Un coup de coeur du Carnet
Stéphanie BLANCHOUD, Je suis un poids plume, Lansman, 2017, 36 p., 10€, ISBN : 978–2‑8071–0136‑4
Un couple se sépare. Qui garde la petite lampe ? Le meuble en teck ? Les casseroles ? Ces couverts, il n’en a plus besoin. Ces assiettes ? Ce sont celles de sa grand-mère à elle. Les DVD là, qui les prend ? Et ainsi de suite, jusqu’à la serpillière et le tapis d’entrée. Peu à peu, leur logement, qui a vu leur amour se révéler, brûler de mille feux avant de s’éteindre doucement, est déserté par ses occupants. L’appartement est vidé, nettoyé, la clé est rendue au propriétaire, les souvenirs sont exilés. Il n’y a plus qu’à se ressourcer ailleurs, voyager, essayer d’oublier, se familiariser avec la solitude, retrouver un toit, acheter de la nouvelle vaisselle, inscrire son nom sur la sonnette une Xème fois… Continuer la lecture
Dans une ville — qui pourrait être n’importe quelle ville — une jeune femme — qui pourrait être n’importe quelle femme — est assise sur le trottoir. Toute la journée, Elle reste là, entre la banque et le salon de coiffure, à attendre que les passants daignent la regarder et lui laisser une petite pièce dans son chapeau rapiécé. Toute la journée défile sous ses yeux un cortège d’humains. Chacun y va de sa petite remarque ou de son petit geste. Il y a ceux qui sont excédés par sa présence. C’est le cas de la jeune coiffeuse envoyée par sa patronne pour la chasser. Il y a ceux qui voient en elle une héroïne : le romancier pour son nouveau livre (au grand dam de sa femme) et le présentateur du JT pour un blockbuster. Il y a ceux qui aimeraient l’aider, comme la commissaire de police et l’assistant social, mais qui ne parviennent pas à établir un dialogue. Il y a ceux qui sympathisent avec elle : l’étudiant qui aime bavarder et lui apporter du miel, la chapelière qui veut lui offrir un beau chapeau. Puis, il y a tous ceux qui voient ces clochards comme de la vermine, des déchets humains à nier et refouler le plus loin possible. Le bourgmestre et futur ministre ne s’apprête-t-il pas d’ailleurs à entreprendre une grande réforme dans sa ville ?
Le ciel de Clémence s’est obscurci lorsqu’elle avait treize ans. Alors qu’elle empruntait le métro pour rentrer chez elle, deux jeunes hommes l’ont sauvagement agressée et violée. Après cet acte lâche et barbare ont suivi des années difficiles, un long chemin de reconstruction physique et surtout mentale. Aujourd’hui, âgé de vingt ans, la jeune femme semble avoir repris goût à la vie. Elle fréquente les bancs de l’Université Libre de Bruxelles. Elle s’y rend en métro chaque matin, non sans craintes, mais avec la niaque d’une survivante. De petits rituels l’aident quand l’angoisse l’envahit. Elle s’imagine au pied d’un frangipanier, ce bel arbre qui peuple le pays de son père, malheureusement décédé peu auparavant d’un cancer. Clémence aimerait retourner au Rwanda, même si elle sait qu’elle y sera toujours considérée comme une blanche, elle qui a la peau dorée des métisses. Elle se prend d’amitié pour ce pays qui a lui aussi connu des heures très sombres.
Qu’est-ce qu’une histoire d’amour ? Quelque chose que nous vivons tous, ou presque. Deux solitudes qui se rassemblent et qui se lancent, plongent et sautent ensemble. Un processus chimico-social qui reste, dans la plupart des cas, très éphémère. L’amour fait place, le plus souvent, à la routine, mais peut aussi faire place à la douleur, à la rancœur, voire à la haine. Une histoire d’amour n’est jamais toute blanche ou toute noire. Elle est joyeuse et triste à la fois. Des sentiments les plus opposés s’y manifestent.
