Archives par étiquette : Samia Hammami

Doudou un jour, Doudou toujours

Alexan­dre DE MOTÉ (texte) et Joëlle PASSERON (ill.), Sacha et la timid­ité du Tigrou, Glé­nat Jeunesse, coll. « Les incon­tourn­ables », 2023, 48 p., 22,50 €, ISBN : 9782344057087

de moté sacha la timidité du tigrouSacha, c’est le fils de deux grands sportifs, Manu (water-polo, karaté et yoga) et Michel (water-polo). Lui, il est plutôt « artiste, danseur, un peu pein­tre, un peu foufou ». D’un naturel intro­ver­ti, le Tigrou préfère rester avec son doudou, le Grand Jojo. En fait, les autres lui font peur… Quand ils s’amusent tous ensem­ble dans la plaine de jeux, sur des tobog­gans, des bal­ançoires et d’autres mobiles, que la joie irradie de leur vis­age et qu’ils courent der­rière une balle ou un de leurs cama­rades, Sacha se réfugie sous une tente, mal à l’aise, l’esprit cha­grin. Si Manu tente de le brusquer légère­ment ou de le câlin­er, le petit tigre sort les griffes : lui, tout ce qu’il veut, c’est s’extirper de ce lieu de haute social­i­sa­tion et s’amuser avec son lapin en peluche. Con­tin­uer la lec­ture

« Entendons-nous bien, rien de ce que je raconte n’est métaphorique »

Deb­o­ra LEVYH, La ver­sion, Allia, 2023, 128 p., 12 €, ISBN : 9791030417395

levyh la version« Très franche­ment, je ne crois pas qu’on puisse par­ler d’un monde dans la langue d’un autre monde. Je ne veux pas dire que ce ne serait pas souhaitable, sim­ple­ment que ce n’est peut-être pas pos­si­ble. À moins de recourir à des arti­fices. » Par cet incip­it, le nar­ra­teur donne le ton : il s’agira d’envisager une réal­ité avec des out­ils cer­taine­ment insuff­isants, ou du moins pas exacte­ment adéquats. Et le défi se révèle iden­tique dans ces lignes : évo­quer le livre de Deb­o­ra Levyh, un texte dense, opaque, exploratoire, dans un français effi­cace et essen­tial­iste, ou com­ment ten­ter de faire entr­er une sphère dans un trou car­ré… Con­tin­uer la lec­ture

Amours interdites

Brigitte MOREAU, Le dia­ble se moque bien des his­toires d’amour, F dev­ille, coll. « Œuvres au rouge », 2023, 200 p., 20 €, ISBN : 9782875990761

moreau le diable se moque bien des histoires d'amourD’un côté, il y a les Supérieurs ; de l’autre, les Inférieurs. Bien enten­du, les deux ne se fréquentent pas, ne se mélan­gent pas, ne se croisent presque pas. Au sein de la pre­mière caste existe une hiérar­chie se bas­ant sur le Pédi­grée des indi­vidus, se définis­sant lui-même par la somme de leurs quo­tients intel­lectuel, beauté, pro­fes­sion­nel, richesse et avenir. Cette valeur pré­cisé­ment mesurée, qui peut vari­er selon les aléas de la vie, per­met d’unir, sur une base rationnelle et objec­tive, les meilleurs élé­ments entre eux. Ain­si, lors d’une céré­monie dili­gen­tée par des hommes de loi, les pères, ayant préal­able­ment amassé une dot, négo­cient le mariage de leurs filles, tan­dis que ces dernières atten­dent patiem­ment dans une salle que leur sort soit scel­lé. Con­tin­uer la lec­ture

Olive et Odilon, Zélie et Bélonias and cie

Noémie FAVART, Olive et Zélie, Ver­sant Sud Jeunesse, 2023, 64 p., 16,50 €, ISBN : 9782930938677

favart olive et zelieVous êtes-vous déjà demandé « […] ce qui est rouge avec deux pois et une plume et qui est emmêlé comme un saucis­son » ? Ou pourquoi les vieilles tantes qui cocot­tent ne par­tent jamais en voy­age sans leur poivri­er ? Ou encore si un prénom détient bel et bien le pou­voir de ralen­tir une ath­lète lors d’une course ? Si ces ques­tions vous tarau­dent, alors ouvrez immé­di­ate­ment le nou­v­el album, tou­jours aus­si gai et col­oré, de Noémie Favart : dans Olive et Zélie, vous trou­verez les répons­es à ces énigmes ain­si que d’autres his­toires cocass­es ! Con­tin­uer la lec­ture

