Archives par étiquette : Esperluète éditions

Je fais des grosses bulles, je joue au sous-marin

Geneviève CASTERMAN, Se jeter à l’eau, Esperluète, coll. « Accordéons », 2018, 32 volets, 15 €, ISBN : 9782359841022

Odeur de chlore, bonnet qui colle ou fait plisser le crâne, casiers à pièce et petit plongeoir, Cécémel à la cafétéria, pédiluve à l’entrée ou Dextro-energy après l’effort ? Nous avons tous des souvenirs étonnants, précis ou nostalgiques liés à ce lieu curieux qu’est la piscine.

Après nous avoir fait découvrir avec son œil affectueux la Costa Belgica, l’autoroute E411 ou la rue De Praetere dans trois petits formats carrés (déjà chez Esperluète), Geneviève Casterman nous propose d’enfiler notre maillot – et vous, plutôt une ou deux pièces ? plutôt slip ou boxer ? – et déploie son univers aussi drôle et touchant qu’attentif aux détails le long d’un étonnant et dodu leporello. Du côté des bébés nageurs, ça flotte et ça bécote, et ça s’accroche à des grosses bouées ou à des planches. Une otarie est venue elle aussi musarder dans le petit bassin. Êtes-vous prêts pour la leçon d’aquagym ? À moins que vous ne soyez venu exhiber vos biscottos ou apprendre le dos crawlé ? Conter fleurette à une autre nageuse, dès qu’elle aura fini sa longueur ? C’est qu’il en existe des rapprochements opportuns ou maladroits dans cette grande étendue d’eau : « Frôlements furtifs / coup de pied, griffes / les corps anonymes s’effleurent / pas toujours en douceur. » Fantaisie aidant,  l’autrice-illustratrice s’autorise même à nous montrer qu’il n’y a pas que les bras des plus jeunes ou des plus téméraires pour mouliner dans l’eau…ne serait-ce pas quelque tentacule de poulpe, que nous voyons tout au fond ? Et à côté, une étoile de mer ? Continuer la lecture

Isabelle Stengers, Frédérique Dolphijn : tissage d’un dialogue

Isabelle STENGERS, Activer les possibles, dialogue avec Frédérique Dolphijn, Esperluète, coll. « Orbe », 2018, 144 p., 13.80 €, ISBN : 978-2-35984-101-5

La pratique du dialogue peut revêtir différents visages. Si Platon en a fait une des modalités de l’exercice philosophique, il peut privilégier l’échange exploratoire au fil d’une rencontre laissant place à l’aléatoire, au tracé d’une pensée qui rebondit, qui ricoche, sans jamais refermer en réponses les événements qui lui arrivent. Le jeu que l’on pourrait dire lewiscarrollien qui préside au recueil Activer les possibles a pris la forme de notions tendues par Frédérique Dolphijn à la philosophe Isabelle Stengers. « Singulier  singulière », « sève », « Starhawk », « perception », « contrainte », « résister », « nommer », « fiction », « tissu », « intriquer » pour n’en convoquer qu’une poignée… Autant de mots au plus loin de mots d’ordre que les deux interlocutrices activent en suivant des « lignes de sorcière », des lignes qui bifurquent dirait Deleuze. « Dans « étonnement«  il y a « tonnerre«  » énonce Isabelle Stengers. Cette puissance d’étonnement, d’ouverture au monde place la pensée, l’action, le sentir, le percevoir sous le signe de la rencontre avec ce qui nous transforme. Continuer la lecture

Estampillé « ritournelle »

Corinne HOEX et Kikie CRÊVECOEUR, Elles viennent dans la nuit, Esperluète, 2018, 24 p., 20 €, ISBN : 978-2-35984-105-3

un bruit léger de pas
elles viennent dans la nuit
depuis ce lieu perdu
les embrasser
les perdre

Cinq vers – une estampe.

