Archives de catégorie : Poésie

« Mais alors, avant d’être ensemble, qu’avions-nous vu ? »

Un coup de cœur du Car­net

Eva KAVIAN, L’homme que j’aime, Car­nets du Dessert de Lune, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978–2930607597

Eva Kavian est une autrice qui touche à tous les gen­res, écrit pour tous les âges et ani­me des ate­liers d’écriture. Poésies, road-movie mésolithique, manuel pour appren­ti écrivain, romans pour enfants ou ado­les­cents, sou­vent elle invente des vies à ses per­son­nages. Par­fois, elle racon­te la sienne. Con­tin­uer la lec­ture

Couleurs grasses douleurs crasses

Tania TCHÉNIO (texte), Anne LELOUP (images), Regards fauves, Cheyne, 2019, 48 p., 15 €, ISBN : 978–2‑84116–268‑0

Est-ce un jeu ? Est-ce un choix ? Ou bien est-ce « comme ça » ? Anne Leloup hésite, cherche une réponse. L’illustratrice dit qu’elle sent assez vite que c’est bien… c’est ce qui con­vient. Après s’être imprégnée du texte qu’elle a lu, lu, relu et relu, elle s’en remet à sa main. À ses gestes selon les tech­niques qu’elle con­naît et remet à l’épreuve par études suc­ces­sives. Le résul­tat, ce sont des courbes en droite ligne de ce qu’elle offrait déjà dans Le jardin en 1999 et qui font désor­mais sa pat­te, sa griffe ; entre CoBrA, art brut et art naïf. Con­tin­uer la lec­ture

Lavis d’une enfant morte

Françoise LISON-LEROY et Diane DELAFONTAINE, Les blancs pains, Esper­luète, 2019, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑35984–106‑0

Après la dis­per­sion des cen­dres d’un corps, les vivants revi­en­nent sur le lieu exact y pos­er des fleurs. Le vent les a pris, pous­sières et plantes, pour­tant les pas y retour­nent. Prég­nante est la mort : de sou­venirs, de rassem­ble­ments, d’émotions ; en somme de vie. C’est ce que poé­tise Françoise Lison-Leroy à pro­pos d’une petite fille décédée beau­coup trop tôt.

Je con­nais ton secret. Tu es l’enfant d’une fièvre et d’un rosier grim­pant.

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En vers et contre tout

André STAS et Éric DEJAEGER, Sor­nets, illus­tra­tions de Jean-Paul Ver­straeten, album édité à 200 exem­plaires numérotés et signés, R.A. Edi­tions, 2018, 210 p. ; Éric DEJAEGER, Le musée de la girou­ette et du ven­ti­la­teur (Poèmes cocass­es), cou­ver­ture de Serge Delescaille, Gros Textes, 2018, 82 p., 6 €, ISBN : 978–2‑35082–401‑7

Sornets couverture andré stas eric dejaeger

En tête des Sor­nets, l’opus com­mun d’André Stas et Éric Dejaeger, le por­trait de ces deux far­fadets crapo­teux, réal­isé par Jean-Paul Ver­straeten, troisième lar­ron de la fête, donne bien le ton de la pyrotech­nie lan­gag­ière et (dé)culottée de cet opus. Savante et acro­ba­tique aus­si puisqu’il s’agit pour ces fins let­trés, dévoyés pour la bonne cause – celle du rire –, de pro­duire selon les canons les plus ortho­dox­es de la métrique, cent son­nets alexan­drins qui valent leur pesant de roupie et de jouis­sive inso­lence.

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En pente douce

Tris­tan ALLEMAN, Sidérales, Tra­verse, 2019, 80 p., 13€, ISBN : 978–2‑93078–330‑7

Dans Tes yeux, qui ouvre ce nou­veau recueil, pub­lié après Fugi­tives en 2018 (qui con­cer­nait davan­tage les nou­velles), Tris­tan Alle­man dit « vouloir la sou­p­lesse du flot et la sim­plic­ité du monde ». Voilà un vers par­ti­c­ulière­ment pro­gram­ma­tique de son œuvre poé­tique limpi­de, con­sti­tuée de textes courts, qui « s’interstice, se glisse, se fau­file et s’esquisse » entre les gen­res. Assem­blées en cinq par­ties qui tan­tôt affichent une sym­bol­ique claire (III Prénoms, cir­cu­lant entre Françoise, Lau­ra, Élise ou Blanche, héroïnes rêveuses et vaporeuses) tan­tôt lais­sent le champ ouvert à des échap­pées plus amples (II L’air pur, V Envol), ces Sidérales ont été glanées dans un espace-temps de vingt-cinq ans, mais témoignent toutes d’un rap­port direct et sans fard de l’auteur à ce qui l’entoure, d’une obser­va­tion patiente « comme une pierre d’eau /qu’érodent  vents et siè­cles ». Une façon de con­sid­ér­er tant la nature que les mots comme des alliés qui sied bien à la pro­fes­sion de jour – bib­lio­thé­caire à la Fac­ulté Poly­tech­nique de l’U­Mons – de celui qui fut égale­ment, avec Marc Menu, co-respon­s­able des édi­tions du Coq. Une façon aus­si, sans doute, comme le dit Super­vielle de se faire « des amis des grandes pro­fondeurs. » Con­tin­uer la lec­ture