« Ainsi va le monde autour de nous »

Jacques CHARLIER, Mot à mot, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2023, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–132‑6

charlier mot a motLe mou­ve­ment du monde « tou­jours à notre insu / mal­gré notre refus », la lour­deur d’une salle d’attente avec « cette porte idiote / qui ne s’ouvre pas », les voy­ages oniriques « prob­a­ble­ment des restes de vies / qui vien­nent d’ailleurs », l’attitude d’un saint-thomas ent­hou­si­as­mé chaque matin devant sa fenêtre, l’évolution intime du lan­gage et les réa­juste­ments néces­saires face au réel, le refus des regrets com­plaisants alors que « chaque vague, chaque souf­fle du vent est unique », les fuites assumées qui per­me­t­tent d’échapper ou d’éviter, la petite musique intérieure de nos corps « dans le calme de la nuit », l’étrangeté de l’autre que l’on pense pour­tant con­naître, le déclin de la beauté « avec le temps, ça se gâte », la peau comme « seul vête­ment que mal­gré tout on habille », une res­pi­ra­tion pro­fonde en cadeau fugi­tif, le monde « qui est ain­si fait » et déjà dit, les bris d’amour et les « mots à mots », les larmes de pluie régénéra­tri­ces et le vent « qui lente­ment soulèv[e] les robes du temps », l’heure juste des départs et l’altération inéluctable de tout, le solide lien invis­i­ble entre les choses « à la base, intime­ment liées… / dès le départ… / irrémé­di­a­ble­ment », la ques­tion des faux vrais-sem­blants et les vrais faux-sem­blants, le laid ras­sur­ant et le beau éner­vant… Ce sont quelques aspects de l’existence, pen­sés et illus­trés par Jacques Char­li­er dans Mot à mot. Con­tin­uer la lec­ture

« Juste une illusion… »

Véronique BIEFNOT, Cer­taines ombres rêvent, M.E.O., 2023, 164 p., 17 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0377‑4

biefnot certaines ombres rêventL’impatience et la révolte de l’une s’opposent à la com­préhen­sion et à la résig­na­tion de l’autre. Tan­dis que la pre­mière cherche, la sec­onde accueille. Un revête­ment de poils, de plumes et d’écailles d’un côté, une peau humaine ten­due ou fripée de l’autre. Paroles, émo­tions, pul­sions ver­sus réflex­ions, sen­ti­ments, con­trôle. Le Yin de terre et d’eau, le Yang de feu et d’air. Élie et Joe­ly, deux âmes sœurs dont le lien abolit impérieuse­ment les dis­tances, les apparences, les incar­na­tions, sont les voix à enten­dre dans le dernier roman de Véronique Biefnot, Cer­taines ombres rêvent. Con­tin­uer la lec­ture

« U Can’t Touch This »

Un coup de cœur du Car­net

Alex­is ALVAREZ, Rela­tion, Arbre à paroles, coll. « iF », 2023, 20 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87406–735‑8

alvarez relationQua­si-corol­laire de tout début vu que « pour absol­u­ment tout dans la vie, marcher, respir­er, boire du vin ou se faire pipi dessus, il y [a] une pre­mière et une dernière fois », elle peut enlis­er, empoiss­er, embourber, comme oxygén­er, alléger, stim­uler. Elle rebat en tout cas imman­quable­ment les cartes, qui façon­neront d’autres châteaux à l’architecture espag­nole ou végéteront en tas informe sur une table crasseuse. La fin d’une rela­tion, et plus par­ti­c­ulière­ment d’une rela­tion amoureuse, c’est notre lot à (presque) tous, un jour ou l’autre. Si l’expérience s’envisage comme banale­ment com­mune avec une dis­tance poéti­co-cynique, moins fréquents sont ceux qui la ressen­tent comme telle à l’instant T et à tous les autres qui suiv­ront et s’accumuleront le temps de… Quelle que soit sa con­fig­u­ra­tion sin­gulière, elle déplace tou­jours nos lignes intérieures. Con­tin­uer la lec­ture

