­tingue par son écoute des autres (notam­ment des auteurs et autri­ces qu’elle cou­ve au sein de la Sabam), son calme et son dynamisme à l’anglo-saxonne, ini­tiant mille pro­jets et ren­con­tres. Con­tin­uer la lec­ture

La tête dans les nuages

Béa­trice LIBERT et Pierre LAROCHE, La sourde oreille et autres menus tré­sors, Hen­ry, coll. « Bleu marine », 2020, 48 p., 12€, ISBN : 978–2‑36469–222‑0

On ne demande pas au sal­adier
De racon­ter des salades
Ni à l’armoire à épices
De pass­er mus­cade
Encore moins au sel de cass­er
Du sucre sur le dos du cabil­laud 

« Créadi­vaguer », tel est le mou­ve­ment qui sem­ble avoir présidé à l’écriture de La sourde oreille et autres menus tré­sors de Béa­trice Lib­ert, pub­lié aux Édi­tions Hen­ry. La poétesse, qui n’en est pas à son pre­mier ouvrage de poésie ni à sa pre­mière col­lab­o­ra­tion avec un artiste, s’associe ici avec l’artiste Pierre Laroche pour livr­er ce petit bijou de poésie pour la jeunesse. Con­tin­uer la lec­ture

L’ordinaire effronté

Mar­celle PÂQUES, Le cristal des jours, Bleu d’encre, 2020, 52 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930725–31‑4

La mai­son d’édition Bleu d’encre avec son si joli logo, pour­suit sa pub­li­ca­tion de recueils de poésie. Claire, soignée et aérée, au for­mat 11 x 19 cm sur papi­er crème, elle offre aujourd’hui son vingt-deux­ième numéro à Mar­celle Pâques, « femme ordi­naire, vie ordi­naire en apparence », m’écrit-elle par email. Cepen­dant : La tête à l’envers / Les pieds dans les nuages / La vie dégrafe son cor­sage. Con­tin­uer la lec­ture

Où l’insignifiant jouxte l’essentiel

Serge NÚÑEZ TOLIN, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, Rougerie, 2020, 70 p., 13 €, ISBN : 978–2‑85668–407‑8

Tel qu’il se révèle à petites touch­es dans ce nou­veau recueil, l’au­teur n’est pas un écorché vif ou un parangon de l’an­goisse exis­ten­tielle, tant s’en faut. Au gré de nom­breuses vari­antes, le thème de l’Ac­cord en effet ne cesse de se ren­forcer en se répé­tant au fil des pages : con­nivence du poète avec la nature en ses aspects les plus hum­bles, bouf­fées de joie, sen­ti­ment apaisant d’ex­is­ter, « nuit resplendis­sante de la présence », intu­itions de la total­ité et de la beauté, bon­heur comme « risque » à pren­dre ou, plus sim­ple­ment, comme cet accueil du matin qui se fait en moi autant qu’au dehors. Ain­si le texte de Flaubert qui ouvre la sec­onde par­tie rêve-t-il d’une assim­i­la­tion com­plète avec le monde naturel. Même un bref moment de mélan­col­ie ne suf­fit pas à fis­sur­er la con­fi­ance. Le plus sur­prenant, dans tout ceci, est la bonne adéqua­tion du lan­gage ver­bal au réel : « les mots rejoignent ce qu’ils désig­nent. Tout s’ac­corde alors que je par­le, chaque mot fait mouche et les choses reçoivent, avec le nom qu’on leur a don­né, notre présence recon­duite » ; « pass­er les mots par la prairie du réel. […] S’a­juster au réel, ce qu’on ne cesse de faire ». On le con­state, leçon d’at­tente, d’at­ten­tion et de patience, la poésie de Serge Núñez Tolin tranche forte­ment avec une ten­dance dom­i­nante ces dernières décen­nies : l’ex­trême dif­fi­culté de trou­ver une entente sta­ble avec soi-même, con­di­tion pour­tant indis­pens­able pour faire la paix avec le monde extérieur et les autres, l’i­nadéqua­tion rad­i­cale des mots jouant dans ce mal-être un rôle décisif. Con­tin­uer la lec­ture

Et du dépl(o)iement

Un coup de cœur du Car­net

Marc DUGARDIN, D’une douceur écorchée. Jan­vi­er 2016 — Décem­bre 2018, suivi d’une approche par Vin­cent Tholomé, Rougerie, 2020, 13 €, ISBN : 978–2‑85668–408‑5

