Archives par étiquette : Esperluète éditions

C’est un arbre, une forêt

Sara GRÉSELLE, Sil­va, Esper­luète, coll. « Cahiers », 2023, 20 p., 11,90 €, ISBN : 9782359841688

greselle silvaEn latin, Sil­va désigne le bois, le bosquet et, au fig­uré, une grande quan­tité, une matière abon­dante. Dans la langue de Sara Gréselle, le con­cret et l’imagé fusion­nent, et Sil­va évoque ain­si à la fois la femme-arbre et la femme-forêt. En ter­mes édi­to­ri­aux, Sil­va se con­cen­tre en une pla­que­tte, mince et allongée : 20 pages, seule­ment, à la sève épaisse et col­lante qui cir­cule irré­sistible­ment, irrigue pro­fondé­ment. Sil­va, plurielle­ment sin­gulière et sin­gulière­ment plurielle.

Dans ce texte puis­sant, Gréselle s’arrête sur une expéri­ence intime, qu’une femme sur qua­tre con­naî­trait, ce qui d’ailleurs « […] ne chang[e] rien à la soli­tude de l’expérience ». Un jour de Vénus pas très loin­tain donc, « une de [s]es branche a été arrachées. Non, ce n’est pas ça : une de [s]es branche est tombée. Ça n’a pas fait le bruit qu[’elle] avai[t] imag­iné ». Les mots posés soulig­nent la déli­catesse du moment et trahissent un mou­ve­ment qui ne souf­fre aucun retour en arrière : une fois que la branche, qui partage le flux vivant, les ter­mi­naisons nerveuses et la pul­sa­tion intérieure, se détache, elle retourne à la terre, qui accueille en silence. Il faut ensuite cautéris­er l’écorce blessée, accepter le temps de la cica­tri­sa­tion et « faire con­fi­ance aux racines, au réveil du print­emps, le temps que revi­enne, un jour, le chant des oiseaux ». Car le cycle, immuable, suiv­ra son cours. Con­tin­uer la lec­ture →

Il était une (double) fois

Un coup de cœur du Car­net

Myr­i­am MALLIÉ, Le cer­cueil de verre, Esper­luète, 2023, 80 p., 18 €, ISBN : 9782359841671

mallié le cercueil de verreBlanche-Neige, Cen­drillon, La Belle au bois dor­mant, Le Petit Chap­er­on rouge, La Petite Gardeuse d’oies, Le Vail­lant Petite Tailleur, Le Joueur de flûte de Hamelin, Hansel et Gre­tel, Le Loup et les Sept Chevreaux, Les Musi­ciens de Brême… Com­bi­en de con­tes et légen­des des frères Grimm se sont fau­filés dans nos ten­dres oreilles et peu­plent notre incon­scient depuis lors ? Il en est de moins con­nus, et tout aus­si fan­tas­tiques, qu’il est ent­hou­si­as­mant de (re)découvrir grâce aux con­teurs, ces chaînons d’une longue tra­di­tion spir­ituelle qui pal­pi­tent de « cette sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière à cette sorte de force vibra­toire que les grandes images de notre imag­i­naire con­tin­u­ent d’exercer sur nos esprits et nos corps, à tra­vers le temps et l’espace ». C’est le cas du Cer­cueil de verre, dont Myr­i­am Mallié offre une pas­sion­nante lec­ture dans son livre éponyme pub­lié aux pré­cieuses et minu­tieuses édi­tions Esper­luète. Con­tin­uer la lec­ture →

Écrire l’indicible, dit-elle

Nicole MALINCONI, Le mot ne dit pas tout, dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, Esper­luète, coll. « Orbe », 2023, 64 p., 12 €, ISBN : 9782359841619

malinconi le mot ne dit pas toutHuitième opus de la col­lec­tion « Orbe », créée en 2017 par les édi­tions Esper­luète, Le mot ne dit pas tout résulte d’un dia­logue entre Frédérique Dol­phi­jn et Nicole Mal­in­coni. La méth­ode a fait ses preuves et ne change pas ici : Nicole Mal­in­coni se prête au jeu et pioche des petits papiers sur lesquels fig­urent des mots, choi­sis par son inter­locutrice, qui con­stitueront le point de départ d’une réflex­ion sur l’écriture. Le style est spon­tané, le tutoiement naturel et les silences traduisent les hési­ta­tions et les doutes.

Ce n’est pas racon­ter qui prime pour moi, explique l’autrice, ce serait plutôt le désir de dire « au présent », de laiss­er aller l’écriture au départ d’une sit­u­a­tion, d’un événe­ment, d’un réel… Con­tin­uer la lec­ture →

Que serais-je sans toit ?

