Un coup de cœur du Carnet
Pietro PIZZUTI, L’hiver de la cigale, Lansman, 2017, 40 p., 10 €, ISBN : 978–2‑8071–0146‑3

Laura Welter, 44 ans, est accusée du meurtre de l’ancien dictateur Oscar Antonio Somadossi Roederer. Elle était, depuis plusieurs mois, sa lectrice attitrée. Elle lui lisait essentiellement ses carnets. Le vieil homme malade et presque aveugle s’attendrissait de réentendre ses propres mots, notamment sur la naissance et l’enfance de sa fille Isadora, cette jeune enfant à qui il aimait raconter et réinventer l’histoire de La cigale et la fourmi. Lui qui avait échappé à la justice — même si le Tribunal des Disparus l’avait reconnu coupable pour crimes contre l’humanité — n’allait plus faire de vieux os. Alors qu’est-ce qui a poussé Laura Welter à l’assassiner ? Pour qui travaille-t-elle ? Peut-on ressentir de l’empathie, voire de la tendresse pour une crapule dont les milices ont tué de nombreux innocents ? Et cette même crapule peut-elle montrer ses failles et ses émotions paternelles ?
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Forte de ses missions d’éducation, de formation et d’échange, l’association IThAC – anciennement appelée asbl théâtre-éducation Promotion-Théâtre – s’est lancée, depuis 2004, dans le beau projet d’amener la pratique du théâtre en milieu scolaire et extrascolaire, à travers des œuvres d’auteurs dramatiques contemporains. Ce projet intitulé « La scène aux ados » a lieu tous les deux ans. Des auteurs, sélectionnés en amont, proposent des textes adaptés aux contraintes des grands groupes. Ces pièces se voient rassembler et publier chez Lansman, et ainsi mises à la disposition des enseignants et des ateliers théâtre. Mais le but ultime du projet reste la mise en scène. Des groupes de jeunes s’emparent de ces textes, les montent et les présentent au public lors de festivals organisés avec des théâtres et des centres culturels (la prochaine édition aura lieu lors de la saison 2017–2018). Ce projet est soutenu par différents opérateurs et associations, tels le Centre des Écritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles (CED-WB), l’association Émilie&Cie, la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) et la Province de Namur. Dans le cadre des publications 13 et 14 qui nous concernent ici, une nouvelle formule a été expérimentée. Les auteurs sont tous issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ils ont eux-mêmes participé à différentes étapes préparatoires et ont été accompagnés tout au long de leur processus d’écriture par le dramaturge belge Régis Duqué.
Le Fils, 35 ans, est sur le départ et l’annonce de but en blanc à ses parents pendant le repas du soir. Il est 19h précises et ils regardent bien tranquillement la télévision. Dans le costume de son père, la valise à la main, le Fils a décidé de partir loin. Très loin. Ses parents ont-ils bien entendu ? Eux qui cinq minutes plus tôt se disputaient sur la potentielle nouvelle couleur de leur salon. Faut-il d’ailleurs vraiment le repeindre ce salon ? L’incompréhension des premières minutes laisse rapidement place à la colère. Le Fils veut partir ? Lui qui ne sait pas s’habiller tout seul. Un assisté, pourrait-on dire. La Mère, pourtant si maternelle et affectueuse, se transforme en monstre crachant des mots vulgaires et odieux. Le déni suit quand le Fils annonce qu’il part retrouver celui, et non celle, qu’il aime. Ce coup — de poignard ou de feu, c’est au choix — leur sera fatal. Le cœur de la Mère saigne de voir partir la prunelle de ses yeux. La soirée avance. Des mondes continuent de s’affronter. Arrivent ensuite Monsieur, une mitraille à la main, Madame et le Fils de 33 ans de Monsieur et Madame, qui lui aussi aime les hommes. N’est-il pas temps de laisser partir son petit chouchou ? Et si cet amour était bien réel ? Et s’il ne fallait pas toujours « tuer le père » pour avancer ? Et si rien ne changeait finalement ?