Iften est retrouvé mort dans un terrain vague. Ce jeune médecin algérien résidait clandestinement en Belgique. Sa terre natale semblait l’avoir oublié, comme nombre des siens. Le travail manquait. Seule la belle Europe le faisait encore rêver. Un ami l’y attendait, Abdel, et la sœur de celui-ci, Leila. On lui promettait un travail, l’amour et un avenir plus clément. Alors, après avoir traversé la Méditerranée sur un rafiot de misère, après avoir attendu un temps infini en centre fermé à Lampedusa, après avoir avalé les kilomètres en Italie et en France, Iften a touché le sol du Royaume de Belgique. Mais le rêve a semblé vite avorté. Grâce à Abdel, il avait trouvé un boulot de maçon. Saïd, son patron, qui se disait l’un de siens, n’a eu aucun scrupule à l’exploiter sur ses chantiers, comme tant d’autres. À la clé, un salaire dérisoire, une protection sociale inexistante, des conditions de travail inhumaines, une promesse de papiers jamais tenue et toujours la peur au ventre de se faire arrêter et renvoyer au pays. Pourquoi Iften a‑t-il trouvé la mort ? Est-ce dû à un accident de travail ? Peut-être était-il devenu gênant, son esprit contestataire peu à peu se réveillant ?
Aujourd’hui : plusieurs personnes sont entendues par la police suite à une sombre histoire de viol dans le métro au cours duquel personne n’est intervenu. Tous essaient de se justifier comme ils peuvent, mais la culpabilité les ronge.
Les terrils, balafres d’une époque révolue, dominent le paysage borin. Ces immenses cathédrales de terre et de suie ont toujours trôné au fond du jardin de Pétrone. Le jeune homme a grandi dans cette région aujourd’hui appauvrie. De sa vie, il n’a jamais su quoi faire. Dès sa naissance, il s’est montré fébrile et inutile. Que faire d’un enfant aux poumons noirs ? Son père, Icare, souffre de ne pas avoir pris son envol. Sa mère, Europe, porte le deuil des nombreux morts qui peuplent sa famille. Elle sombre dans l’alcool, chaque bouteille qu’elle vide étant un chagrin de moins sur ses épaules. Il faut préciser que c’est une tradition familiale de passer de vie à trépas. Le buffet de la salle à manger déborde de photos des aïeuls disparus. Pétrone, dont le nom résonne comme de la pierre, hérite de la maison familiale, celle que les mains malhabiles de son architecte de père ont construite. Cette maison chancelante n’est plus qu’une ruine. L’entrepreneur que Pétrone a contacté est formel : il faut vendre le terrain et raser la demeure. La rénover ne provoquerait que de plus grands tracas. Que faire face à ces briques où se promènent allègrement les souvenirs et les fantômes ? Que faire face à cet héritage quand on a seulement vingt-cinq ans ?
Adèle revient dans le village de pêcheurs de sa grand-mère Maria, là où elle a passé toutes ses vacances scolaires. Ce village a vu naître tous ses jeux d’enfant, ainsi que cette infaillible relation entre une vieille femme et sa petite-fille. Ce village est aujourd’hui déserté de ses pêcheurs et de ses âmes, la ville les ayant tous appelés. Adèle ne sait plus très bien où elle en est. Un homme, Nicolas, traîne dans sa tête. Le fruit de leur amour grandit dans son ventre. Doit-elle garder ce petit être alors qu’elle ne rêve que de partir en mer ? De mener une vie d’aventurière à travers vents et marées comme son héroïne d’enfance, la pirate Anne Bonny ? Après tout, les femmes n’ont peut-être pas leur place parmi les matelots. Et que faire de Nicolas ? L’attendrait-il tout en dessinant le fil des jours comme Pénélope cousait en attendant Ulysse ? Lui-même n’est-il pas tout aussi perdu depuis qu’il a rencontré sur les routes des naufragés de la vie ? Adèle cherche des réponses auprès de sa « Maria de la mer », aujourd’hui disparue, ainsi qu’auprès de La Vagabonde, l’épave de son grand-père René. Les fantômes de la vieille femme et du vaillant navire sont omniprésents.
