Archives de catégorie : Romans et récits

Nourrir les chiens non par amour des chiens mais parce qu’ils errent la nuit seuls dans les squares

Bastien HAUSER, Une sin­gu­lar­ité, Actes Sud, 2024, 256 p., 22 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 978–2‑330–18951‑8

hauser une singularitéQu’est-ce que le sens ? D’une vie ? D’un livre ? D’une fic­tion ? Décidé­ment, les mas­ters de créa­tion lit­téraire en écoles d’art se révè­lent de belles pépinières d’autrices et d’auteurs pub­liés. Celui de La Cam­bre, ini­tié par Gilles Col­lard, a servi de trem­plin ou de coup de pouce à Bastien Hauser, un Suisse, jeune, établi à Brux­elles. Une sin­gu­lar­ité, livre aux accents curieuse­ment lynchéens, est son pre­mier roman. De Brux­elles à Tuc­son, on y suit l’effondrement physique et men­tal d’Abel Fleck, un homme jeune, vic­time, à pas d’âge, d’un AVC, le jour même où est révélée la pre­mière pho­togra­phie jamais prise d’un trou noir, sin­gu­lar­ité cos­mique dont rien n’émane, ni lumière, ni matière, ni infor­ma­tion. De Brux­elles à Tuc­son, Hauser tire aus­si le por­trait d’une jeunesse arty et bran­chouille, adepte des teufs, de l’alcool, de la dope, des amours libres et des musiques élec­tro. Abel Fleck faisant d’abord comme si rien ne lui était arrivé. Comme s’il pou­vait encore jouir, comme avant, avec insou­ciance, du monde de la nuit. Abel Fleck, pour­tant, au point d’en per­dre la tête, ne pou­vant s’empêcher de créer du sens, de reli­er ses trous de mémoire, ses absences et son acuité audi­tive accrue, à la présence de M87*, un trou noir tapi au fin fond de l’espace. Abel Fleck étant per­suadé que sa tête, la sin­gu­lar­ité qui, main­tenant, habite sa tête, en capterait les fréquences radio. Con­tin­uer la lec­ture

La petite mort du texte

Un coup de cœur du Car­net

Georges EEKHOUD, Voy­ous de velours ou L’autre vue, pré­face de Jacques Izoard, post­face ce Paul Aron, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 240 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–600‑8

eekhoud voyous de velours ou l'autre vue« Mais non, que me voulez-vous à moi qui ne saurais vous pein­dre, ou vous mod­el­er, ou vous dire en vers et en musique, aus­si beaux, aus­si suaves, aus­si éblouis­sants et bal­samiques que je vous sens et que je vous vois ! » Mais oui, que lui veu­lent-ils ces Voy­ous de velours qui ont don­né le titre à ce roman de Georges Eekhoud lors de son édi­tion en 1926 à la Renais­sance du livre (inti­t­ulé L’autre vue quand il a paru aux édi­tions Mer­cure de France en 1904), que lui veu­lent-ils, ces jeunes mar­gin­aux des quartiers pop­u­laires de Brux­elles ? En réal­ité, on ne l’apprendra guère. Et là, de toute façon, n’est pas la véri­ta­ble rai­son de cette cita­tion, de cette ques­tion, qui est avant tout l’énonciation de la poli­tique et de la poé­tique éro­tique du livre. Ce que « lui » recherche, ce qu’il leur prend et leur donne, c’est là que tout se joue. S’écrit. Con­tin­uer la lec­ture

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Aurélia DEMARLIER, Efface-moi si tu peux, Alice Ter­tio, 2024, 244 p., 14 €, ISBN : 978–2‑8742–6572‑3

demarlier efface moi si tu peuxLe jour de ses 16 ans, Ealyn voit débar­quer dans sa cham­bre Zytry­on, le robot de la famille, pour lui souhaiter un joyeux anniver­saire. Créé par son père ingénieur en robo­t­ique, Zytry­on aide prin­ci­pale­ment Ealyn dans les tâch­es ménagères. Aujourd’hui, il lui soumet cepen­dant une propo­si­tion par­ti­c­ulière : il lui demande quelles per­son­nes elle souhaite qu’il efface. Croy­ant à une plaisan­terie, Ealyn cite cinq noms sans trop réfléchir, mais lorsqu’elle arrive à l’école, elle con­state que ces per­son­nes ont bel et bien dis­paru… Con­tin­uer la lec­ture