Claire, une traductrice bordelaise, doit laisser partir la prunelle de ses yeux. Son fils, Sacha, s’en va à Pune, en Inde, pour poursuivre son cursus scolaire. Elle craint ce départ, elle qui a vu tant d’êtres aimés disparaître. Elle a élevé son fils seule, le père s’étant tué en voiture alors qu’elle était encore enceinte de Sacha. Fait étrange : ses propres parents sont également morts quelques semaines plus tard dans un accident de voiture.
Jackson Bay, Nouvelle-Zélande. Le bout du monde. Les touristes y vont pour sa nature sauvage, ses plages escarpées, sa faune locale… et surtout sa solitude de baie isolée du reste du monde. Le beau temps n’est pas toujours de la partie. Norman, Jeanne, Fish et Mendy y sont coincés. Les intempéries les obligent à rester enfermés dans la kitchenette du camping. L’envie de s’évader est très présente, mais chacun doit prendre son mal en patience. Dans ce huis-clos non désiré, on tue le temps et on apprend peu à peu à se connaître. Norman et Jeanne, la quarantaine, voyagent ensemble en camping-car. Norman a perdu sa femme, Claire, depuis peu. Il réalise son plus grand rêve : voyager en Nouvelle-Zélande, à défaut d’avoir pu le faire avec elle, si ce n’est à travers la lecture du Lonely Planet. Jeanne n’est pas très heureuse dans cette relation. Elle comble son mal-être en parlant beaucoup. Elle aimerait que Norman soit plus tendre, mais il reste dans sa bulle. Fish et Mendy, la trentaine, voyagent en solitaire. Eux aussi ont emporté avec eux leur lot de malheurs. Ils semblent se plaire et se rapprochent l’un de l’autre.
De rencontres fortuites en retrouvailles provoquées, ces neuf nouvelles convoquent des hommes et des femmes qui partagent, le temps d’un instant, des souvenirs surannés, envolés, la gêne d’une réunion improbable. Jean-Charles décide sur un coup de tête de rendre visite à un couple d’amis qu’il n’a plus vu depuis quinze ans. Vont-ils l’accueillir chaleureusement ? Un jeune homme recherche un peu de compagnie, un soir de fête et de grande solitude, et se retrouve attablé dans une discothèque avec un parfait inconnu, tout aussi seul que lui, rencontré quelques heures plus tôt dans un cinéma. Patricia revoit le père de son enfant qui l’a tant fait souffrir et ces lieux qu’elle a voulu fuir. Stéphane Malter sympathise avec son voisin de table dans un bar miteux de la côte. Ils renchérissent à qui aura le dernier mot et le cri le plus effrayant à la manière de Richard Widmark dans Panique sur la ville. Paul emmène sa compagne sur le champ de sa jeunesse, à travers ses premières expériences de planeur, ses premières peurs et ses premières envies de sublimer les choses par l’art. Dans un café où elle a ses habitudes, une femme attend un Xème homme rencontré sur la toile. À la terrasse du Continental, lieu qu’il fréquentait énormément lorsqu’il était journaliste, André tombe par hasard sur son ancienne maîtresse. Une autre terrasse voit l’invraisemblable réunion de Maxime Junior et d’un homme, tout de noir vêtu, qu’il avait croisé des années plus tôt, à l’hippodrome, là où Junior tentait tant bien que mal de se faire une place entre son imposant père et sa jambe boiteuse. Pour combler un manque, Roland recherche la présence d’Ingrid à la fête de fin de tournage du film dont il est le scénariste.