Désormais sans Paul

Nadine EGHELS, Avec Paul, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2023, 185 p., 19 €, ISBN : 9782363083289

eghels avec paul

« Sept heures du matin donc. Le 10 octo­bre. Le jour se lève. Le réveil sonne. Le réveil sonne. Le réveil sonne. Et Paul ne l’éteint pas. Le réveil sonne. Je mau­grée. Pourquoi ne l’éteint-il pas ? » Ce jour défini­tif d’automne de 2018, dans leur lit plus petit que la moyenne pour « sen­tir l’autre, dans la pro­fondeur des limbes », Nadine Eghels ouvre les paupières sur un monde dif­férent, celui où son amour n’est plus. Le som­meil l’a englouti. 17, Samu, hôpi­tal, répar­er les vivants et laiss­er par­tir les morts ; telle est la fin de sa vie avec Paul Andreu et le début de son réc­it Avec Paul. Con­tin­uer la lec­ture

C’est un arbre, une forêt

Sara GRÉSELLE, Sil­va, Esper­luète, coll. « Cahiers », 2023, 20 p., 11,90 €, ISBN : 9782359841688

greselle silvaEn latin, Sil­va désigne le bois, le bosquet et, au fig­uré, une grande quan­tité, une matière abon­dante. Dans la langue de Sara Gréselle, le con­cret et l’imagé fusion­nent, et Sil­va évoque ain­si à la fois la femme-arbre et la femme-forêt. En ter­mes édi­to­ri­aux, Sil­va se con­cen­tre en une pla­que­tte, mince et allongée : 20 pages, seule­ment, à la sève épaisse et col­lante qui cir­cule irré­sistible­ment, irrigue pro­fondé­ment. Sil­va, plurielle­ment sin­gulière et sin­gulière­ment plurielle.

Dans ce texte puis­sant, Gréselle s’arrête sur une expéri­ence intime, qu’une femme sur qua­tre con­naî­trait, ce qui d’ailleurs « […] ne chang[e] rien à la soli­tude de l’expérience ». Un jour de Vénus pas très loin­tain donc, « une de [s]es branche a été arrachées. Non, ce n’est pas ça : une de [s]es branche est tombée. Ça n’a pas fait le bruit qu[’elle] avai[t] imag­iné ». Les mots posés soulig­nent la déli­catesse du moment et trahissent un mou­ve­ment qui ne souf­fre aucun retour en arrière : une fois que la branche, qui partage le flux vivant, les ter­mi­naisons nerveuses et la pul­sa­tion intérieure, se détache, elle retourne à la terre, qui accueille en silence. Il faut ensuite cautéris­er l’écorce blessée, accepter le temps de la cica­tri­sa­tion et « faire con­fi­ance aux racines, au réveil du print­emps, le temps que revi­enne, un jour, le chant des oiseaux ». Car le cycle, immuable, suiv­ra son cours. Con­tin­uer la lec­ture

G, comme Gloria et Géniale

Un coup de cœur du Car­net

Almu­de­na PANO, Glo­ria, Rue de l’Échiquier, 2023, 224 p., 24,90 €, ISBN : 978–2‑37425–385‑5

pano gloriaG tra­vaille comme assis­tante sociale dans un cen­tre pour mineurs. D’apparence coquette et sportive, fana de self­ies, elle dénote avec l’image qu’on se forge d’une pro­fes­sion­nelle du domaine, qu’on voudrait les cheveux gras, le sourire éteint et les épaules ployées par la lour­deur des vécus aux­quels elle se frotte. Et pour­tant G se démène corps et âme pour ses pro­tégés, s’investit dans leur exis­tence cabossée, oublie ses plans per­son­nels, hap­pée qu’elle est par sa mis­sion d’aide à autrui. À cause de son salaire de mis­ère, elle se voit con­trainte d’habiter chez ses par­ents, mod­estes et aimants, et d’écouter les ser­mons de ses amies inquiètes de sa sit­u­a­tion, sans pour autant se résoudre à cess­er sa quête sisyphéenne : « Je sais que mon tra­vail c’est comme un panse­ment sur une jambe de bois. Mais je ne peux pas regarder ces enfants, qui ont des prob­lèmes que tu ne saurais même pas imag­in­er, et rester là sans rien faire. » G, amie d’Elisa Sar­tori (généreuse com­parse de l’autrice), a fourni à Almu­de­na Pano la matière pre­mière de l’album lors d’une inter­view en 2017 ; après, le pro­jet a mûri et s’est réori­en­té, en rai­son d’impulsions édi­to­ri­ales et d’ébranlements intimes. Con­tin­uer la lec­ture

