Archives de catégorie : Poésie

Tristan Sautier. Ce qui reste du naufrage poétique

Tris­tan SAUTIER, Quan­tième naufrage intérieur, Coudri­er, 2019, 42 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930498–95‑9

Tristan Sautier Quantième naufrage intérieur le coudrierQue peut la poésie dans sa toute-puis­sante impuis­sance ? Quels rivages lui reste-t-il et au prix de quelle dé-labeur ? Auteur de nom­breux recueils poé­tiques — Corps né sans, Killed by Death, Cinq petites odes… —, d’essais (Le piège du sacré, L’avant-critique suivi de Sur Salah Stétié…), Tris­tan Sauti­er place les poèmes de Quan­tième naufrage intérieur sous l’égide de Jim Mor­ri­son et d’Henri Michaux cités en exer­gue. Mais c’est Rim­baud qui ori­ente l’aventure poé­tique en direc­tion de l’ascèse du verbe. Con­tin­uer la lec­ture

Que demander sinon l’intensité ?

Roland LADRIÈRE, Un refuge chez Ver­meer précédé de Le détail pur dans l’indistinct, Tail­lis pré, 2019, 82 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–146‑3

Que deman­der sinon l’intensité ?” Ces mots, ren­con­trés au détour des poèmes en prose de Roland Ladrière com­posant Un refuge chez Ver­meer précédé de Le détail pur dans l’indistinct, pour­raient être placés en exer­gue du recueil.

Impres­sions sub­tile­ment gravées, images inci­sives ou nuancées, éclairs de pléni­tude ou d’amertume dessi­nent une par­ti­tion où la con­fi­dence ouvre sur le mys­tère. Con­tin­uer la lec­ture

Atelier de parole collective

Vin­cent THOLOMÉ, 4 QIB & 4QTP, Rêves et vies d’Alphonse Brown, Mike Triso, Hen­ri M et Diego Dora, Mael­ström, 2019, 52 p., 5 €, ISBN : 978–2‑87505–342‑8

tholome reves et vies d alphonse brown couverture maelströmÀ dix repris­es, Vin­cent Tholomé a ren­con­tré des élèves de l’Institut Tech­nique de Namur, recueil­li leurs vies, leurs rêves, leurs pen­sées, leurs silences. Comme ces ado­les­cents de 4 QIB (4ème qual­i­fi­ca­tion indus­trie du bois) et de 4 QTP (4ème qual­i­fi­ca­tion en travaux publics) assem­blent des machines, des meubles, ici, avec Vin­cent Tholomé, ils assem­blent des frag­ments de leurs vies, con­stru­isent un réc­it qui a la par­tic­u­lar­ité d’être fon­du en un seul texte col­lec­tif, scan­dé par les noms d’Alphonse Brown, Mike Triso, Hen­ri M et Diego Dora. La cir­cu­la­tion de la parole per­met d’interroger les rap­ports à soi, aux autres, au monde. Vin­cent Tholomé place la démarche sous le signe de l’art japon­ais du kintsu­gi, l’art de rec­oller les restes, de rassem­bler les ruines, les morceaux d’un bol brisé. Con­tin­uer la lec­ture

Des forces d’ébranlement

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine GUINARD, Sténopé, Unic­ité, 2019, 12 €, ISBN : 978–2‑37355–322‑2

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte ter­restre, je sens la cohérence de l’ensemble aléa­toire, j’émerge tel un pan­tin noueux du tis­su brumeux de la nais­sance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légère­ment plié, où l’impulsion bon­dit en moi. 