Tourments et superbe

Un coup de cœur du Car­net

Yvon GIVERT, Le voy­age immo­bile et autres poèmes, Tail­lis Pré, 2019, 156 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87450–144‑9

Affres plus que spleen, Le voy­age immo­bile et autres poèmes d’Yvon Givert sont de la douleur pure. L’expression d’une souf­france ultime quoique con­trôlée, et pro­fondé­ment enfouie entre les nervures et fil­igranes des pages, comme en un tis­su nerveux imbibé de cha­grins soumis à la rai­son, la lucid­ité, la force de pen­sée et de car­ac­tère. Pour ne pas déranger, ne pas débor­der, ne pas con­tagi­er autrui… ni peut-être som­br­er dans la folie. Con­tin­uer la lec­ture

La forge du poème

Aurélien DONY, Du feu dans les brindilles, Bleu d’encre, 2019, 65 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930725–25‑3

Aurélien Dony fait par­tie d’une nou­velle généra­tion de poètes née dans les dernières années du XXe siè­cle. Une généra­tion accou­tumée aux para­dox­es d’une moder­nité qui se cherche entre désirs de silence et tor­rents de com­mu­ni­ca­tion. Quelle place pour le poète dans ce chaos du monde ? Dans cette gabe­gie où « l’algèbre des morts » dicte le plus sou­vent la loi des hommes ? Repren­dre pied, se réap­pro­prier les colères, les rêves et les voix que le bouil­lon­nement du temps broie sous un vacarme volon­taire­ment assour­dis­sant. Comme pour mieux brouiller les pistes. Con­tin­uer la lec­ture

Le poète-troupier du Spantole

Pierre-Jean FOULON, XL, Span­tole, 2018, DL 2018–0667‑4
Pierre-Jean FOULON, Los du troupi­er post­mod­erne et de ses acolytes, Span­tole, 2018, DL 2018–0667‑1

Pierre-Jean Foulon est un homme du livre, sous toutes ses cou­tures pour­rions-nous dire. Licen­cié en philolo­gie clas­sique et doc­teur en His­toire de l’art, il est con­ser­va­teur hon­o­raire de la Réserve Pré­cieuse du musée roy­al de Mariemont au sein de laque­lle il a notam­ment créé une sec­tion con­sacrée aux livres d’artistes. En marge de ses travaux académiques, ce pas­sion­né est aus­si auteur de textes qui oscil­lent entre poésie et prose. Une écri­t­ure exigeante et dis­crète que l’on suit per­son­nelle­ment depuis la pub­li­ca­tion du recueil À bor­ds déchi­quetés, paru en 1991 aux édi­tions du Span­tole, la mai­son que fon­da son père, l’écrivain et essay­iste Roger Foulon, imp­ri­mant ses textes poé­tiques sur une presse privée arti­sanale. C’est dire que la matéri­al­ité du livre occupe une place impor­tante dans le par­cours de Pierre-Jean qui naturelle­ment s’est tourné, dans le cadre de ses fonc­tions de con­ser­va­teur et d’enseignant, vers l’étude et la pro­mo­tion des livres d’artistes et des métiers qui y sont liés, graveurs, imprimeurs, édi­teurs con­fi­den­tiels, illus­tra­teurs, etc. Rap­pelons aus­si que cette his­toire de « famille » est fil­iale­ment rat­tachée à la ville de Thuin qui abrite d’ailleurs une Mai­son de l’imprimerie et de la typogra­phie. Une région, la Thu­dinie, chère au cœur des Foulon qui l’ont arpen­tée et à laque­lle le nom des édi­tions, Span­tole, est étroite­ment lié puisque qu’il évoque un canon, une pièce à feu en fer forgé, butin sym­bol­ique de la ville qui fut, au cours des siè­cles, le théâtre de nom­breux sièges mil­i­taires. Une pas­sion aus­si pour le pat­ri­moine et l’histoire du « con­té » thu­dinien, pour la per­pé­tu­a­tion du folk­lore des célèbres march­es de l’Entre-Sambre-et-Meuse et dont l’auteur est un fer­vent par­ti­san. Con­tin­uer la lec­ture