Dans l’ouvrage Elles viennent dans la nuit de la poète Corinne Hoex et de l’artiste Kikie Crêvecoeur, cinq vers sur chaque page entrent en résonance avec une estampe sur l’autre page. Davantage qu’un dialogue, il faudrait sans doute parler d’un diptyque : les poèmes se voient non véritablement illustrés par les estampes mais, eux-mêmes devenus empreintes fragiles (de par la retenue et la délicatesse qui sourd d’eux), ils sont embrassés et perdus à travers elles – et vice versa. Continuer la lecture

Où, en contemplant trois fois rien, on est, mine de rien, renvoyés à nos propres vertiges intérieurs

Anne DE ROO, Les mille corps, Esperluète, 2018, 20 p., 8 €, ISBN : 978-2-35984-104-6

Ça commence ainsi, par une question :

Je sais, nous avons deux corps et même cent et même mille. Mais comment en parler, d’autres l’ont si bien fait avant nous ?

À lire ce Mille corps, on pourrait dire que le parti-pris d’Anne De Roo tient lieu de réponse. En parler, ce serait, alors, tout d’abord, se glisser dans les pas des autres, se laisser traverser par les manières de dire, les stratégies, de ceux et celles qui nous ont précédés, spécialement les Henri Michaux (à qui est dédié le recueil), les Norge et autres héritiers ou cousins du surréalisme. Agir ainsi, qu’est-ce que c’est si ce n’est se donner une famille, une tribu dans laquelle on se sent comme chez soi ? Non qu’il s’agirait ici de « délirer », de laisser son imagination prendre les devants. Non qu’il s’agirait de laisser la part belle aux rêves, aux parts d’ombre et autres strates généralement cachées, bien tenues à l’écart, de nos esprits plus ou moins bancals. Continuer la lecture

Le prix des cinq continents pour Jean Marc Turine

Jean Marc Turine

Le jury du prix des cinq continents de la Francophonie, réuni à Paris ce vendredi 5 octobre, a attribué le prestigieux prix littéraire à l’écrivain belge Jean Marc Turine pour le son roman La Théo des fleuves, publié aux éditions Esperluète. Le prix lui sera remis le 9 octobre 2018 à Erevan, en marge du XVIIe Sommet de la Francophonie. 

Continuer la lecture

Francis Vloebergs. À l’écoute de la matière

Francis VLOEBERGS, Gestes et matières, textes de Pierre-Jean Foulon, Esperluète, coll. [dans l’atelier], 2018, 96 p., 18 €, ISBN : 9782359840995

La rencontre entre un créateur et un historien de l’art relève avant tout d’une question d’oreille, d’écoute, d’ouverture à l’univers que l’artiste déploie. C’est sous le signe de l’œil absolu, analogon de l’oreille absolue, que se place Gestes et matières qui articule les œuvres du peintre Francis Vloebergs selon un ordre chronologique au texte de l’historien de l’art et conservateur honoraire du Musée Royal de Mariemont, Pierre-Jean Foulon. Interpréter une œuvre exige de capter ses harmoniques, de déposer les armatures et grilles théoriques passe-partout au profit d’une entrée en résonance avec les propositions esthétiques avancées. Avec finesse et puissance, Pierre-Jean Foulon établit des correspondances entre le travail de thérapeute de Francis Vloebergs et son aventure picturale, ressaisit l’énergie génétique transissant les deux champs. Si, à ses débuts, l’imaginaire plastique de Francis Vloebergs se nourrit des expressionnistes flamands, de Permeke en particulier, il s’éloignera rapidement de la figuration au profit d’une exploration des possibilités offertes par l’abstraction. Après sa rencontre décisive avec Louis Van Lint, représentant de l’abstraction lyrique, Vloebergs se tournera dans les années 1980 vers la géométrisation, dans une attention à la construction des formes. Mais le point de bascule aura pour nom un acte créateur ressaisi autour des virtualités de la matière, dans un élargissement du champ pictural en direction de la veine matiériste frayée par Tapiès (utilisation de matériaux divers, sable, cendre, pierre…). Continuer la lecture

Le petit prince prend le métro

Ludovic FLAMANT et Jeroen HOLLANDER, Passagers, Esperluète, 2018, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-35984-097-1