Un tel incip­it ne peut qu’augurer un livre mer­veilleux. De fait, Sténopé de Chris­tine Guinard est en par­tie un livre de nais­sances – de nais­sance de soi à soi, de venue de/à l’autre, d’avènement au cos­mos. L’œil s’articule au genou, le regard au pas, pour arpen­ter une image du monde. La cita­tion d’Alberti placée en exer­gue nous aver­tit : « Per­son­ne ne sou­tien­dra que ce qui échappe au regard est du ressort du pein­tre, car le pein­tre ne tra­vaille à imiter que ce qui se voit sous la lumière. » Dès lors, il ne s’agira pas d’interroger notre façon de voir pas plus que de repro­duire en mots les impres­sions mar­quées sur la rétine. Le pro­jet sem­ble autre : il réside dans ce dis­posi­tif du « sténopé », qui cap­ture une image pho­tographique selon un principe dérivé de la cam­era obscu­ra. Sous cet angle, se com­prend d’autant mieux la phrase qui donne l’impulsion du recueil : en pos­ture d’attente, à l’instar du pho­tographe dans l’expectative du résul­tat de la cap­ture de l’image, la poète aura « perc[é] le secret », comme se perce un trou dans une boîte pour laiss­er entr­er la lumière. L’être sera aus­si « troué », « fêlé dedans ». Mais quelque chose échap­pera au regard. Une lumière, une sit­u­a­tion, un mot. Il fau­dra relire, plusieurs fois. Con­tin­uer la lec­ture

L’entraperçu

Michel VAN DEN BOGAERDE, Ce qui embel­lit le désert, Coudri­er, 2019, 88 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930498–96‑6

Michel Van den Bogaerde Ce qui embellit le désertLa poésie est une auberge aux murs mobiles, elle accueille cha­cun sans appar­ente dis­tinc­tion. Les gen­res, les styles, la prosodie secrète que les poèmes trans­portent sont autant de façons de répon­dre aux ques­tions silen­cieuses de l’inquiétude ou de la joie pro­fonde d’être au monde. Mais les bar­rières invis­i­bles dans cette auberge-poésie sont molles. Et des évi­dences appa­rais­sent : la vérité de l’écriture, la justesse du ton, l’arrachement à l’informe… Con­tin­uer la lec­ture

Sardane dansera

Édith HENRY, J’ai sep­tante ans et je danse la sar­dane, Coudri­er, 2019, 75 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930498–97‑3

L’anagramme de sar­dane, c’est dansera. Un cer­cle de garçons et de filles, de mèch­es, allumées par la fébril­ité des mains qui bien se tien­nent, bras ten­dus à la per­pen­dic­u­laire du corps, buste droit et jambes autonomes ; les danseurs se touchent des yeux et se mesurent sur le pavé des places publiques par petits pas syn­copés, répétés et syn­chrones jusqu’au tour­nis des­tiné. Con­tin­uer la lec­ture

Poupée d’Irlande

Serge DELAIVE, Suite irlandaise en qua­torze sta­tions, Angle Mort, 2019, 24 p., 5 €, ISBN : 978–2‑9602174–3‑8

delaive suite irlandaiseLe livre est si léger ! Six pages agrafées de cuiv­re. La cou­ver­ture bleu nuit est si sobre ! Serge Delaive, Suite irlandaise en qua­torze sta­tions, gravés à la rouille en creux, mis en page comme une croix cel­tique tête en bas. Le coin supérieur droit des pages est coupé rond et pas celui inférieur. En qua­trième de cou­ver­ture, seul le nom de la mai­son d’édition, Angle mort, c’est tout. Je n’ai pas encore ouvert et je suis déjà ému. C’est telle­ment épuré que cela atteint son but. Con­tin­uer la lec­ture

L’attente sans teinte

Philippe LEUCKX, Le men­di­ant sans tain, Coudri­er, 2019, 55 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930498–93‑5