Jacques Sojcher : visage, perte et attente

Jacques SOJCHER, La con­fu­sion des vis­ages, dessins d’Arié Man­del­baum, Fata Mor­gana, 80 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37792–038‑9

Dans La con­fu­sion des vis­ages, la poésie du philosophe-artiste Jacques Sojch­er s’avance vers le plus nu. Nudité de la vie, nudité des mots pris dans le bat­te­ment entre énon­ci­a­tion et mutisme, nudité d’un retour vers l’enfance. Com­posé de dix par­ti­tions poé­tiques, le recueil explore le para­doxe du verbe, à la fois passerelle — du moins promesse de passerelle — vers l’être et entrave au réel. Pro­fesseur émérite de philoso­phie et d’esthétique de l’Université Libre de Brux­elles, grand arpen­teur des pen­sées de Niet­zsche, de Lév­inas, d’Artaud, de Jabès, auteur entre autres de Niet­zsche. La ques­tion du sens, La démarche poé­tique, Paul Del­vaux ou la pas­sion puérile, Jacques Sojch­er délivre dans ses textes et recueils poé­tiques (Le sexe du mort, C’est le sujet, Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, Éros errant…) une maïeu­tique aporé­tique placée sous le signe de ce que Pas­cal Quig­nard appelle bal­bu­tiement. Ce bal­bu­tiement en tant qu’être au monde par­court La con­fu­sion des vis­ages qui s’ouvre sur un vers lim­i­nal « L’aube ne s’est jamais lev­ée ». Empreints d’une légèreté grave, les textes sont autant de tal­is­mans en quête de la « vraie vie », d’un vis­age qui dise « oui à mon vis­age ». Le réel con­trarie la propen­sion au rêve. Le poème récolte les errances de la mémoire, exalte la per­ma­nence de l’enfance dont il est le gar­di­en. Pro­téger l’enfance qui, sur­vivant, barre l’accès à l’âge adulte, son­der la part d’enfance, c’est-à-dire d’in-fans, non par­lante, de l’écriture a pour hori­zon l’échappée hors du « poids mort » de « chaque parole adulte ». Con­tin­uer la lec­ture

Vers la fraternité

Daniel SIMON, Au prochain arrêt je descends, Car­nets du Dessert de Lune, 2019, 96 p., 14€, ISBN : 978–2‑930607–51‑1

Daniel Simon a de nou­veau frap­pé. Le directeur des Édi­tions Tra­verse et l’auteur de nom­breux livres de poésie, de théâtre et d’essais livre ici son nou­v­el opus poé­tique, Au prochain arrêt je descends, aux Édi­tions Les Car­nets du Dessert de Lune.

L’illustration de cou­ver­ture de Pierre Duys et l’exergue de Paul Celan sem­blent annon­cer la couleur : l’intention du poète ne sera pas de livr­er une poésie mièvre ou asep­tisée. En effet, le ton de Daniel Simon est celui de la révolte. La qua­trième de cou­ver­ture, un texte de Daniel Fano, aver­tis­sait déjà : ce livre s’adresse à ceux qui por­tent ce « refus de servir ceux qui veu­lent effac­er la part d’humanité qui habite encore en nous ». Con­tin­uer la lec­ture

La danse mène le monde ou une autre histoire de la Genèse

Un coup de cœur du Car­net

Antoine et Lau­rent DEMOULIN, Homo Saltans, Tétras Lyre, 2019, 24 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930685–38‑0

La danse mène le monde, une danse folle, insou­ciante, entêtée, une danse de vic­toire et de jouis­sance. Les hommes sont les écraseurs métronomiques du sol et c’est ain­si qu’ils ont imposé leur loi au monde. Tel est le principe de la Genèse selon Antoine et Lau­rent Demoulin.

Les let­tres sur la cou­ver­ture du livre sont trans­for­mées en totems où se mêlent le buste de Nefer­ti­ti, des stat­ues de déess­es de l’Afrique à l’Asie, des lam­pes, des tur­bines – idol­es mod­ernes. Le tout forme un H et un S au long duquel, petites sil­hou­ettes noires, les hommes mon­tent, obstinés. HS – Homo saltans –, ces let­tres éri­gent le saut en principe vital­iste qui guide l’évolution des sociétés humaines. Elles lais­sent peut-être enten­dre le terme de cette gigue fréné­tique – HS, Hors ser­vice. Con­tin­uer la lec­ture

Le texte affleurant sous la bogue

Jean-Pierre OTTE, Cette nuit est l’intérieur d’une bogue, Le temps qu’il fait, 2019, 117 p., 15€, ISBN : 978–2‑86853–655‑6