Un couple se sépare. Qui garde la petite lampe ? Le meuble en teck ? Les casseroles ? Ces couverts, il n’en a plus besoin. Ces assiettes ? Ce sont celles de sa grand-mère à elle. Les DVD là, qui les prend ? Et ainsi de suite, jusqu’à la serpillière et le tapis d’entrée. Peu à peu, leur logement, qui a vu leur amour se révéler, brûler de mille feux avant de s’éteindre doucement, est déserté par ses occupants. L’appartement est vidé, nettoyé, la clé est rendue au propriétaire, les souvenirs sont exilés. Il n’y a plus qu’à se ressourcer ailleurs, voyager, essayer d’oublier, se familiariser avec la solitude, retrouver un toit, acheter de la nouvelle vaisselle, inscrire son nom sur la sonnette une Xème fois…
Dans une ville — qui pourrait être n’importe quelle ville — une jeune femme — qui pourrait être n’importe quelle femme — est assise sur le trottoir. Toute la journée, Elle reste là, entre la banque et le salon de coiffure, à attendre que les passants daignent la regarder et lui laisser une petite pièce dans son chapeau rapiécé. Toute la journée défile sous ses yeux un cortège d’humains. Chacun y va de sa petite remarque ou de son petit geste. Il y a ceux qui sont excédés par sa présence. C’est le cas de la jeune coiffeuse envoyée par sa patronne pour la chasser. Il y a ceux qui voient en elle une héroïne : le romancier pour son nouveau livre (au grand dam de sa femme) et le présentateur du JT pour un blockbuster. Il y a ceux qui aimeraient l’aider, comme la commissaire de police et l’assistant social, mais qui ne parviennent pas à établir un dialogue. Il y a ceux qui sympathisent avec elle : l’étudiant qui aime bavarder et lui apporter du miel, la chapelière qui veut lui offrir un beau chapeau. Puis, il y a tous ceux qui voient ces clochards comme de la vermine, des déchets humains à nier et refouler le plus loin possible. Le bourgmestre et futur ministre ne s’apprête-t-il pas d’ailleurs à entreprendre une grande réforme dans sa ville ?
Le ciel de Clémence s’est obscurci lorsqu’elle avait treize ans. Alors qu’elle empruntait le métro pour rentrer chez elle, deux jeunes hommes l’ont sauvagement agressée et violée. Après cet acte lâche et barbare ont suivi des années difficiles, un long chemin de reconstruction physique et surtout mentale. Aujourd’hui, âgé de vingt ans, la jeune femme semble avoir repris goût à la vie. Elle fréquente les bancs de l’Université Libre de Bruxelles. Elle s’y rend en métro chaque matin, non sans craintes, mais avec la niaque d’une survivante. De petits rituels l’aident quand l’angoisse l’envahit. Elle s’imagine au pied d’un frangipanier, ce bel arbre qui peuple le pays de son père, malheureusement décédé peu auparavant d’un cancer. Clémence aimerait retourner au Rwanda, même si elle sait qu’elle y sera toujours considérée comme une blanche, elle qui a la peau dorée des métisses. Elle se prend d’amitié pour ce pays qui a lui aussi connu des heures très sombres.
Qu’est-ce qu’une histoire d’amour ? Quelque chose que nous vivons tous, ou presque. Deux solitudes qui se rassemblent et qui se lancent, plongent et sautent ensemble. Un processus chimico-social qui reste, dans la plupart des cas, très éphémère. L’amour fait place, le plus souvent, à la routine, mais peut aussi faire place à la douleur, à la rancœur, voire à la haine. Une histoire d’amour n’est jamais toute blanche ou toute noire. Elle est joyeuse et triste à la fois. Des sentiments les plus opposés s’y manifestent.
