Un coup de cœur du Carnet
Rachel M. CHOLZ, Pipeline, Seuil, 2024, 224 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021554281
L’existence des êtres, la vie des phrases sont bitumées, encerclées par les vapeurs post-punk du « no future ». C’est dans le territoire mouvant du peuple des marges que Rachel M. Cholz campe Pipeline, son premier roman. Comme dans son premier récit, No ou le pactole paru à La Lettre volée, la fiction se penche sur les exclus, les broyés, les largués du système néolibéral, sur les tribus de la débrouille qui se livrent à mille et un trafics, tapinent, volent, dealent pour survivre. Comment écrire au cœur des mots qui sentent la folie du monde ? Princes des combines, des zones clandestines, la narratrice, « la timide », et son ami Alix écument la rue Heyvaert, les entrepôts près du canal de Bruxelles, louvoient dans des quartiers de Molenbeek, à la recherche de véhicules à siphonner. Le monde est en ruines mais il reste le gazole, l’élixir noir, pivot d’une économie parallèle depuis qu’Alix a découvert un pipeline qui relie une raffinerie à un entrepôt de stockage. Avec une liberté radicale, dans une langue serpentine, nerveuse, imprévisible, Rachel M. Cholz nous plonge dans un capitalisme à la dérive, impitoyable, paupérisant, braque ses projecteurs sur les êtres de l’ombre talonnés par les flics d’un côté, par les gangs mafieux de l’autre. Continuer la lecture
Keith Douglas meurt le 9 juin 1944, trois jours après le débarquement de Normandie, à côté du char qu’il commande, à l’âge de 24 ans. Son œuvre poétique est encore peu abondante ; elle hante cependant Le feu des lucioles de Xavier Hanotte.
Durant le 19e siècle et une grande partie du 20e siècles, d’innombrables auteurs, véritables chevilles ouvrières de l’imaginaire, alimentent en fictions un public de plus en plus massif qui trouve dans la lecture un divertissement alors inédit. En résulte, une production pléthorique et foisonnante que l’on rassemble sous l’expression de littérature populaire. Son influence est incontestable : elle donnera non seulement naissance à des genres narratifs encore bien vivants aujourd’hui comme le policier, la science-fiction, la fantasy ou encore la romance, mais contribuera également de manière décisive au façonnement des imaginaires contemporains et, plus particulièrement ceux de la « pop culture ». C’est à ce pan toujours méconnu et malheureusement largement disparu de l’histoire de la littérature que Christian Lauwers rend un hommage aussi réjouissant qu’érudit dans Le maître des rêves.
Dans ce roman, Le chant du chardonneret, Carine Mestdag nous offre une émouvante et grave pérégrination dans l’espace de la mélancolie d’un écrivain japonais Sakutaro, amoureux de la littérature et de la poésie françaises mais qui, un jour, décide de quitter sa vie parisienne, de faire table rase de la plupart des objets qui l’ont accompagné, de brûler ses vaisseaux et de partir s’installer dans le sud-ouest de la France afin de disparaître du monde. Là, il va se remettre à écrire et à se livrer à la vertigineuse revisitation du passé, de son amour pour Hatoko, leur vie commune, les moments partagés avec leurs familles au Japon, les circonstances de sa mort…
La nuit est froide pour un mois de juin. Elle regrette de ne pas avoir pris de veste. Elle regarde l’heure sur son téléphone. 00h52. Elle voit aussi un message de Marc. « Appelle-moi, je m’inquiète. » Elle sourit ; évidemment qu’il s’inquiète. Elle monte sur le petit pont au-dessus du canal. L’éclairage est faible, mais elle peut tout de même observer l’eau du canal Saint-Martin et les graffitis sur les quais.