A priori, on peut hésiter entre des cartes du ciel et des cartes souterraines. Ou bien ce sont des circuits pour apprendre l’électricité ? Des plans de connexions synaptiques dans la boîte crânienne ? Ou bien le labyrinthe à bords perdus de minces terriers ? C’est peut-être le réseau raisonné des racines des hêtres de la Forêt de Soignes ? De ces points et lignes ainsi fixés sur les pages fourmille une intense mobilité… Probablement celle de nos émotions, de nos obsessions enfouies dans la profondeur incartographiable de nos cerveaux. Continuer la lecture

Dans l’intimité familiale des koalas

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Les koalas ne lisent pas de livres / Les grizzlis ne dorment qu’en hiver, Esperluète Éditions, 2018, 64 p., 18 €, ISBN : 9782359840957

Ce n’est pas un mais deux albums d’Anne Herbauts que publie l’éditeur belge Esperluète. Ou, plus exactement, deux livres en un seul et singulier objet : un livre à deux entrées, qui, par un habile jeu de reliure, se lit de façon telle que, lorsqu’on en termine un et qu’on le referme, on se trouve face à la couverture de l’autre. Fidèle à son habitude, Anne Herbauts joue avec la matérialité du livre en en créant deux dos-à-dos (l’un dédié aux mamans et aux papas, l’autre aux papas et aux mamans). Et comme d’habitude, le dispositif adopté fait pleinement sens. Continuer la lecture

Le livre de la mère

Alan SPELLER, Rideau, Esperluète, coll. « En toutes lettres », 2017, 48 p., 16 €, ISBN : 9782359840889

speller rideauLe titre. Un seul mot. Rideau. De fin. Sur la vie. De la mère du narrateur. Rideau. Tranchant comme un couteau. Découpant une scène, celle du début de la fin. La scène, mise sur une scène. Encadrée. Figée en une image tremblée. Avec le corps de la mère gisant, en son centre. Réitérée. Avec les mêmes mots, ou presque. D’ailleurs, peu de mots, tout au long de ce récit fragmentaire, pour cette scène et sa suite. Une succession de courts syntagmes, tels des vers libres, de trois ou quatre items, sans verbe souvent pour les lier. Des points, des virgules, des ellipses,  en remplacement. Continuer la lecture

Par amour, dit-elle

un-grand-amour_0057_lanon

©Virginie Lançon

Un grand amour de Nicole Malinconi (Esperluète éditions, 2015), mise en scène de Jean-Claude Berutti.

Une femme seule en scène. Dans un salon (esquissé par le décor). Une femme, à la vie déjà vécue. Un livre à la main. Celui de la journaliste Gitta Sereny, Au fond des ténèbres. Sur l’ex-commandant des camps d’extermination de Solibor, de Treblinka, Franz Stangl, l’époux de la femme en scène, Theresa Stangl. Qui se met à parler. À s’adresser à la journaliste, venue l’interviewer quelque temps auparavant. Sur ce qu’elle savait des activités de son mari. Sur sa vie avec lui, pendant la période nazie, et ensuite, au Brésil. Où elle semble avoir vécu heureuse. Elle se souvient de cet entretien. Revient sur ce qu’elle a dit et qui a continué à travailler son esprit. Continuer la lecture

Orbe, une nouvelle collection des éditions Esperluète

Ève BONFANTI et Yves HUNSTAD, Accueillir l’inattendu, Esperluète, 2017, 100 p., 9,50€, ISBN : 978-2-35984-083-4 ; Colette NYS-MAZURE, Quelque chose se déploie, Esperluète, 2017, 96p., 9,50€, ISBN :  978-2-35984-081-0 ; Jaco VAN DORMAEL, Écrire le chaos, Esperluète, 2017, 78p., 9,50€, ISBN :  978-2-35984-082-7

orbe bonfantiOn connaît déjà les différentes collections littéraires et imagées des éditions belges Esperluète, cette maison qui soigne particulièrement les écritures singulières alliées à un art visuel de choix. La rentrée littéraire est pour Esperluète l’occasion de présenter une toute nouvelle collection, « Orbe », qui offre à lire, sous la forme des dialogues, des réflexions d’auteurs à propos de leur pratique d’écriture et de lecture. Continuer la lecture