Iften est retrouvé mort dans un terrain vague. Ce jeune médecin algérien résidait clandestinement en Belgique. Sa terre natale semblait l’avoir oublié, comme nombre des siens. Le travail manquait. Seule la belle Europe le faisait encore rêver. Un ami l’y attendait, Abdel, et la sœur de celui-ci, Leila. On lui promettait un travail, l’amour et un avenir plus clément. Alors, après avoir traversé la Méditerranée sur un rafiot de misère, après avoir attendu un temps infini en centre fermé à Lampedusa, après avoir avalé les kilomètres en Italie et en France, Iften a touché le sol du Royaume de Belgique. Mais le rêve a semblé vite avorté. Grâce à Abdel, il avait trouvé un boulot de maçon. Saïd, son patron, qui se disait l’un de siens, n’a eu aucun scrupule à l’exploiter sur ses chantiers, comme tant d’autres. À la clé, un salaire dérisoire, une protection sociale inexistante, des conditions de travail inhumaines, une promesse de papiers jamais tenue et toujours la peur au ventre de se faire arrêter et renvoyer au pays. Pourquoi Iften a‑t-il trouvé la mort ? Est-ce dû à un accident de travail ? Peut-être était-il devenu gênant, son esprit contestataire peu à peu se réveillant ?
Aujourd’hui : plusieurs personnes sont entendues par la police suite à une sombre histoire de viol dans le métro au cours duquel personne n’est intervenu. Tous essaient de se justifier comme ils peuvent, mais la culpabilité les ronge.
Les terrils, balafres d’une époque révolue, dominent le paysage borin. Ces immenses cathédrales de terre et de suie ont toujours trôné au fond du jardin de Pétrone. Le jeune homme a grandi dans cette région aujourd’hui appauvrie. De sa vie, il n’a jamais su quoi faire. Dès sa naissance, il s’est montré fébrile et inutile. Que faire d’un enfant aux poumons noirs ? Son père, Icare, souffre de ne pas avoir pris son envol. Sa mère, Europe, porte le deuil des nombreux morts qui peuplent sa famille. Elle sombre dans l’alcool, chaque bouteille qu’elle vide étant un chagrin de moins sur ses épaules. Il faut préciser que c’est une tradition familiale de passer de vie à trépas. Le buffet de la salle à manger déborde de photos des aïeuls disparus. Pétrone, dont le nom résonne comme de la pierre, hérite de la maison familiale, celle que les mains malhabiles de son architecte de père ont construite. Cette maison chancelante n’est plus qu’une ruine. L’entrepreneur que Pétrone a contacté est formel : il faut vendre le terrain et raser la demeure. La rénover ne provoquerait que de plus grands tracas. Que faire face à ces briques où se promènent allègrement les souvenirs et les fantômes ? Que faire face à cet héritage quand on a seulement vingt-cinq ans ?
Adèle revient dans le village de pêcheurs de sa grand-mère Maria, là où elle a passé toutes ses vacances scolaires. Ce village a vu naître tous ses jeux d’enfant, ainsi que cette infaillible relation entre une vieille femme et sa petite-fille. Ce village est aujourd’hui déserté de ses pêcheurs et de ses âmes, la ville les ayant tous appelés. Adèle ne sait plus très bien où elle en est. Un homme, Nicolas, traîne dans sa tête. Le fruit de leur amour grandit dans son ventre. Doit-elle garder ce petit être alors qu’elle ne rêve que de partir en mer ? De mener une vie d’aventurière à travers vents et marées comme son héroïne d’enfance, la pirate Anne Bonny ? Après tout, les femmes n’ont peut-être pas leur place parmi les matelots. Et que faire de Nicolas ? L’attendrait-il tout en dessinant le fil des jours comme Pénélope cousait en attendant Ulysse ? Lui-même n’est-il pas tout aussi perdu depuis qu’il a rencontré sur les routes des naufragés de la vie ? Adèle cherche des réponses auprès de sa « Maria de la mer », aujourd’hui disparue, ainsi qu’auprès de La Vagabonde, l’épave de son grand-père René. Les fantômes de la vieille femme et du vaillant navire sont omniprésents.
Un homme vraisemblablement en colère contre le monde nous prend à partie. Qui est-il pour se permettre de nous recracher à la face tous les travers de notre humanité ? Un philosophe ? Un vagabond qui traîne son discours de place en place ? Un despote ? Un prophète ? Un para-humain ? Il est un peu de tout cela à la fois.