« Les Saules, centre de jour pour adultes en difficulté psychiatrique, est à la recherche d’un(e) écrivain(e) pour animer deux heures par semaine un atelier d’écriture […] Il ne s’agit pas d’animer un atelier au sens de faire écrire, avec autant de talent que ce soit, mais plutôt d’incarner sa propre place d’artiste, et de transmettre la question de la création et de ses enjeux. » Tel est le message qui est adressé à la narratrice-autrice Nathalie Skowronek via une respectable librairie bruxelloise. Cette requête la fait doucement sourire : une institution littéraire qui a toujours tu ses parutions lui transmet un courriel concernant une activité qu’elle ignore, n’ayant jamais ni suivi ni animé d’atelier d’écriture. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elle qui se trouve en fragilité et en inquiétude à ce moment-là (comme à d’autres) de sa vie, accepte la proposition. Une réaction surprenant pour celle qui « préfèr[e] renoncer que risquer, garder la main plutôt que [s’] exposer ».
Photographe naturaliste ukrainien, Maksim a changé de sujet de travail quand la guerre s’est invitée dans son pays. Les champs de bataille, les zones sinistrées, les gens qui prennent la route en laissant leur maison derrière eux ont remplacé les paysages, les arbres et les animaux devant son objectif. Les animaux sauvages en tout cas. Car les animaux de compagnie, eux, suivent leurs maîtres dans l’exil, subissent à leurs côtés les horreurs du conflit, victimes eux aussi de la folie des Hommes.
D’abord remarqué comme nouvelliste, dans la revue Marginales et
Le premier roman de Michel Desmarets nous fait découvrir les souvenirs de Côme, qui a perdu son frère aîné et replonge dans son passé en foulant le sable d’une plage qu’il affectionne. Il emmène son lecteur dans ses territoires intimes, dans les explorations de l’enfance et les jeux fraternels teintés d’euphorie et d’émerveillement, devenus ainsi inoubliables.
« Mais de quoi vivent nos pensées ? ». Cette question liminaire anime le premier récit d’un ouvrage qui explore les méandres de la création artistique et qui donne le ton. Tout d’abord dans les souvenirs d’enfance d’un jeune garçon, ceux des premières images : couleurs, lumières, mouvements de poissons bondissant dans les bassins du zoo abandonné de Spa. Puis celles, au même endroit mais plus tard, des casques colorés des jeunes qui utilisent le même espace pour faire du skateboard. Puis la découverte de Pélléas et Mélisande dans un festival de théâtre et, après le spectacle, celle du verso de la scène, des décors que l’on démonte et des croix blanches marquant les repères au sol pour les acteurs. Fascination pour les rituels et les objets tandis que se dessine une carte du monde où l’on pointe des noms de lieux aux consonances exotiques.
Le nouveau roman de Sophie Wouters nous immerge en Sicile dans les années 1970. Fernando et Simonetta sont un couple uni par l’amour, ils se tuent au travail et prennent conscience qu’ils n’ont plus d’avenir dans leur pays. Afin d’épargner une vie de misère à leurs enfants, Albertina et Cesario, ils décident de partir en Belgique, Fernando travaillera dans une pizzeria et Simonetta sera concierge dans la propriété des Van Molsen.
Toujours à la croisée de la grande Histoire collective et de la micro-histoire individuelle, l’écriture de Véronique Bergen s’impose une nouvelle fois et exulte dans son nouveau roman, Clandestine. Ce livre est certainement l’un des plus puissants et des plus bouleversants de l’œuvre de la romancière et poète, en ce qu’il attaque toute pudibonderie – parce qu’ensauvagé, indomptable ; la langue faisant basculer l’horizon à l’exacte mesure de toute quête.
Le jury du prix Le Point du Polar européen 2024 a annoncé sa sélection composée de 8 titres. Le nouveau roman de Kenan Görgün, Oublie que je t’ai tuée, en fait partie. Le lauréat sera annoncé le 3 avril prochain. En attendant, on croise les doigts..
Le passager d’Amercœur, le lecteur fait bien vite sa connaissance, dans le souvenir de l’instance narrative du récit d’Armel Job :
Les grands reporters font-ils de bons romanciers ? Kessel ou Hemingway nous ont montré que oui et ô combien. En Belgique, Alain Lallemand s’inscrit dans leur sillage avec plusieurs romans qui tissent grande Histoire et histoires intimes à partir de ses missions de correspondant de guerre, principalement pour Le Soir, en Yougoslavie, Colombie, Afghanistan, etc. Ou en Crimée.
Après