Près du Palais de Jus­tice à Brux­elles, le long du tri­bunal d’application des peines cog­nant avec la Place Louise, l’on voit une flopée de car­tons fix­ant le domi­cile de per­son­nes sans. Puis ils dis­parais­sent, reparais­sent, dis­parais­sent, réap­pa­rais­sent. C’est ain­si tout l’année et j’ai sou­vent voulu m’approcher, pos­er une ques­tion banale, nouer con­tact, exprimer je ne sais pas quoi ; une sol­i­dar­ité, je sup­pose. Mais nos yeux, s’ils se sont croisés, ne se sont jamais ren­con­trés. Alors, chaque fois, de la tristesse me coulait un peu dans les veines, mon vis­age se tour­nait vers le sol, et je repre­nais mon chemin, m’interrogeant le cœur. Con­tin­uer la lec­ture

« Dieu n’a jamais existé mais Eddy bien »

Jeanne RAHIER, Tout Eddy est dit. Écrits 1969–1979, Édi­tion établie par Jean-Jacques Mes­si­aen, Avant-pro­pos d’André Stas, Edi­tions John­ny Bersou & Son, 2019, 190 p.

Bien sûr, vous ne con­nais­sez pas Jeanne Rahi­er, et per­son­ne ne pour­ra vous en faire grief, car la pro­duc­tion de cette Serési­enne (1896–1981) était vouée à demeur­er au rang de ce que Mar­cel Jouhan­deau appelait avec déli­catesse « la lit­téra­ture con­fi­den­tielle ». C’était cepen­dant compter sans l’endurance du PPP (Poly­graphe Provin­cial Paten­té) Jean-Jacques Mes­si­aen qui a tout mis en œuvre pour révéler les textes de cette plume atyp­ique dont il a gardé le plus vif sou­venir. Ado­les­cent, il les a enten­du lire par leur auteure lors des nom­breuses vis­ites qu’il lui rendait, rue Peeter­mans, « dans le fond de Seraing » comme on dit dans la région. « Une voix chaude aux into­na­tions gouailleuses, striée des blessures de l’existence et pour­tant por­teuse de vie et pleine d’espoir ». Con­tin­uer la lec­ture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisel­la, suivi de L’Idiot du vieil âge, entre­tien avec Éric Clé­mens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–413‑4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Ver­heggen approche des sep­tante-sept ans. Selon ses dires, il ne pour­ra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essouf­flée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réal­isé en octo­bre 2018 avec Éric Clé­mens, inti­t­ulé « Mau­vaise fréquen­ta­tion », qui ponctue cette réédi­tion de Gisel­la (ini­tiale­ment paru en 2004 aux édi­tions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (pub­lié en 2006 chez Gal­li­mard) dans la col­lec­tion « Espace Nord ». Con­tin­uer la lec­ture

Tandem de signes…

Véronique WAUTIER (Textes), Pierre TREFOIS (Dessins), Dans nos mains silen­cieuses, Éran­this, 2018, 34 p., 12 €, ISBN : 9782874830174

Pierre TREFOIS (Textes), Valen­tine DE CORDIER, S’élever aux signes, Éran­this, 2018, 25 p., 12 €, ISBN : 9782874830167

Les deux petits vol­umes que pub­lient coup sur coup les édi­tions Éran­this ont quelque chose d’un polyp­tique lit­téraire qui uni­rait, dans un même mou­ve­ment scrip­tur­al et pic­tur­al, deux  livres pour­tant dis­tincts. Le lien entre ceux-ci ? Les « mains silen­cieuses » de l’artiste, celles en l’occurrence de Pierre Tré­fois qui, dans S’élever aux signes, met en quelque sorte sa plume au ser­vice des toiles de Valen­tine De Cordier et dans l’autre, se fait illus­tra­teur des écrits intimes de Véronique Wau­ti­er. La maque­tte agréable et sobre choisie par l’éditeur (for­mat, grain du papi­er de cou­ver­ture, ren­du des illus­tra­tions, …) fait de ces deux minces recueils des objets que l’on se plaît à feuil­leter, à ouvrir, l’espace d’une ou deux min­utes, pour y picor­er une image, un frag­ment, un mot. Une mélodie aus­si puisque dans le pre­mier, chaque texte, en regard d’une pein­ture, est accom­pa­g­né d’une référence à une chan­son, à un musi­cien (Kei­th Jar­ret, Pink Floyd, Leos Janacek, …) comme pour ajouter une dimen­sion sonore aux réso­nances qui s’établissent entre écrit et image.