Il était une (double) fois

Un coup de cœur du Car­net

Myr­i­am MALLIÉ, Le cer­cueil de verre, Esper­luète, 2023, 80 p., 18 €, ISBN : 9782359841671

mallié le cercueil de verreBlanche-Neige, Cen­drillon, La Belle au bois dor­mant, Le Petit Chap­er­on rouge, La Petite Gardeuse d’oies, Le Vail­lant Petite Tailleur, Le Joueur de flûte de Hamelin, Hansel et Gre­tel, Le Loup et les Sept Chevreaux, Les Musi­ciens de Brême… Com­bi­en de con­tes et légen­des des frères Grimm se sont fau­filés dans nos ten­dres oreilles et peu­plent notre incon­scient depuis lors ? Il en est de moins con­nus, et tout aus­si fan­tas­tiques, qu’il est ent­hou­si­as­mant de (re)découvrir grâce aux con­teurs, ces chaînons d’une longue tra­di­tion spir­ituelle qui pal­pi­tent de « cette sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière à cette sorte de force vibra­toire que les grandes images de notre imag­i­naire con­tin­u­ent d’exercer sur nos esprits et nos corps, à tra­vers le temps et l’espace ». C’est le cas du Cer­cueil de verre, dont Myr­i­am Mallié offre une pas­sion­nante lec­ture dans son livre éponyme pub­lié aux pré­cieuses et minu­tieuses édi­tions Esper­luète. Con­tin­uer la lec­ture

De l’autre côté du bocal

Ver­e­na HANF, L’enfer du bocal, F dev­ille, coll. « Œuvres au rouge », 2023, 162 p., 17 €, ISBN :9782875990679

hanf l'enfer du bocalLe philosophe Alexan­dre Jol­lien, dans son Petit traité de l’abandon, a émis l’idée que, « ren­con­tr­er l’autre, c’est se repos­er un peu de soi ». Sans nul doute, Jacques Janssens pour­rait à présent acqui­escer devant cette sage affir­ma­tion. Il y a neuf mois infi­nis, sa vie et son moral avaient lour­de­ment chuté. Dans la société où il per­for­mait depuis des années, suite à un remaniement (et de bass­es mani­gances), sa place dans l’organigramme avait con­nu un ren­verse­ment coper­ni­cien : il « avait dégringolé, le Jacques, [et] se rangeait dans la ligne large des employés de base, tout en bas de la page ». Au boulot, coincé der­rière les vit­res de son espace délim­ité dans l’open space, ce low per­former pas­sait ses inter­minables journées, seul, ostracisé, à regarder évoluer ses col­lègues-pira­nhas et flot­ter ses pen­sées-fugus. Il le maud­is­sait, cet aquar­i­um, et « ses écailles avaient per­du toutes ses couleurs » à force de rumin­er l’humiliation. Et si seule­ment c’était l’unique trahi­son… Con­tin­uer la lec­ture

Notre sorcière bien-aimée

Tan­guy HABRAND, Hermione Granger. Lec­trice de Har­ry Pot­ter, Impres­sions nou­velles, coll. « La fab­rique des héros », 2022, 144 p., 13 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 9782390700005

habrand hermione grangerPour le douz­ième opus de la col­lec­tion « La fab­rique des héros » qu’il a cofondée en 2019 et qu’il codirige depuis lors, c’est Tan­guy Habrand qui s’est prêté à l’exercice d’interroger les imag­i­naires partagés autour d’une fig­ure de la cul­ture pop­u­laire. Celle sur laque­lle il a jeté son dévolu réjouira tous les afi­ciona­dos de la saga pot­te­ri­enne : Hermione Granger, « seul per­son­nage féminin à avoir été réelle­ment investi, de manière pos­i­tive, par J.K. Rowl­ing » ; d’ailleurs, « il s’en est fal­lu de peu pour qu’elle ne vole la vedette à Har­ry ». Quant à son angle d’attaque, la lec­ture, il se révèle haute­ment stim­u­lant et se ram­i­fie en con­sid­éra­tions sur l’activité en elle-même, mais égale­ment la légitim­ité de l’écrit, le statut de l’objet-livre, le rap­port au savoir, l’univers de la presse, l’éducation aux médias, etc. Et quel biais des plus per­ti­nents vu que « à l’école de Poud­lard, tout com­mence et tout finit par un livre. Livres de savoir ou de diver­tisse­ment, livres pre­scrits ou inter­dits, livres com­pagnons ou dan­gereux » ! Con­tin­uer la lec­ture