D’où naît le poème ? À quelle source puise-t-on pour faire éclore l’image poé­tique ? En pub­liant ces textes de jeunesse, Jean-Pierre Otte répond en quelque sorte à ces ques­tions essen­tielles sur l’acte d’écrire. Il démon­tre en même temps toute la cohérence de son pro­jet lit­téraire puisque ses thèmes de prédilec­tion sont présents dans ces écrits-bour­geons. La nature, les paysages de l’Ardenne natale, la médi­ta­tion, le sur­gisse­ment des mots, les mythes de la créa­tion, le monde intime des femmes, autant de rameaux qui sont déjà là, dans ces pros­es, ces poèmes qui com­posent l’ouvrage. Des fils rouges qui cour­ront tout au long de son œuvre qui prend racine dès le milieu des années 1970 avec les pre­miers livres pub­liés notam­ment chez Robert Laf­font ou Jul­liard. Une œuvre-rhi­zome que celle de Jean-Pierre Otte et dont on débusque ici, au tra­vers des liens qui sont en train de se tiss­er, les pre­miers tuber­cules annon­ci­a­teurs du labyrinthe intérieur qui se déploiera par la suite. Con­tin­uer la lec­ture

Heuristique saisonnière

David ANDRÉ, Saisons d’encre, L’âme de la colline, 2019, 114 p., 15 €, ISBN : 978–2‑9602025–1‑9

Un almanach de 365 ter­cets entre haïkus et apho­rismes racon­tant la météo intérieure d’un nou­v­el auteur atten­tif aux mou­ve­ments sourds et cer­tains des jours ; mourant et renais­sant… encore et tou­jours. David André compte les syl­labes comme les sec­on­des de la course entre éclairs et ton­nerres sur un bout de cam­pagne boueux, her­beux ou pier­reux selon le cal­en­dri­er. Con­tin­uer la lec­ture

L’éternité à marée basse

Anne-Marie WILWERTH, encres d’Éric HENNEBIQUE, Ce que le bleu ne sait pas du frag­ile, Tail­lis Pré, 2019, 97 p., 14 €, 978–2‑87450–142‑5

La poésie d’Anne-Marielle Wilw­erth sem­ble ici, plus que jamais, voguer à la crête des vagues. Large­ment inspiré de l’univers mar­itime dont l’auteure se sent proche, Ce que le bleu ne sait pas du frag­ile nav­igue de Charybde en Scyl­la vers un hori­zon vis­i­ble mais indé­pass­able. Sous le signe de la couleur bleue, si chère à l’écrivain-voyageur Nico­las Bou­vi­er ou à Georges Per­ros dans ses Poèmes bleus, la poésie épurée – presque des haïkus –  suit le rythme lent de l’eau. Elle en épouse  le léger roulis, tangue sur l’océan de l’écriture qui est tou­jours à repren­dre comme on reprend la mer après une escale for­cée. Con­tin­uer la lec­ture

« Son Bateau ivre »

Rony DEMAESENEER et Alain MUNOZ, L’habitude (presque) ras­sur­ante des départs, Élé­ments de lan­gage, 2019, 106 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930710–18‑1

Col­lec­tion­neur pas­sion­né de Rim­baud, père d’un Arthur de qua­tre ans, Rony Demae­se­neer bâtit avec ce recueil de frag­ments, son pro­pre Bateau ivre. Tel celui de Thésée, il le con­stru­it avec des sou­venirs famil­i­aux épars depuis Prague jusque Brux­elles. Cette ligne de huit cents kilo­mètres d’Est en Ouest, par-dessus le 50e par­al­lèle, tisse son iden­tité et son réc­it d’un fil à la fois géo­graphique et généalogique ; de ses grands-par­ents à son fils, ultime des­ti­nataire de ce long poème très dense. Con­tin­uer la lec­ture

Du jardin en fleurs au pays d’absence

Carme­lo VIRONE, Danser dessous, Tétras Lyre, 2018, 58 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–35‑9

Sous le titre inat­ten­du Danser dessous, Carme­lo Virone égrène au fil de ses sen­ti­ments, ses humeurs, ses sou­venirs, des poèmes aux couleurs changeantes.

Ici, l’aveu d’un pro­fond désar­roi en appelle aux dis­parus : « morts que j’ai tant aimés / morts don­nez-moi la main / car me voici per­du / au milieu de mon âge ».

Là, un sur­vol souri­ant se teinte d’ironie : « J’ai tra­vail­lé pour la cul­ture / l’avenir de la lit­téra­ture / j’ai mérité ma con­fi­ture / et le pain blanc pour l’étaler / mais je préfère le pain gris ». Con­tin­uer la lec­ture