Guy DELHASSE, Les Littérantes. Le mag du tourisme littéraire en Wallonie et à Bruxelles, n°1 octobre 2020
Quel est le point commun entre Guy Delhasse et son moyen de déplacement favori, à savoir le vélo ? Eh bien, c’est que l’un comme l’autre sont incapables de reculer. Par contre quand il s’agit de foncer bille en tête, de prendre les chemins de traverse, d’aborder une côte en partant en danseuse, bref d’aller de l’avant, on ne rattrape plus le gaillard. Continuer la lecture
Il était le poète du soudain. À ses yeux, sous ses doigts, ne valait que la sensation pure. Combien aura-t-il disséminé de ces textes fulgurants, qui sont autant de saisies sensuelles, d’images gravées au vif argent d’une mémoire inscrite dans « le passé qui reste et le présent qui passe » ?
Je suis entré deux fois dans Perversus, ce qui signifie que j’en suis sorti. La première fut aisée : « C’était un soir d’octobre, dans une plaine du nord, où bruissaient des rumeurs de guerre. » Dès les premières lignes, je mesure où je pose le pied. Un roman historique mais épuré, sans descriptions échevelées, digressions alambiquées. Un roman romanesque, avec un zeste de suspense, du mouvement, des personnages en trois dimensions. Un roman bien écrit, narré dans la fluidité.
Lorsque l’on apprécie particulièrement l’univers d’un auteur, on est impatient et curieux à l’idée de découvrir son dernier opus. En même temps, on repousse la lecture de peur de le dévorer trop vite ou de devoir attendre la sortie du prochain. Nicolas Marchal fait partie de ceux-là, écrivains qui vous surprennent toujours. Chaque livre vient peaufiner un univers personnel où les surprises narratives voisinent avec la jubilation dans l’écriture. Après Le grand cerf publié en 2016 chez le même éditeur, dans la collection « Plumes du coq », Les faux Simenon confirme le talent de l’auteur.
Il est des livres qui détendent et donnent envie d’allonger les jambes sur le divan, et d’autres qui vous obligent à d’incessants aller-retours vers votre bibliothèque et votre collection de disques, qui vous font vérifier telle photographie ou tel détail cartographique sur Internet, et puis qui immanquablement vous tirent de chez vous, ne vous apaisent qu’une fois sur la route. Blues pour trois tombes et un fantôme est de ces livres-là : il se met en branle quand on l’ouvre, et continue de vivre quand on le pose, nous chuchotant à l’oreille des injonctions de promenades et de découvertes, existant de plus en plus en nous au fur et à mesure que l’on explore les pistes qu’il nous propose.
Peur sur Liège depuis qu’un gastronome d’une espèce particulière saigne des jeunes femmes, prostituées de préférence, en leur dévorant goulument les seins… Tout cru, à même le corps et sans autre accommodement.
Président de l’Union générale des étudiants (UG) de l’université de Liège, de mars 1968 à mars 1969, soit en pleine tourmente Mai 68, Thierry Grisar ne nous livre pas un roman ou un journal intime, un essai ou une synthèse exhaustive mais un récit/témoignage. Il conjugue chronologie des faits, discours clés, humour mordant, écriture fluide, documents historiques (caricatures). Et esquisse le portrait d’une jeunesse privée d’une liberté fondamentale : devenir adulte.
Michel Hody, auteur de Crimes en rouche et blanc, est liégeois et s’est mis à la littérature après une carrière professionnelle pendant laquelle il avait publié des ouvrages techniques et de marketing. À la retraite, il se jeta dans l’écriture de romans policiers. Ses romans offrent la singularité de se dérouler dans la région liégeoise, principalement, au XIVe siècle, sous le règne du prince-évêque, Adolphe de la Marck.
Jamais explicitement nommée, mais bien identifiable dès les premières lignes, la Ville de Liège est au centre de ce roman noir de Charles Manian où règne un climat d’insurrection. Les meilleurs morceaux du mammouth nous place aux côtés du Bourgmestre, un certain Eddy (toute ressemblance …) qui teste sa popularité en faisant à pied le trajet qui sépare son bureau d’une supérette à inaugurer. Il a fort à faire avec les passants qui l’arrêtent, l’assaillant de demandes ou de récriminations. Discrète à ses côtés, la police l’accompagne et intervient pour écarter les importuns. Tendue, la situation est en permanence à deux doigts de dégénérer.
Soucieux d’impliquer de la première à la dernière page de son roman historique, Thierry Jacquemin utilise deux outils. D’une part il chérit la personnification, une figure de style qui attribue des propriétés humaines à un animal, à un objet, à une idée. C’est ainsi que tout peut devenir personnage : un hibou grand-duc commente les combats dans le sous-bois de Glain, « Meuse » répond aux questions que le narrateur lui pose et Liège s’interpelle « Ville ». D’autre part, l’auteur tutoie le lecteur et pointe du doigt le lien actif et très personnel qu’il partage forcément avec le livre qu’il lit et l’histoire qui s’y déploie.
Si le roman policier a envahi à ce point l’espace littéraire au cours des dernières décennies, c’est sans nul doute que, comme l’affirment des maîtres du genre, sa pratique leur permet de cerner au mieux notre époque, d’en dévoiler les rouages, de dépasser la vérité apparente des choses. Le nouveau roman de Line Alexandre s’inscrit pleinement dans cette logique.
D’emblée, il faut saluer la réussite graphique du livre édité dans ce format à l’italienne toujours agréable à feuilleter quand il s’agit de ce genre d’ouvrage mêlant textes et photographies. Un beau livre donc dédié à cette pratique artistique du Slam qui, depuis une trentaine d’années, a réussi à s’imposer et fidéliser un public par le biais d’une multitude de structures à travers le pays. Les trente premières pages, rédigées avec clarté et concision par Simon Raket, retracent l’histoire du Slam et plus particulièrement l’implantation des scènes ouvertes à Liège. Bien connu dans l’univers de la performance poétique,
Saumon noir, récit très intime et impressionniste, en mots et en images, s’inscrit dans une démarche plus large qu’une publication : il fut présenté dans le cadre de l’édition 2016 de la Trilogie contemporaine, Arts et Métaux. Sur le thème Nous ne sommes rien, soyons tout : récits de mémoire ouvrière
Depuis L’œil de la mouche (1983), André-Joseph Dubois prend un malin plaisir à observer le monde qui l’entoure et à nous le restituer avec le regard posé et amusé de l’étranger qui rendrait compte d’une expédition en terres lointaines. Après une pause de 30 ans, il nous est revenu en 2013, sans rien renier de sa verve. Nourri sans aucun doute de travaux tels que ceux de Pierre Bourdieu, dont La Distinction, critique sociale du jugement, paru en 1979, il met en scène des personnages qui cultivent le don de la distance critique envers les autres et eux-mêmes, dans une forme de mise en spectacle ludique du réel qui frise sans les atteindre le cynisme et la misanthropie mais qui génère une ironie mêlée de truculence.
Comme Joseph Delmelle jadis ou Joël Goffin naguère, Guy Delhasse est un chasseur de fantômes d’écrivains, c’est-à-dire qu’il s’est donné pour mission de repérer les traces laissées dans leurs œuvres par les auteurs qui ont hanté telle ville ou telle région. En véritable Sherlock Holmes de notre littérature, il mène ainsi depuis deux décennies ses recherches et ses pas dans presque toute la Wallonie orientale, passant de Liège à Bastogne, de Huy à Spa et d’Andenne à Verviers.