Orgueil et faux-semblants

Aurore DRÉCOURT, La folle des­tinée des Kerd­elec, Tome 2 : Un mys­tère à Saint-Malo, Cal­mann-Lévy, 2024, 510 p., 17 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 978–2‑7021–8855‑2

drecourt la folle destinee des kerdelec un mystere a saint maloLe tome 2 de cette duolo­gie démarre là où le tome précé­dent s’est arrêté : Sophie de Kerd­elec part à Saint-Malo afin de retrou­ver l’acte de bap­tême orig­i­nal prou­vant la légitim­ité de sa famille pour réclamer un héritage qui sauvera cette dernière de la ruine et un des­tin non désiré pour les mem­bres de la fratrie.

Son père étant alité et son frère jumeau ayant dis­paru dans la nature, Sophie est oblig­ée de pour­suiv­re sa quête trav­es­tie en homme afin d’avoir une plus grande lib­erté d’action (pour rap­pel, nous sommes au 20e siè­cle). Mais elle n’est pas seule, elle est accom­pa­g­née de son ami d’enfance Math­ieu de Chevi­gné et d’Antoine de Carnac, qui brigue égale­ment l’héritage. Con­tin­uer la lec­ture

Les fils de la mémoire

Jean-Pierre GRIEZ, L’héritage assas­sin, Cerisi­er, coll. « Faits et gestes », 2024, 312 p., 24 €, ISBN : 978–2‑87267–249‑3

griez l'héritage assassinAvec ce nou­veau roman, L’héritage assas­sin, Jean-Pierre Griez signe une enquête à pro­pos des ombres, des fal­si­fi­ca­tions et des dif­fi­cultés de mémoire du géno­cide des Tut­sis en 1994 au Rwan­da. L’auteur, qui vit actuelle­ment dans le Hain­aut, a déjà pub­lié plusieurs romans chez le même édi­teur et est aus­si réal­isa­teur d’un film d’an­i­ma­tion en 2020 sur l’His­toire de la République démoc­ra­tique du Con­go Caoutchouc rouge, rouge coltan. Con­tin­uer la lec­ture

Un roman des frontières

Cather­ine BARREAU, La con­fi­ture de morts, Impres­sions nou­velles, coll. “Espace Nord”, 2024, 289 p., 9,5 €, ISBN :978–2‑87568–603‑9

barreau la confiture de morts espace nordVéra, ado­les­cente soli­taire, farouche même, vit à Namur une rela­tion forte avec son père Renaud. Der­rière cette vie sans aspérité appar­ente se pro­file le hameau gau­mais dont la famille – le clan – est orig­i­naire, Mortepire et ses mys­tères. Jusqu’à ses quinze ans, elle partageait son temps entre Namur et Mortepire, mais elle a brusque­ment cessé de s’y ren­dre, où elle est pour­tant atten­due. Elle a néan­moins fait la promesse à son père d’y retourn­er un jour, et à la mort inopinée de celui-ci, elle entre­prend ce voy­age. Ceux qui y vivent encore entre­ti­en­nent l’histoire légendaire d’une famille en rup­ture avec la société qui l’entoure, fidèle à des loy­autés anci­ennes qui la ren­dent dif­férente. À son arrivée, Véra com­pren­dra les secrets de la famille et accèdera à une forme de vérité. Elle pour­ra alors choisir de rester au hameau ou de franchir la « fron­tière ». Con­tin­uer la lec­ture

L’écriture comme don de vie

Rox­ane LEFEBVRE, Alna. À l’horizon de nos ven­tres, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 208 p., 15 €, ISBN : 9782875054920

lefebvre Alna à l'horizon de nos ventresDanseuse, per­formeuse, poétesse, Rox­ane Lefeb­vre délivre avec Alna. À l’horizon de nos ven­tres un chant aqua­tique, tel­lurique qui noue les har­moniques de l’enfantement, du cycle des généra­tions et de la genèse de Gaïa. La pul­sa­tion qui rythme ce roman poé­tique s’étire du temps du rêve au temps des orig­ines, de l’enfance per­due et retrou­vée à la nais­sance d’une petite fille. Ode à la terre et au ciel, à Gaïa et à Oura­nos, inter­ro­geant leur sépa­ra­tion, l’aspiration à leurs noces cos­miques, Alna tend un texte-ven­tre, qui part du ven­tre et retourne à lui, qui évoque le ven­tre d’Alna, « dés­espéré­ment vide » depuis des années. Con­tin­uer la lec­ture