Con­tin­uer la lec­ture

Un quatuor norgien inoubliable

NORGE, Remuer ciel et terre. Poésie, post­face de Jean-Marie Klinken­berg, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p., 9,00 €, ISBN : 978–2‑87568–414‑1

En 1984, voulant remet­tre à l’hon­neur l’œu­vre de Norge, les respon­s­ables de la col­lec­tion Espace Nord s’adressent à J.M. Klinken­berg, pro­fesseur à l’u­ni­ver­sité de Liège, mem­bre du groupe Mu, et dont l’in­térêt pour le poète est bien con­nu. Plutôt que com­pos­er une antholo­gie, l’on s’ac­corde sur la réédi­tion inté­grale de qua­tre recueils : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte (1949–1954). Il est vrai, les célèbres Oignons datent des mêmes années, mais ils ont fait l’ob­jet de plusieurs réim­pres­sions aug­men­tées. Out­re que cette péri­ode norgi­en­ne est famil­ière à J.M. Klinken­berg et que le vol­ume Poésies 1923–1973 chez Seghers est épuisé depuis belle lurette, le choix des qua­tre titres est judi­cieux – il eût d’ailleurs mérité d’être expliqué en intro­duc­tion. En effet, dès l’en­tre-deux-guer­res, Norge est certes un auteur appré­cié, avec des titres comme La belle endormie, Le sourire d’I­care ou Joie aux âmes. Toute­fois, que ce soit dans sa thé­ma­tique, son imag­i­naire ou sa rhé­torique, il ne se démar­que pas net­te­ment d’autres con­tem­po­rains tels que O.V. Milosz, O.J. Péri­er, R. Mélot du Dy ou J. de Boschère. De 1939 à 1949, il con­nait d’ailleurs un sérieux pas­sage à vide. La paru­tion des Râpes et de Famines fait donc grand effet : lyrisme et spir­i­tu­al­isme ont totale­ment dis­paru, le style est à la fois plus bref, plus sac­cadé et plus savoureux, l’ex­is­tence humaine est évo­quée sous l’an­gle de la lutte-pour-la-vie et d’un cer­tain cynisme dar­winien. Les con­nais­seurs ne s’y trompent pas. P. Élu­ard écrit à Norge pour le féliciter, de même que F. Ponge, Ch. Plis­nier, G. Bachelard, F. Hel­lens, J. Paul­han, R.G. Cadou, etc. ; le vieil A. Gide en par­le chaleureuse­ment à ses vis­i­teurs ; plusieurs comptes ren­dus élo­gieux parais­sent dans la presse. Les oignons et La langue verte, dont la paru­tion suit rapi­de­ment, ne font que con­firmer le grand virage créatif de Norge et l’en­goue­ment con­sé­cu­tif du pub­lic. Con­tin­uer la lec­ture

L’expérience poétique

COLLECTIF, La décou­verte de la poésie. De ont­dekking van de poëzie, Midis de la poésie & L’Arbre à paroles, coll. « Poésie », 2019, 38 p., 8 €

À l’initiative de Pas­sa Por­ta, du Poëziecen­trum et des Midis de la Poésie, huit poètes belges, qua­tre fran­coph­o­nes, qua­tre néer­lan­do­phones, inter­ro­gent sous la forme poé­tique leur décou­verte, leur entrée en poésie, les liens qu’ils tis­sent avec elle. Face à la ques­tion « com­ment devient-on poète ? », cer­tains met­tent à nu l’épreuve sub­jec­tive de leur ren­con­tre avec la muse poé­tique tan­dis que d’autres pla­cent la poésie en amont, comme une voix qui, depuis tou­jours, appelle ses pos­si­bles hôtes. Ren­con­tre acci­den­telle ou, au con­traire, des­ti­nale et élec­tive ? Ren­con­tre physique, avec des mots char­nels ou com­pagnon­nage d’ordre con­ceptuel ? Con­tin­uer la lec­ture