Un homme vraisemblablement en colère contre le monde nous prend à partie. Qui est-il pour se permettre de nous recracher à la face tous les travers de notre humanité ? Un philosophe ? Un vagabond qui traîne son discours de place en place ? Un despote ? Un prophète ? Un para-humain ? Il est un peu de tout cela à la fois. 
Sophie a une bien morne existence. Elle qui rêve de devenir hôtesse de l’air échoue aux examens. Elle n’a pas d’autre ambition, aucun amoureux ni aucun ami. Tout semble vouer à l’échec. Pendant un instant, elle pense qu’un petit boulot à l’aéroport pourra la consoler. Mais rien n’y fait, le vague à l’âme est à sa porte. Ses défaites, ses désillusions, la solitude et un mal-être profond la font descendre au fond du gouffre. Elle ne veut plus remonter et s’enferme chez elle. Le noir et le vide l’entourent. Par peur de sauter définitivement dans cet abîme, elle décide de consulter un psy, Arnold Lebowski, qui lui conseille de réapprendre à socialiser et de commencer cet apprentissage en prenant un animal de compagnie.
Le néant ! Ce trou béant lié au rien, à l’inexistence, à l’absence. Martine Wijckaert — qui affectionne particulièrement la construction littéraire en trois temps et a écrit plusieurs trilogies — décline cette thématique en trois variations qui offrent différentes portes d’« entrée » sur cet abîme. La découverte du royaume des morts, le désert d’une vie déstructurée et agonisante, et le vide de nos existences sont au menu de ce récit publié aux éditions L’une & l’Autre.
Comme tous les vendredis, un homme traverse la place du Jeu de balle avec ses collègues pour aller déguster un bon stœmp chez Josiane. Un môme qui crie arrête son regard. L’homme s’approche et essaie, avec d’autres passants, de savoir où sont les parents de cet enfant, comment il s’appelle… Le gosse ne répond pas. Seuls d’horribles beuglements sortent de sa bouche. Il se débat et se mord le bras. Un type réplique que “c’est un enfant sauvage qui cause la langue des bêtes” et qu’il n’y a rien à faire. Alors que les badauds poursuivent leur route, l’homme ne parvient pas à quitter ce petit être. Il appelle les flics et les attend avec lui. C’est ainsi qu’il se rend compte que le gamin est une fille. Il l’appelle Alice. Cette dernière semble se calmer en sa présence. Il décide de la prendre sous son aile.
La première guerre mondiale fait rage depuis quatre ans. La fin approche doucement, mais personne ne le sait encore. Du côté de Liège, en Belgique occupée, vit la famille Loizeau. Amputée d’une partie de ses membres, cette famille de fermiers essaie tant bien que mal de tenir le cap. La ferme héberge encore trois générations sous son toit : le fils cadet, Julien, la mère et la grand-mère paternelle.
Dépressions, burn-out, troubles obsessionnels compulsifs, moments d’égarement, angoisses, traumatismes, insomnies… les tourments de l’âme sont légion. Thomas est un jeune psychologue. Il a ouvert son cabinet dans une maison qu’il a entièrement rénovée et a pu se créer en quelques années une clientèle et une solide réputation. Nous suivons l’une de ses journées quotidiennes : le lever du lit et la douloureuse séparation avec Alexia, sa compagne depuis près d’un an, la plongée dans ses notes et dossiers, les rendez-vous du lundi qui s’enchaînent, l’irrésistible envie d’en avoir fini avec cette journée, de retrouver sa moitié, de partager un peu de temps libre avec elle. Les patients de Thomas défilent et ne se ressemblent pas. L’un est un exécrable personnage qui ferait bien de se remettre en question. Un autre souffre de ne pas être à la hauteur au regard de ses parents. L’un est rattrapé par son passé et les images d’épouvante et de guerre qui le hantent. Une autre a développé une maniaquerie incommensurable… Chacun vient chercher une issue à ses problèmes, une réponse, un traitement, une oreille attentive ou simplement un peu de réconfort. Thomas voit des avancées évidentes avec certains. D’autres se montrent plus coriaces. C’est le cas de Madame Favereaux, sa dernière patiente du lundi.