Sophie WEVERBERGH, Précipitations, Verticales, 2022, 272 p., 20 €, ISBN : 9782072950094
La littérature est un champ de bataille, un combat. Mené contre soi ou contre les autres. Dans Précipitations, premier roman de Sophie Weverbergh, le récit s’apparente à un ring sur lequel danse une narratrice nommée Pétra. Ou plutôt, conforme à l’étymologie de son prénom, Pétra est une pierre, un petit caillou qui coule. En treize chapitres ancrés dans une esthétique de la distance et de l’humour, Pétra, 37 ans, enceinte, mère d’un jeune garçon, belle-mère de deux autres enfants, nous délivre des monologues coulés dans une introspection météorologique. Une auscultation des précipitations mentales qui la frappent alors qu’elle est gravide. Un fragment de Poésie verticale de Roberto Juarroz se tient aux avant-postes de ce récit qui décrit les cercles concentriques de ce qu’on peut appeler dérives intérieures ou psychose périnatale dans notre société contemporaine qui psychiatrise à tour de bras pour mieux contrôler, enfermer, annihiler ceux et celles qui ne jouent pas le jeu de la grande machine sociale. Continuer la lecture
Dans Légère, son premier roman, Marie Claes nous emmène dans la commune de Blevin, lieu apparemment imaginaire et localisé en Belgique, où elle tisse les entrelacements d’une crise familiale, de sa naissance à sa résolution.
Au milieu d’un hiver pluvieux, une petite fille aux cheveux de jais s’amuse chez elle. Éparpillés dans la pièce, des Playmobil et des animaux en plastique, des maisons de poupée, une voiturette bleue, un croissant non entamé jonchent le sol. Elle, elle sourit et agite deux figurines féminines s’affrontant lors d’un match de football en miniature. C’est le sport préféré de la fillette, elle adore y jouer dans le jardin, ce que le temps ne permet pas ce jour-là, les gouttes et le vent étant de la partie. Alors elle décide d’enfreindre une des règles de la maison. Elle s’avance sur les carpes bleues du tapis douillet, ignore le regard circonspect du chat et attrape son ballon en cuir. La joie de la transgression est hélas de courte durée : elle casse le vase préféré de sa maman, « [c]elui qu’elle et papa ont ramené de vacances et qui est plus vieux [qu’elle] ». Son sourire s’évanouit et, recroquevillée dans son anxiété, elle serre le félin dans ses bras. Elle observe les débris de son désastre et entend des pas s’approcher… La tristesse et l’angoisse l’étreignent, elle va devoir se confronter aux conséquences de sa désobéissance. Comment avouer la catastrophe ? De quelle façon sa maman va-t-elle réagir ? De quelle punition va-t-elle écoper ?
Patrick Vancoillie nous fait découvrir ici le parcours de Joy Esteban Lozano, une juriste new-yorkaise qui vient de conclure son troisième divorce. Fatiguée par le rythme effréné de Big Apple, elle décide de prendre un congé sabbatique afin d’aller à Ibiza, l’île où elle est née et a vécu les trois premiers mois de sa vie.
La rentrée littéraire de septembre 2021 contenait son lot de surprises, parmi lesquelles le premier roman d’Aurélie Giustizia. Un livre garanti par son éditeur « zéro retour, zéro stock, zéro pilon, zéro indisponibilité » grâce au choix de l’impression à la demande. Une faible empreinte carbone, pour un texte qui ne manque pourtant ni de noirceur ni de flamme.
Partagé en quatre coins géographiques de la France à la Suède, David Jauzion-Graverolles publie en Belgique son premier recueil de poésie pour, assure-t-il en entrevue, matérialiser son ancrage sur notre territoire. Metteur en scène et dramaturge, enseignant au Lycée français, il a quitté son Jura natal pour suivre son épouse suédoise. Ainsi connait-il au moins deux étés, l’un méditerranéen (dont est issue sa famille) et l’autre nordique. Ce contraste est à l’origine de ce recueil de poésie, Lumière des limites, chapitré du Småland en ses tourbières aux marécages Bruxellois en passant par le massif du Jura et les gorges de l’Ardèche.
Roberta s’est fracturé le bassin sur le chemin menant à son jardin. La voilà immobilisée et, faute de pouvoir se débrouiller seule chez elle, pensionnaire de La Cerisaie, cette maison de repos dont le nom lui rappelle Tchekhov. Le séjour sera temporaire : trois semaines. Vingt-et-un jours. Assez pour avoir à tromper l’ennui, entre lecture et écriture.
Sally est une jeune fille de 15 ans qui vit à Bruxelles. N’ayant jamais connu son père, elle n’a pas la vie simple avec sa mère dépressive et alcoolique, qui a l’insulte et les coups faciles dans ses moments de détresse. Sally est bien seule dans son quotidien, mais elle a l’intelligence d’être ouverte aux rencontres qui vont lui servir de refuge. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de deux autres solitudes : Eva, une voisine d’une septantaine d’années, et William, un étudiant exilé de son Cameroun natal. Avec ses deux nouveaux amis, elle peut avoir quelques conversations à propos de leur passion commune pour les livres.