[…]
par où com­mencer
n’est pas
une ques­tion d’oiseau

Par où com­mencer, par quel bout pren­dre notre exis­tence, com­ment com­pos­er avec notre « mémoire d’être né », avec quel silence con­juguer notre parole, com­ment faire entr­er notre grande soif de vivre dans notre étroit gosier, où « […] c’est la honte qu’ils ont enfon­cée »? Ces ques­tions émer­gent sans doute à la lec­ture du recueil D’une douceur écorchée de Marc Dugardin (Édi­tions Rougerie). Con­tin­uer la lec­ture

Yvon Givert. « Je bague des idées sauvages »

Yvon GIVERT, Urgent recoudre, Pré­face de Daniel Charneux, Tail­lis Pré, 2020, 142 p., 18 €, ISBN : 978–2‑874509–158‑6

Yvons Givert Urgent recoudre, éditions Taillis pré (couverture du livre)Dans ce recueil poé­tique inédit, pub­lié à titre posthume, Yvon Givert (1926–2005) délivre une poésie élisant la con­ci­sion, la ful­gu­rance de la brièveté, des images, allant au plus nu, dans le refus de tout orne­ment, de tout lyrisme, de tout épanche­ment du vécu. Son secret ? Tailler les mots comme des silex, comme des couteaux — un mot qui revient sou­vent sous sa plume. Dans sa riche pré­face, Daniel Charneux con­voque Mar­cel More­au, lequel écrivait sidérale­ment à son frère « en Bori­nage » : « Vous êtes un vrai poète. Sans chichis, ni per­ruque, ni fond de teint. Là, nuita­m­ment là, des mots avec juste ce qu’il faut de lumière, de couteaux, de musique pour entr­er en nous comme un plaisir non émol­lient. Non mondain ». Con­tin­uer la lec­ture

Des Dieux et des choses

Lucien NOULLEZ, Tout peut com­mencer à trem­bler, Éd. de Cor­levour / Revue Nunc, 2020, 93 p., 16 €, ISBN : 978–2‑37209–074‑2

Lucien Noullez Tout peut commencer à trembler recueil de poèmes éditions de Corlevour / Revue NuncComme pour mieux se ren­dre disponible à l’écriture, Lucien Noullez ouvre ce dernier recueil par un poème d’ordonnancement. Afin que tout puisse com­mencer à trem­bler, le poète range, chaque objet à sa place, des plus triv­i­aux, les tor­chons, les bal­ais, les lavettes, à ceux dont il usera pour faire acte poé­tique, le cray­on (celui des acro­bates[1] sans doute), les livres et les pièges de l’orthographe. Con­tin­uer la lec­ture

Lettres sculptées

Annie PRÉAUX, Pier­res de vie, Coudri­er, 2020, 93 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–002‑3

Illus­tré par des sculp­tures de pierre de Chris­t­ian Claus, ce nou­veau recueil d’Annie Préaux prend un aspect aus­si archi­tec­tur­al que formel, tant les lignes des œuvres sont ici pures et géométriques, alors que là, elles sont archaïques et rudes ; à l’image de totems issus de réserves archéologiques. Ain­si, Pier­res de vie annonce bien ses couleurs de mar­bre et de gran­it, et dit aus­si bien son titre. La vie s’exprime ardem­ment dans ces formes et lignes défi­ant le poids et l’équilibre lourds de la matière, ain­si que dans les pleins et vides aériens nar­guant sa per­ma­nence et sa sta­bil­ité ; s’en trou­vant d’autant aug­men­tées. Con­tin­uer la lec­ture

Renouvellement amniotique

Elysa­beth LOOS, Ce que je con­fie aux vagues, Coudri­er, 2020, 115 p., 22 €, ISBN : 978–2‑39052–009‑2

ce que je confie aux vaguesLes dix illus­tra­tions d’Isabelle Buss­chaert sont splen­dides ! On aimerait avoir les orig­in­aux en main. Ce sont des tach­es de couleurs liq­uides s’épousant très har­monieuse­ment, et péné­trant le papi­er où s’immerge le regard comme dans un bain cos­mique. Veines et nervures génèrent les cartes de ter­ri­toires imag­i­naires et infi­nis, débor­dant large­ment leur mod­este for­mat de carte postale. Con­tin­uer la lec­ture