Mémoire hallucinée aux doublures dégrafées

Alexan­dre VALASSIDIS, Tir­er, Scribes, 2024, 112 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782073066183

Valassidis TirerTir­er s’étire dans la den­telle sub­tile d’une nar­ra­tion taiseuse. Pour­tant muni d’un revolver et coincé der­rière la porte mys­térieuse d’un apparte­ment, le nar­ra­teur con­clut que « c’était à peu près tout ». La den­telle se fait alors dou­blure, la mémoire défail­lante du nar­ra­teur l’aiguillant vers la super­po­si­tion con­fort­able de deux épo­ques morcelées, qui aurait rai­son de l’existence du livre : Con­tin­uer la lec­ture

Guerre en Yougoslavie et Pemphigus vulgaris à Bruxelles ou la guerre dans la peau

Un coup de cœur du Car­net

Veli­bor ČOLIĆGuerre et pluie, Gal­li­mard, 2024, 288 p., 22 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑073044–82‑2

colic guerre et pluieBosni­aque nat­u­ral­isé français, Veli­bor Čolić vit en Bel­gique depuis 4 ans, ce qui fait de Guerre et pluie son pre­mier livre éli­gi­ble pour le Car­net et les instantsDouz­ième de sa bib­li­ogra­phie, ce roman auto­bi­ographique forme avec son Manuel d’exil (Gal­li­mard, 2016) et Le livre des départs (Gal­li­mard, 2020), le dernier volet d’un trip­tyque sur son expéri­ence de réfugié sur­vivant d’une guerre qui ne cesse de le pour­suiv­re, dans son écri­t­ure mais aus­si dans son corps. Con­tin­uer la lec­ture

Amours paléolithiques, délires pédiatriques et mégalomanie zoologique

Cécile HUPINNe pas nour­rir les ani­maux, 180° édi­tions, 2024, 184 p., 20 €, ISBN : 978–2‑94072–136‑8

hupin ne pas nourrir les animauxCécile Hupin étonne et détonne. Man­i­feste­ment, écrire l’amuse. Si vous aimez les auteurs et autri­ces qui pren­nent leur pied en écrivant, vous ne vous ennuierez pas à la lec­ture de Ne pas nour­rir les ani­maux à con­di­tion d’entrer dans son jeu ou plutôt son délire. Con­tin­uer la lec­ture

Mutatis mutandystopie

Claire BLACH, EXu­Vie, Bozon2x, 2024, 198 p., 21 €, ISBN : 978–2‑931067–21‑5

blach exuvieDans ce texte poly­phonique et un futur proche, les per­son­nages suiv­ent leur pro­pre par­ti­tion en une ville européenne imag­i­naire. Pour son pre­mier « roman choral », Claire Blach a voulu qu’une har­monieuse cacoph­o­nie sur­plombe ses héros et anti-héros. Les pre­miers sont jeunes, au mieux ado­les­cents, et les sec­onds sont les adultes dont aucun ne parvient à vain­cre la soli­tude tra­ver­sant toute vie et s’imposant au final. Con­tin­uer la lec­ture

Le cimetière des mots doux

Marie MATUK, Avec ou sans Jess, Oskar, 2024, 150 p., 14,95 €, ISBN : 979–1‑0214–0834‑0

matuk avec ou sans jessDepuis qu’il l’a vue marcher comme une funam­bule sur une cor­niche, Math­éo, 12 ans, a tis­sé un lien d’amitié avec sa nou­velle voi­sine, Jess. Un jour, ils déci­dent d’aller faire du patin sur l’étang gelé, mais la glace se fis­sure et Jess tombe à l’eau. Mal­gré une inter­ven­tion rapi­de des pom­piers, Jess ne survit pas à l’accident et Math­éo vit son tout pre­mier deuil. Con­tin­uer la lec­ture

Quand Perséphone se réveille…

Cindy VAN WILDER ZANETTI, La clé d’obsidienne. Fleur fan­tôme (tome 1), Chat­ter­ley, 2024, 346 p., 17,90 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑3857–9013‑4

van wilder zanetti la clé d'obsidienneEmon, le grand prêtre de Cou­lia, annonce à sa nièce Zina une nou­velle impor­tante : le dernier fils vivant de l’empereur Apatli, représen­tant du dieu Flam­boy­ant, vient d’être retrou­vé mort, ce dernier déclare alors l’Ayotl, une série de trois épreuves sacrées pour huit can­di­dates de chaque province. Celle qui les rem­portera mon­tera sur le trône afin de don­ner un nou­v­el héri­ti­er à l’empire de Pahel, les sept can­di­dates en échec subiront toutes le même sort : la mort. Con­tin­uer la lec­ture

La vie secrète des arbres et du monde

Un coup de cœur du Car­net

Anne ROTSCHILD, Con­ver­sa­tions avec mes arbres, Le passeur, 2024, 250 p., 17 €, ISBN : 9782385210229

rotschild conversations avec mes arbresAtten­tion : chef‑d’œuvre !!