L’histoire de la GIGANTESQUE Maria Fassnauer

Un coup de cœur du Car­net

Lau­ra SIMONATI, Mariedl. Une his­toire gigan­tesque, Ver­sant Sud jeunesse, 2022, 64 p., 17,90 €, ISBN : 9782930938608

simonati mariedlDès la cou­ver­ture de l’album, le lecteur sait à quoi s’attendre : il sera ques­tion d’une femme gigan­tesque, de fan­taisie graphique et d’illustrations brutes. Dessus, Mariedl, à l’allure d’un A, vêtue d’un dirndl tra­di­tion­nel et coif­fée d’un cha­peau tyrolien à plume rose, marche d’un (grand) pas décidé à tra­vers une plaine sap­inière vers un hori­zon que l’on ignore encore. Sur une ligne noire tracée par­al­lèle­ment à son corps dégringo­lent les let­tres du mot « gigan­tesque », un qual­i­fi­catif dont la longueur cor­re­spond à la taille de l’héroïne. Con­tin­uer la lec­ture

Léna, Magda et Lui

Jacques RICHARD, La course, Onlit, 2022, 200 p., 19 €, ISBN : 9782875601698

richard la course« Tu n’en as plus ? De l’espoir, tu n’en as plus ? Tu es dés­espérée ? » Adeptes de la lit­téra­ture feel good ou diver­tis­sante, passez votre chemin. La course, le nou­veau roman de Jacques Richard, est aux antipodes de cette veine. On y entre comme dans un sable mou­vant et l’on s’y empêtre, aspiré à notre esprit défen­dant. Comme à son habi­tude, un peu plus qu’à son habi­tude, Richard n’épargne pas le lecteur. Non par des jeux d’outrance ou de provo­ca­tion faciles, cela ne siérait pas à son élé­gance ; plutôt par un par­ti pris assumé de lim­ites incon­fort­able­ment brouil­lées. Avec sub­til­ité et sub­ver­sion, l’auteur abor­de en effet un sujet déli­cat, glauque : l’inceste. Sans jamais se posi­tion­ner sur le plan de la morale (ni écrire le mot en toutes let­tres), il dérange en évo­quant, par petites touch­es d’intériorité croisées, le lien per­ver­ti entre un ado­les­cent et sa tante, unis par le sang partagé et un rap­port char­nel dévié. Con­tin­uer la lec­ture

World Wide Web

COLLECTIF, WWW, Ker, coll. « Dou­ble jeu », 2022, 208 p., 10 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875863324

collectif wwwLien après lien, elle se tisse. Gigan­tesque, de ses fils invis­i­bles, elle nous retient comme d’insignifiants insectes. Une fois pris, impos­si­ble de s’y sous­traire, la moin­dre de nos vibra­tions émet­tant des mul­ti­tudes de sig­naux qui se réper­cu­tent sans que nous en ayons le con­trôle. Nous nous y empêtrons, assidus et incon­scients : nous cliquons sur une pub­lic­ité, payons notre élec­tric­ité, stock­ons nos sou­venirs, matons des séries, créons des avatars, com­man­dons notre prochain salon, con­sul­tons nos bilans de san­té, réser­vons une place de ciné­ma, intro­duisons nos don­nées per­son­nelles, écrivons aux amis de là-bas et aux con­nais­sances d’ici, souscrivons des con­trats, com­mu­niquons avec des incon­nus, apprenons sur la repro­duc­tion des invertébrés, mutu­al­isons les ressources, trol­lons des forums, ani­mons des réu­nions, exposons notre vie. Lien après lien, nous la tis­sons. À la fois piège et dépen­dance, cette Toile. Con­tin­uer la lec­ture