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine VAN ACKER, Le peu­ple d’ici-bas. Chris­tine Bris­set, une femme ordi­naire, Esper­luète, 2022, 208 p., 22 €, ISBN : 9782359841602

van acker le peuple d'ici basSi l’on vous demande de citer le nom d’une per­son­ne qui s’est illus­trée dans la lutte con­tre la mis­ère et pour l’accès au loge­ment dans l’immédiat après-guerre, il est fort prob­a­ble que le nom de l’Abbé Pierre vous vien­dra en pre­mier à l’esprit, du moins s’il vous en vous vient un. Cer­taine­ment pas celui de Chris­tine Bris­set. Sans doute de quoi illus­tr­er l’adage qui veut qu’une femme se cache sou­vent der­rière l’homme célèbre… Et pour­tant, pen­dant plus de quar­ante ans, cette pio­nnière de l’action sociale a mul­ti­plié les ini­tia­tives nova­tri­ces dont celle du squat et de la con­struc­tion col­lec­tive de loge­ments. Établie à Angers, mar­iée à un riche indus­triel, elle n’a eu de cesse de rompre avec les codes soci­aux liés à son rang et de se pos­er en pre­mière ligne des com­bats pour le loge­ment alors que la France, au sor­tir de la guerre, se déme­nait pour la reprise économique. Con­tin­uer la lec­ture →

Le collectionneur d’expériences

Thomas LAVACHERY, Le Net­suke, Esper­luète, 2022, 192 p., 22 €, ISBN : 9782359841572

lavachery le netsukeDans Le net­suke, le nou­veau roman de Thomas Lavach­ery, le nar­ra­teur Jacques Mellery racon­te avec une ten­dresse douce-amère la fin de son ado­les­cence. À cette époque, il passe ses journées hors de sa mai­son, dénuée de présence mater­nelle (par la mort) et pater­nelle (par l’effacement). En-dehors de l’école, où il ne brille pas par son impli­ca­tion, il explore sa com­mune et fréquente aus­si bien les esseulés que les familles de ses cama­rades au sein desquelles il se voit accueil­li avec évi­dence. Encore main­tenant, « [il] ignore ce qui plai­sait en [lui] mais [il] ne devai[t] pas en faire beau­coup pour [s]e faire accepter ». Peut-être était-ce dû à sa plas­tic­ité sociale, sym­pa­thique petit caméléon lui qui « changeai[t] de manière d’être, de par­ler, en fonc­tion des per­son­nes avec qui [il] se trouvai[t] ». Con­tin­uer la lec­ture →

Une armure de douceur

Un coup de cœur du Car­net

Vio­laine LISON, Vous étiez ma mai­son, dessins de Manon GIGNOUX, Esper­luète, 2022, 96 p., 18 €, ISBN : 9782359841596

lison vous etiez ma maison vfJ’ai quit­té la ville, le fleuve, le nœud coulant des jours. […]
Quit­té mes semelles de goudron pour mes pieds de terre rouge et d’herbes hautes.

Cinq verbes, treize lunes, une année de lundis dans la forêt. Par­tir, naître, engranger, trans­met­tre, renaître. Une année d’apprentissage et de retrou­vailles avec le dedans et le dehors, une année pour démon­ter brique par brique les murs entre soi et le monde. C’est une his­toire de fil tiré cousu cassé, une his­toire de pas­sage et de rapiéçage qu’écrit Vio­laine Lison avec des mots qui frois­sent les paumes et caressent le cœur, dans une langue sen­suelle et sai­sis­sante qu’accompagnent les dessins de Manon Gig­noux. Con­tin­uer la lec­ture →

Cinéma : des adaptations à découvrir

La lit­téra­ture inspire le ciné­ma, et une part sig­ni­fica­tive des films qui sor­tent chaque année sont des adap­ta­tions de livres. C’est aus­si vrai pour la lit­téra­ture belge. Deux films sont à décou­vrir ces prochains jours. Con­tin­uer la lec­ture →

Jean Marc Turine : écrire enfin l’indicible

Jean Marc TURINE, Révérends pères, Esper­luète, 2022, 122 p., 16 €, ISBN : 978–2‑35984–150‑3

turine reverends peresDans ses œuvres radio­phoniques, dans ses livres qui sou­vent leur répon­dent, Jean Marc Turine s’est attaché à don­ner voix à ceux et celles que l’on n’écoute pas : Liên, la jeune Viet­nami­enne au corps détru­it par l’agent orange dans Liên de Mê Linh, ou le peu­ple rom dans La Théo des fleuves – un roman qui a valu à son auteur le prix des Cinq con­ti­nents de la Fran­coph­o­nie. Avec Révérends pères, c’est un silence d’une autre nature que l’écrivain brise : il met en mots les agres­sions sex­uelles que lui ont infligées à l’adolescence plusieurs jésuites, pro­fesseurs du Col­lège Saint-Michel où il était sco­lar­isé, et désignés par une ini­tiale dans le livre. Con­tin­uer la lec­ture →

Qu’est-ce que tu as comme dix-heures ?