D’un sol­stice d’été à un autre, du lun­di 21 juin 2021 au lun­di 20 juin 2022, Anne Roth­schild (poétesse et plas­ti­ci­enne qui pra­tique la sculp­ture, la gravure et la pein­ture) a tenu un jour­nal d’observation de son jardin à Vic, dans le départe­ment du Gard, entre mer et Cévennes. Mais atten­tion ! cet ouvrage est tout sauf un recueil d’anecdotes botaniques et nat­u­ral­istes. C’est un livre-monde qui entraîne le lecteur à décou­vrir la terre entière et l’histoire des peu­ples et des civil­i­sa­tions, tou­jours  indis­sol­uble­ment liées à leur envi­ron­nement naturel. Ain­si, l’olivier nous emmène dans la Grèce antique et le jas­min d’hiver en Chine d’où il est orig­i­naire. Le cyprès est lié aux cultes depuis la Rome antique où on y accrochait les chevelures coupées de Vestales, gar­di­ennes du feu sacré. Au fil des siè­cles, il a ombragé les sanc­tu­aires, les por­tails, les églis­es, ce qui lui a valu d’être abat­tu en grand nom­bre durant la Révo­lu­tion française qui y voy­ait la présence emblé­ma­tique du clergé… Le cèdre majestueux est indis­so­cia­ble du Liban et du Tem­ple de Salomon. Et que dire du lau­ri­er, l’arbre de  la Pythie de Delphes et d’Apollon, avec les feuilles duquel est couron­né le lau­réat ? Con­tin­uer la lec­ture

Tout a changé à Berlin

Claire OLIRENCIA DEVILLELa nuit Berlin, Dou­ble ponc­tu­a­tion, coll. « Guillemets », 2024, 148 p., 18 €, ISBN : 978–2‑490855–62‑9

olirencia deville la nuit berlinEn quelques décen­nies, tout a changé à Berlin. En une nuit, tout a changé aus­si pour la nar­ra­trice de ce pre­mier roman de Claire Oliren­cia Dev­ille, Française instal­lée à Brux­elles. L’amour est une chose étrange. L’amour rend le monde intem­porel. Plus encore dans le Berlin artis­tique quand la nuit s’en empare. C’est ce cock­tail d’amour et de nuit qui va entraîn­er Nina Hell­man, appren­tie danseuse, dans une « spi­rale malé­fique ». Con­tin­uer la lec­ture

Prof toujours

Char­lotte MOORS, Alessan­dro, Acad­e­mia, coll. « Noirs des­seins », 2024, 184 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑8061–3697‑8

moors alessandroCe roman débute sur un malaise mêlant rêve et réal­ité. Alessan­dro a 8 ans, il se réveille et son lit est trem­pé d’urine, ce qu’il voudrait dis­simuler, il par­le de couteau et de sang. Dans qua­tre jours, c’est la ren­trée des class­es et sa sœur Giu­lia ne cesse de se moquer de lui. Dans sa cham­bre et à l’école, il des­sine des per­son­nages de man­gas, inspirés des livres qu’il dévore, il est amoureux de Marie et il fuit la com­pag­nie de son père et des bouteilles de vin qui lui tour­nent la tête. Change­ment de point de vue et saut dans le temps, qui se répétera tout au long du roman : nous sommes dix ans plus tard et Françoise, son insti­tutrice d’alors, qui est main­tenant en fin de car­rière, est à la veille d’une autre ren­trée des class­es, ce moment mag­ique où le manège sco­laire se remet en route avec de nou­velles têtes. Elle apprend qu’Alessandro est en prison pour des faits graves et cette nou­velle la touche sin­gulière­ment. Com­ment un élève dont elle avait décelé le poten­tiel peut-il en être arrivé là ? Con­tin­uer la lec­ture