Où l’on entre avec plaisir dans les images d’une douce et discrète plasticienne

Anne LELOUP, Trouvé par terre (notes d’atelier), Esperluète, 2017, 64 p., 18 €, ISBN : 9782359840759

leloupVoilà belle lurette qu’Anne Leloup traîne discrètement ses guêtres dans le milieu littéraire. Une vingtaine d’années au moins. Esperluète, sa maison d’éditions, toute discrète qu’elle soit, affiche tout de même au moins cent cinquante auteurs. Ça n’est pas rien. Ça fait un fichu beau catalogue d’objets singuliers, mêlant souvent écriture poétique et sensible, à douce fleur de peau, et arts plastiques. Ça donne toujours des objets-livres hyper soignés, d’une grande beauté plastique, donnant envie de s’y perdre, de s’y plonger un peu beaucoup, d’y prendre son bain de calme et de tendre repos alors que ça s’agite partout autour de nous. Oui, les objets-livres qu’édite Anne Leloup ont cette force-là : ils offrent l’opportunité de poétiquement nous poser. Souffler un coup, comme on dit.

Oui mais.

Continuer la lecture

Le livre d’une négresse blanche

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Marc TURINE, La Théo des fleuves, Esperluète, 2017, 224 p., 18 €, ISBN : 9782359840766

turineTsiganes, roms, nègres blancs selon l’expression du poète bulgare Petria Vasli ou enfants du vent. Ce peuple paria, infréquentable, frappé d’une malédiction, dont on se méfie ; parasite dont les sociétés ont tellement souvent voulu se débarrasser, peuple méprisé dans l’Europe florissante, chassé, persécuté. Subissant la sauvagerie destructrice et ignoble, les actes scélérats et meurtriers ; victime des sévices de tous genres au 20ème siècle, ghettoïsé, raflé, déporté, gazé sous le nazisme, interné, maltraité sous le communisme. C’est à ce peuple fier et libre, par la voix de la vieille Théodora qui aura traversé tout le siècle dernier, que Jean-Marc Turine rend un hommage vibrant et puissant dans son magnifique roman La Théo des fleuves (Esperluète). Continuer la lecture

Les mots d’une passion tue

Dominique LOREAU, Ne pas dire, Esperluète, 2017, 40 p., 16 €, ISBN : 9782359840742

loreauLe texte de Dominique Loreau repose, dès son titre, Ne pas dire, sur un paradoxe puisqu’est mise en avant l’obligation de taire certaines choses, alors que le livre apparaît comme le dévoilement subtil d’une passion.

Mais dire n’est jamais innocent. Les conséquences d’une parole lâchée, parfois d’un seul mot énoncé, vous amènent au-delà de ce que l’on avait imaginé. Le monde n’est plus aux engagements, chacun a tendance à rester sur son quant-à-soi, par peur de rompre un enchantement ou, pire, de s’enfermer dans un quotidien aliénant. Continuer la lecture

Un peintre au plus près de son travail de création

Serge MEURANT, Visites à l’atelier du peintre Arié Mandelbaum, Esperluète, 2016, 96 p., 18,50 €   ISBN : 9782359840728

meurantLe regard d’un écrivain-poète sur le travail d’un artiste qu’il suit depuis quelques dizaines d’années. Un parcours sensible que Serge Meurant partage avec nous dans son livre Visites à l’atelier du peintre Arié Mandelbaum.

Il y a réuni les textes écrits à partir des années septante : évocations des tableaux et dessins évoluant au fil du temps, fragments poétiques… Continuer la lecture

Invitation à la danse

Corinne HOEX, Tango, gravures de Martine Souren, Esperluète, 2016, 20 p., 8 €   ISBN : 9782359840711

hoex-tangoSavez-vous danser le tango?

Corinne Hoex vous y invite, dans un poème troublant, cerné des sombres, intrigantes gravures de Martine Souren, intitulé tout simplement Tango.

Il faut danser, nous rappelle-t-elle, mais il lui manque une robe qui tienne au corps, alors que la sienne se dérobe en soieries glissantes, en rubans satinés, en franges mouvantes.

Une étrange plaquette, qui nous laisse au bord d’un secret. L’art de danser le tango, de tout son cœur, de tout son corps, peut-être.

Francine Ghysen