Stéphane EBNER et Nico­las MAYNÉ, Tôa Moä, Esper­luète, 2021, 40 p., 16,50 €, ISBN : 9782359841473

ebner mayné toa moaFran­chis la grille et tais-toi, observe. Si tu restes longtemps immo­bile, si tu ne bouges pas, tu auras peut-être la chance de voir pass­er l’une des bêtes sauvages qui peu­plent ce livre. Sont-elles nom­breuses ? Oui, très nom­breuses. Dan­gereuses ? Cer­taines sont effrayantes. Il y a celles qui mon­trent les crocs, celles qui sor­tent les griffes et qui don­nent des coups de bec. On les ren­con­tre soli­taires ou en hard­es. Mais atten­tion, les plus effrayantes ne sont pas for­cé­ment les plus inquié­tantes, et cer­taines ont le vis­age humain… Par­mi ces créa­tures qui pour­raient être Tôa et qui furent un jour Moä, il y a aus­si cette petite bête timide qui attend qu’on l’aide car elle a per­du quelque chose… Mais voilà qu’elle se décide à sor­tir de sa cachette… Con­tin­uer la lec­ture →

La composition du silence

Un coup de cœur du Car­net

Veroni­ka MABARDI, Sauvage est celui qui se sauve, Esper­luète, 2022, 208 p., 18 €, ISBN : 9782359841497

J’écris : voici mon frère, il n’a fait que pass­er, mais la phrase ment. Alors je cherche les traces qu’il a lais­sées dans le regard des autres. Il me relie à eux. Qu’est-ce qui s’est inscrit en eux de son pas­sage ?

Suiv­re le fil : plonger sous la matière, là où s’emmêlent et se con­fondent les fibres, rejoin­dre la sur­face, repren­dre. Les mots de Veroni­ka Mabar­di cir­con­scrivent en pointil­lé les con­tours de la perte et tra­cent, d’un même mou­ve­ment, l’empreinte d’un corps qui jamais n’a pu se résoudre à respecter les lim­ites. Ce corps est celui de son frère, Shin Do Mabar­di, arrivé à l’âge de cinq ans dans cette famille d’intellectuels de gauche, douce et généreuse, depuis la Corée du Sud. En dépit de l’amour qui l’attend de pied ferme et amor­tit la bru­tal­ité du déracin­e­ment, l’expérience est avant tout celle d’un arrache­ment. Dans la terre coréenne, Shin Do laisse des radi­celles tranchées vives. Un morceau de son iden­tité se développe sans lui à l’autre bout du monde, plaçant son exis­tence sous le signe de la frag­men­ta­tion. Con­tin­uer la lec­ture →

Pensée-écriture et invention de mondes. Dialogues aviens

Vin­ciane DESPRET, Fab­ri­quer des mon­des hab­it­a­bles, dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, Esper­luète, coll. « Orbe », 2021, 144 p., 12 €, ISBN : 9782359841466

dolphijn vinciane despretSep­tième titre de la très belle col­lec­tion « Orbe », Fab­ri­quer des mon­des hab­it­a­bles descend à pas de loup et de colombe dans la forge de l’écriture de la philosophe et étho­logue Vin­ciane Despret, de la mise en réc­it et en pen­sée de ques­tions à l’interface de la philoso­phie et de l’éthologie. Adop­tant le principe heuris­tique de la col­lec­tion — celui d’un piochage dans un mas­sif de mots choi­sis par Frédérique Dol­phi­jn —, le dia­logue emprunte des chemins qui res­sai­sis­sent l’articulation entre espace du livre, traduction/accueil des ani­maux et des morts, propo­si­tion de mon­des. Con­tin­uer la lec­ture →

Récit d’une absence

Pas­cal GOFFAUX, La nos­tal­gie de l’aile, pho­togra­phies de Lau­rent Quil­let, Esper­luète, coll. « En toutes let­tres », 2021, 72 p., 15 €, ISBN : 9782359841435

goffaux la nostalgie de l aileDes exis­tences sont par­fois mar­quées de nos­tal­gies, de ren­dez-vous man­qués, d’erreurs sur la per­son­ne. Pas­cal Gof­faux pro­pose un réc­it large­ment auto­bi­ographique où il remet en ques­tion sa présence au monde. Con­fes­sion sans con­ces­sions qui nous tend le miroir de notre pro­pre ancrage dans l’existence.