Un ouragan dans la barbe est le premier album de l’autrice Noelia Diaz Igelisas. Dans cette bande dessinée qui emprunte des thématiques et certains traits à l’album jeunesse, la narration se révèle efficace, les procédés graphiques joyeux et expressifs et les personnages (dont le grand-père barbu, et Hugo que nous apercevons tous deux sur la couverture) attachants et singuliers.
Sans doute est-ce une caractéristique majeure et heureuse du roman policier actuel que de donner tout autant de place à la vie intime des enquêteurs en charge d’élucider un crime qu’à la résolution de l’énigme criminelle elle-même. En marge de l’enquête, d’autres enjeux personnels existent, qui interagissent avec celle-ci tout en formant un récit parallèle. La fille sur le banc s’inscrit pleinement dans cette veine narrative en nous intégrant dans l’équipe policière chargée de l’affaire sous la direction de Steve, un taiseux tout entier voué à sa mission qui le mobilise de jour comme de nuit, au point qu’il en oublie sa famille, ou néglige de dormir ou de manger. Sa volonté de comprendre les ressorts du crime et de dépasser les apparences crée en lui un mouvement mental sans repos auquel Bernadette De Rache nous associe tout en suivant tour à tour les autres membres de l’équipe : Marie l’impétueuse, qui fonctionne à l’instinct, Angelo, le magicien qui délie les secrets des ordinateurs et portables.
Odile Baltar a remporté la première édition du prix San-Antonio. Arrête ton cirque !, le manuscrit qu’elle a soumis au jury à cette occasion, est désormais un roman – le premier de l’autrice – publié dans la collection de référence « Fleuve noir ».
« Jusqu’au moment où il a dit : je vois un jeune homme. Là j’ai songé aux cieux crevant en éclairs de Rimbaud parce que c’était vraiment ça, ça crevait en éclairs à l’intérieur de moi, alors j’ai pressé l’homme : quoi d’autre ? Le type a plissé ses petits yeux […] avant de répondre : quelqu’un de proche mais avec le Diable à ses côtés, vous voyez comme l’Amoureux regarde le Diable ?, et il a pointé la face cornue et rieuse, la porte de la luxure s’ouvre. C’est le danger. Drôle de porte, j’ai pensé, j’aimerais bien qu’une porte comme ça existe. » Ce Diable, en fait, il pourrait bien s’incarner en Sofiane Zenouda.
La progression de la fonte des glaces du Grand Nord est désormais connue de tous. Des régions entières, autrefois inaccessibles, livrent peu à peu leurs secrets et suscitent toutes sortes de convoitises. Jeremie Brugidou a imaginé ce qu’il pourrait en advenir dans un futur proche.
Contrairement à l’amour mis en chant par Bizet, Carmen est enfant de bourgeois, et a toujours connu des lois. Née au début du 20e siècle au sein d’une classe aisée, dès son premier souffle, elle a endossé naturellement un costume étriqué confectionné de longue date par la société patriarcale, un « corset de manières cousu à même sa peau » par son milieu. Docile, elle a grandi sagement, sans questions ni attentes, en conformité, préservée. L’évidence la menait au mariage arrangé, une destinée dont elle était tenue à l’écart mais qu’elle acceptait en spectatrice. Cependant, même dans les dess(e)ins les plus maîtrisés, il y a toujours une ligne de fuite.
Elle se souvient, tout lui revient en détail, sa rage monte et, avec elle, le besoin d’écrire. Les mots se précipitent car tout est devenu clair à présent que l’étau de leur emprise s’est relâché. Dans cet élan, elle nous dit d’une traite son enfance dans une famille en vue, de celles qui attirent le regard et la convoitise et à qui tout semble réussir. Le père est animateur-vedette, il enchaîne les succès. La mère accompagne cette réussite et en organise la mise en scène. Elle saisit toutes les occasions d’affirmer l’ascension sociale de leur couple au travers de réceptions au cours desquelles il se donne en spectacle, toute pudeur mise de côté. Une maison neuve est construite pour affirmer ce statut, avec une piscine dans laquelle il est de bon ton de se baigner nu. Ces festivités largement arrosées rassemblent des adultes libérés qui recherchent un plaisir sans limite, et les hôtes semblent s’en réjouir tout y en prenant part.
Lise Bellacroix a 27 ans. Elle travaille depuis 4 ans à l’accueil de l’entreprise d’outillage Toolex où ses journées sont rythmées par les frottements de la porte coulissante et les demandes incongrues (quand elles ne sont pas incompréhensibles ou insupportables) des clients.