Un poème en filet à papillons

Carl VANWELDE, À mots comp­tés, Éran­this, 2019, 88 p., 18 €, ISBN : 139782874830181

Il serait facile de dire d’une mal­adie qu’elle est avant tout une absence de poésie dans le corps et une forme d’ab­sence momen­tanée de l’homme au monde. Mais la nom­i­na­tion du corps, sa com­préhen­sion min­i­male sem­blent être entraînée dans les mêmes mou­ve­ments d’infox que les autres. Le poète nomme, « invente les mots de la tribu » (Valéry), sépare et relie.

Les écrivains-médecins (la lit­téra­ture en est con­stel­lée), depuis Rabelais, sont légion dans la lit­téra­ture. Les douleurs, les humeurs de l’homme (et de l’animal) sont la pre­mière matière des prati­cien de l’Art, ce dont a besoin un écrivain pour échap­per au piège des idées… Con­tin­uer la lec­ture

L’espace en regardant devant soi

Jan BAETENS, Ici, mais plus main­tenant, pho­togra­phies de Milan Chlum­sky, Impres­sions nou­velles, 2019, 112 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87449–686‑8

Une des fonc­tions de la poésie est de trou­ver le point d’intensité des choses.

La force minérale du monde, et la vivac­ité frag­ile des images et des mots, con­stituent un seul et com­plexe champ d’investigation.

Le méti­er unique de Jan Baetens, sa pas­sion et son orig­i­nal­ité fon­cière, con­sis­tent à capter et à refléter la diver­sité irré­sistible du monde dans de petits miroirs solaires, des post-it mag­né­tiques, qu’il dis­pose un par un autour de lui, avec une sci­ence d’abeille fouis­seuse.

Con­tin­uer la lec­ture

Le féminin et la parole défaillante

Chris­tine VAN ACKER, Je vous regarde par­tir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87406–680‑1

On le sait, les femmes écrivains accor­dent une atten­tion émi­nente à la rela­tion entre l’en­fant qu’elles furent et leurs par­ents, leur mère en par­ti­c­uli­er. Cette remé­mora­tion peut pren­dre divers­es tour­nures, générale­ment plus proches de la récrim­i­na­tion que de l’idéal­i­sa­tion. Chris­tine Van Ack­er, quant à elle, adopte une posi­tion tout en nuances, com­bi­nant le reproche et la ten­dresse, l’api­toiement et la per­plex­ité, la souf­france et la joie de vivre. Plutôt que la for­mule du réc­it, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus frag­men­taire, non sans analo­gies avec le jour­nal intime – un jour­nal inspiré en l’oc­cur­rence non par les faits actuels, mais par le sou­venir des faits passés, de l’en­fance de l’héroïne à la mort de ses par­ents. Je vous regarde par­tir, toute­fois, présente une struc­ture non pas diariste mais ter­naire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évo­quent le grand Départ et le deuil qui s’en­suit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’en­fance. La dernière par­tie, enfin, cible la péri­ode du vieil­lisse­ment et de l’ag­o­nie. Cette tri­par­ti­tion non linéaire mon­tre claire­ment que, en matière de ques­tion­nement auto­bi­ographique, la recherche du sens est de nature fon­cière­ment rétro­spec­tive : c’est après-coup seule­ment que, l’ir­rémé­di­a­ble étant advenu, le sujet peut procéder à une ten­ta­tive de bilan mémoriel et affec­tif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous apparte­nait pas ». Con­tin­uer la lec­ture