Ce livre, dont la cou­ver­ture évoque d’emblée un efface­ment, com­mence sur un chapitre au titre évo­ca­teur : « Le désagré­ment d’être né ». Et les pre­mières lignes con­finent tout autant au con­stat sans appel, à une sorte d’auto-sabotage. Comme s’il y avait erreur sur la per­son­ne. Con­tin­uer la lec­ture →

Quand les ours s’éveillent

Un coup de cœur du Car­net

aNNe HERBAUTS, Com­ment on fait les bébés ours, Esper­luète, 2021, 2 x 32 p., 18 €, ISBN : 9782359841398

herbauts comment on fait les bebes oursEn 2018, les édi­tions Esper­luète pub­li­aient Les koalas ne lisent pas de livres- Les griz­zlis ne dor­ment qu’en hiv­er, un dou­ble album d’aNNe herbauts, sorte de livre à deux entrées, tête bêche. L’autrice-illustratrice s’aperçut que ce dis­posi­tif de deux livres dos-à-dos serait par­ti­c­ulière­ment prop­ice à l’histoire d’une ren­con­tre : les deux côtés partageant une fin com­mune, il s’agissait de racon­ter deux par­cours con­vergeant vers une réu­nion. Dans Com­ment on fait les bébés ours, elle nous pro­pose une his­toire d’amour : les deux par­ties racon­tent l’éveil d’un.e ours.e au print­emps, à la sor­tie de l’hibernation, sa redé­cou­verte du soleil, du vent et du miel. Cha­cun chem­ine de bour­geons en branch­es, d’oiseaux en libel­lules, de scarabées en four­mis, jusqu’à la ren­con­tre des deux bêtes, appelées l’une à l’autre, à un peau-à-peau. Le titre sug­gère une suite que nous ne ver­rons pas… mais l’on devine que l’histoire con­tin­uera donc une fois le livre refer­mé. Con­tin­uer la lec­ture →

Papyrus – palimpseste

Eddy DEVOLDER et Aimé MPANE, Au-delà de la mort : le con­te du Naufragé, Esper­luète, 2021, 40 p., 12 €, ISBN : 9782359841442

devolder mpane au dela de la mort le conte du naufrageLe con­te du Naufragé sem­ble com­mencer par la fin :

Enfin
Tout est bien qui finit bien
Nous ren­trons au Pays.

Une fin heureuse, digne des con­tes pour enfants, qui con­traste avec le vis­age grave et som­bre dess­iné à l’encre de Chine en regard de ces quelques lignes d’ouverture. Con­tin­uer la lec­ture →

Ton berceau centenaire

Vio­laine LISON et Valérie ROUILLIER, Ce soir, on dort dans les arbres, Esper­luète, 2021, 48 p., 14 €, ISBN : 978–2‑35984–137‑4

lison rouillier ce soir on dort dans les arbresDes textes et des illus­tra­tions à parts égales, il se dis­sémine d’emblée du délice, facile à recon­naitre et partager. La recette est en effet trans­par­ente de sim­plic­ité et de vérité : une petite-fille s’adresse à sa grand-mère tout juste cen­te­naire. Com­plic­ité, humour, bonne humeur et gâteau d’anniversaire ouvrent les papilles du lecteur.

Moi : Tu as cent ans aujourd’hui, bonne-maman.
Toi : Mais non…
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Jeter l’amour avec l’eau du bain

Sara GRÉSELLE, Les sou­venirs et les regrets aus­si, Esper­luète, 2021, 56 p., 14 €, ISBN : 978–2‑35984–135‑0

greselle les souvenirs et les regrets aussiDéli­cat, drôle et sincère en dia­ble au corps, voici un car­net intime aéré, illus­tré avec tact de nom­breux dessins aux crayons et col­lages. Véri­ta­ble écrin de traits légers pour de petits objets lit­téraires très per­son­nels, ouvrir ce livre revient à regarder par le trou de la ser­rure ou bien l’œilleton caché don­nant sur la cham­bre d’une jeune fille en fleur. Elle y est seule au monde et s’expose au voyeurisme des lecteurs avec finesse et sans minaud­eries. Con­tin­uer la lec­ture →