Un coup de cœur du Carnet
Thomas LAVACHERY, Le cercle, Esperluète, 2021, 64 p., 14.50 €, ISBN : 978–2‑35984–136‑7
Libéré enfin des obligations et du jugement des autres, un retraité renoue avec la vie de réjouissante façon.
Dernier de sa fratrie et veuf depuis peu, Henri Juel se retire dans le village de Versol. Son bagage se réduit à quelques vêtements, des livres d’aventure, un peu d’or et ses titres de rente. À soixante ans, il entame une nouvelle vie qu’il espère riche d’explorations à bicyclette et de rencontres. Le pays lui plait « pour sa rugueuse beauté » et l’accueil tout aussi rugueux des habitants ne l’effraie pas. Un café du bourg voisin devient son point de chute : la tenancière a du charme, mais surtout, le manège de quelques messieurs dans un coin l’intrigue. « Avant qu’il ne les eût dérangés par ses rires, les trois types se livraient à des manipulations de croupiers. Ça chuchotait, ça causait par signes… ». Il y a dans les activités de ce cercle comme un mystère que Juel est bien décidé à éclaircir. Continuer la lecture
Dans la restauration, les mots sont plus essentiels que ce qu’il pourrait sembler de prime abord (comme dans le reste de la vie en somme). La lecture de la carte d’un restaurant déclenche l’envie, le désir, le fantasme, ouvre et nourrit l’appétit. Et rien n’est plus rageant qu’un plat qui ne s’avère pas à la hauteur de son appellation, qui se révèle moins original, moins savoureux que sa promesse. Le Restaurant Frédéric Doucet à Charolles, en Bourgogne, n’est pas un de ces établissements bonimenteurs, pas un de ceux qui affabulent, romancent, si l’on en croit Nicole Malinconi. « Car, dit le chef, une assiette ne ment pas sur son nom ». C’est sur ce même principe éthique des mots qui disent vrai et collent au plus près du réel que l’autrice, invitée privilégiée des cuisines du restaurant, décrit ce qu’elle y a vu et qui est habituellement occulté à la clientèle.
Une fille aux cheveux rouges, débardeur clair et baskets, courant comme une dératée dans la capitale berlinoise afin de sauver son ami Manni. C’est cette image-culte que le titre Cours Lola, cours ! évoque à ceux d’« un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». À présent, il réfèrera également, dans l’esprit des plus jeunes cette fois, à un album jeunesse publié chez Esperluète éditions, celui de Geneviève Casterman qui précise elle-même que « le titre du livre n’a rien en commun avec le film éponyme que le prénom de son héroïne ».
Kikie Crêvecœur aime les livres et, depuis plus de trente ans, elle dépose ses images entre leurs pages. Il était donc naturel qu’un livre soit consacré à cette artiste passionnée par les résonances que créent les mots, par les objets qui les véhiculent, les hommes et les femmes qui les façonnent, les portent, les font vivre et jouent avec eux.
Lorsque vous prenez le doute entre vos mains — un livre à la jaquette en papier Kraft ordinaire sur lequel vous pouvez lire ce titre laconique sans majuscule et observer un amusant dessin au bic d’un dromadaire, ou plutôt d’un chameau à trois bosses — vous êtes déjà happé par l’univers d’Anne Wolfers.
Il est des écrivains qui font honneur à la vie des autres et qui mettent leur savoir-faire au service de récits de vie qui autrement ne verraient sans doute jamais le jour. Une démarche qui était déployée avec brio déjà dans les trois derniers ouvrages de Jean Marc Turine, dont
Dans ce récit poétique, la cinéaste, photographe, écrivain et poète Dominique Loreau part de notre rapport à l’autre, à l’animalité. Quelques pas de côté se tient sous le signe de l’eau. Des protagonistes non humains entrent en scène, des crabes chinois qui prolifèrent dans les eaux du Nord après que des larves ont été accidentellement importées dans l’estuaire de l’Elbe à Hambourg. Dominique Loreau explore magnifiquement, sous d’autres guises, ce qu’elle a interrogé dans son film Dans le regard des bêtes. Que percevons-nous de la vie animale, de sa richesse ?
Le blanc, le noir – entre, le gris. Le vertical, l’horizontal – la diagonale parfois. La présence, l’absence – en pointillés. Évoquer, expliquer – transfigurer. Le passé, le futur – et le présent. La persistance, l’éphémère – éternité fugace. La pluie, le soleil – là, l’arc-en-ciel. Rester, partir – revenir. Dehors, dedans – ou ailleurs, peut-être. Opposés, indissociables – coude à coude. Ce sont là quelques-unes des dimensions, proches, éloignées, que Colette Nys-Mazure effleure ou pénètre dans son dernier recueil.
Romancière, poète, cinéaste, metteuse en scène, Frédérique Dolphijn bâtit une œuvre attentive aux infra-voix, aux mouvements souterrains qui ouvrent sur d’autres mondes. La finesse subtile avec laquelle elle mène les dialogues de la très belle collection Orbe aux éditions de l’Esperluète (
Qu’allait écrire Nicole Malinconi, après avoir donné voix à Theresa Stangl, la veuve de Franz Stangl, ex-commandant du camp d’extermination de Treblinka (
Il était une fois la Bryone, une plante toxique et magique aussi appelée navet du diable. Est-ce celle-ci qui donne son nom à cette jeune princesse et à la légende qui lui est attachée ? Une légende que revisite pour nous Ludovic Flamant sous la forme sombre du conte. Et comme dans tous les contes, il y a la princesse, le roi autoritaire et surtout la forêt obscure et tentatrice. Il y a aussi l’ombre de la folie qui plane sur les protagonistes. Une démence, une obsession attisées par le secret sylvestre que Bryone cherche à percer. C’est que Bryone se sent à l’étroit dans ce château, dans ce village où les cloches de l’église, lancinantes, résonnent en elle comme un chœur :
L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Quand l’art du récit se noue à la voix du conte, les mots se soulèvent pour évoquer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que traverse la fêlure, les animaux, les forêts. Après Pour ne plus jamais perdre, Les cerfs (
Odeur de chlore, bonnet qui colle ou fait plisser le crâne, casiers à pièce et petit plongeoir, Cécémel à la cafétéria, pédiluve à l’entrée ou Dextro-energy après l’effort ? Nous avons tous des souvenirs étonnants, précis ou nostalgiques liés à ce lieu curieux qu’est la piscine.
La pratique du dialogue peut revêtir différents visages. Si Platon en a fait une des modalités de l’exercice philosophique, il peut privilégier l’échange exploratoire au fil d’une rencontre laissant place à l’aléatoire, au tracé d’une pensée qui rebondit, qui ricoche, sans jamais refermer en réponses les événements qui lui arrivent. Le jeu que l’on pourrait dire lewiscarrollien qui préside au recueil Activer les possibles a pris la forme de notions tendues par Frédérique Dolphijn à la philosophe Isabelle Stengers. « Singulier singulière », « sève », « Starhawk », « perception », « contrainte », « résister », « nommer », « fiction », « tissu », « intriquer » pour n’en convoquer qu’une poignée… Autant de mots au plus loin de mots d’ordre que les deux interlocutrices activent en suivant des « lignes de sorcière », des lignes qui bifurquent dirait Deleuze. « Dans “étonnement” il y a “tonnerre” » énonce Isabelle Stengers. Cette puissance d’étonnement, d’ouverture au monde place la pensée, l’action, le sentir, le percevoir sous le signe de la rencontre avec ce qui nous transforme.