Thierry-Pierre CLÉMENT, Approche de l’aube, préface de Jean-Pierre Lemaire, Ad Solem, 2018, 119 p., 19 €, ISBN : 978–2‑37298–096‑8
Retour délibéré aux fondamentaux de l’existence, la poésie de Thierry-Pierre Clément octroie au monde naturel une préférence souveraine : montagne, forêt, oiseaux, horizon mer-ciel, lumière du jour, jeux du vent, nulle attention n’étant accordée à la modernité urbaine ou technique. Tous ces éléments de la nature primitive, empreints de familiarité autant que de mystère, il s’agit pour le poète d’en guetter les signes les plus ténus, de les accueillir en lui, d’explorer les sentiments et les questions qu’ils lui inspirent. « Il est bon d’appartenir à la terre », écrit-il, ou, devant le spectacle d’une glycine, « stupéfait de recevoir ce matin / tant de merveille imméritée ». Ainsi une relation à la fois constante et dissymétrique s’exerce-t-elle entre le Dehors et le Dedans, assignés respectivement aux rôles de dispensateur et de bénéficiaire, mais sans exclure un profond désir de communion, sinon même de fusion : « laisse-la devenir toi / et toi / deviens la rose », « et nous laissons la mer / entrer dans notre cœur ». Même si elle n’est pas explicitée, la dimension spirituelle de cette poésie ne laisse guère de doute : évocation brève de thèmes tels que l’attente, l’espoir, l’éternité, sans oublier cette voix « qui habite au fond de notre cœur / mais est plus vaste que notre cœur ». Ainsi la relation nature-poète forme-t-elle le parfait réceptacle d’une foi en devenir. Continuer la lecture

Jeunes gens, jeunes filles, prenons acte : TXT est de retour, vingt-cinq ans après son dernier numéro. Qui ça ? Quoi ça ? TXT pardi, la jubilatoire revue de Jean-Pierre Verheggen, Éric Clémens, Christian Prigent, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Philippe Boutibonnes et Pierre Le Pillouër. Non que, par nostalgie, ces glorieux « anciens » auraient décidé, façon « boys band », de relancer l’affaire. Pas du tout le genre de la maison. L’édito est clair : de 1968 à 1993, TXT aura été une revue de conviction, la revue de ceux et celles qui avaient la « haine de la poésie » « lisse, empesée, impensée », la revue de ceux et celles qui ressentaient « un amour violent de la poésie, pour vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, rêve d’amour et d’union, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruauté ». De 1968 à 1993, paraîtront alors trente-et-un numéros de « babils dramaturgiques », de « saynètes comiques », de « litanies idiotes », de textes travaillant les langues, les basses comme les altières, de textes ébouriffants, contredisant, violemment et salutairement, l’idée molle que l’on se faisait, que l’on se fait encore, de la poésie, du travail des langues, de la littérature.
Ça commence ainsi, par une question :
Comme il l’a déjà fait plus d’une fois, Jacques Vandenschrick n’hésite pas à reprendre dans Livrés aux géographes une thématique qu’on aurait pu craindre élimée : la résurgence de souvenirs prégnants et le pouvoir impérieux qu’ils exercent aujourd’hui sur notre vécu intérieur. En langage poétique, il nous redit que la mémoire est une faculté par essence sélective, que la fiction s’y mêle indiscernablement au réel, qu’elle constitue non un meuble à tiroirs mais un « chaos » ; comme Marcel Proust dans La recherche, il vise bien entendu la mémoire affective, non la rétention de quelque savoir institué. Toutefois, c’est dans un postulat insolite qu’apparait vraiment l’originalité de sa démarche. Les traces du passé, écrit-il dans le prologue, se présentent sous l’aspect de « lieux » disparates : villages traversés, maisons d’amis entretemps morts, cimetières, magasins désertés, coins de nature à l’écart, etc. Ces lieux sont indissociables de personnes chères – parfois imaginaires – qui les ont habités ou parcourus, formant avec eux une sorte de consortium fantomatique. Ainsi le souvenir n’est-il plus envisagé sous l’angle de l’évènementiel, du narratif, mais comme fragment territorial : la spatialité se substitue à la temporalité, le tableau à l’anecdote, et la mémoire devient une entreprise topographique, certes fragile et aléatoire.
Au téléphone, Jean-Marie Corbusier me dit qu’il est perfectionniste et pessimiste. Quel paradoxe ! Vouloir atteindre le sommet et ne pas y croire… Pour justifier cette apparente contradiction, il ajoute que pour lui, le mot est un obstacle derrière lequel il existe un espace nouveau et plus grand : le bonheur. À l’exemple du boxeur qui trouve la victoire après le combat. Autre explication : il fait une différence majeure entre le poème et la poésie.
Parmi les pistons de la poésie, les pulsions priment. De mort comprises. En amont, elles se forment, se compriment en pépites dans le corps et de cette mine s’extrait un trésor de mots sélectionnés avec soin (sens, son, respiration) pour les exposer et transmettre… en aval, à bout de souffle, au moment de rejoindre l’océan, le néant.
L’on pourrait dire, du livre de Geneviève Bauloye, Feuillage / Filigrane, qu’il est fade. La pensée chinoise envisage la fadeur comme la capacité à recueillir en son sein toutes les saveurs, sans trancher pour l’une au détriment d’une autre (ainsi qu’ont pu le mettre en lumière, par exemple, les travaux du sinologue et philosophe François Jullien). C’est un tel recueillement – à la fois disponibilité et rassemblement d’impressions – qui semble à l’œuvre dans ce livre. Il invite le lecteur à se mettre au diapason de la contemplation synesthésique qui a mis l’écriture de ce recueil en mouvement.
Il est des paroles performatives qui, lancées à la face du monde, font reculer les frontières du pensable et du vivre. Black words nous donne à lire, à ressentir un corps en marche. Un corps poétique branché sur le collectif, sur le politique. Artiste explorant les collages comme objets poétiques, l’écriture, la performance slam, Lisette Lombé livre un round poétique en douze chants rythmés par des collages. La textualité et les images interrogent les conditionnements idéologiques, l’intériorisation des clichés (xénophobes, misogynes, nouvelle armature du politiquement correct…), les survivances du colonialisme, les moutures actuelles d’un postcolonialisme relooké, du patriarcat. Les convoquer, les repérer permet de les dissoudre, de saper leurs soubassements inconscients, leurs ramifications socio-politiques.
Dans la galaxie actuelle des livres, au plus loin de la littérature conçue comme une start-up, à des années-lumière des écrivains comme fondés de pouvoir du capital, il est des ouvrages qui rendent à la lettre ses puissances chamaniques, son souffle sauvage, son pari pour un art des confins.
sous ton pas / le ruissellement / et le flux d’humus et de mousses / la danse des rhizomes / des mycéliums / le style entrelacs des stolons / et le tricot des secondes et le texte du temps
Poète, essayiste, auteur d’une œuvre exigeante, traducteur, rédacteur en chef de L’Étrangère, Pierre-Yves Soucy délivre dans Reprises de paroles un espace poétique construit en quarante-huit tableaux. Toute parole n’est que reprise dès lors que les sources font retour, que les mots remontent les siècles. Offrant une sépulture de vocables à Antigone, Pierre-Yves Soucy écrit depuis la tragédie d’Antigone mais aussi par-delà, tissant un dialogue infini avec la voix de celle qui défia les lois de la cité, le pouvoir que condense le nom de Créon. En tant que foyer poétique dans un temps de détresse, Antigone interpelle notre présent, ses déséquilibres, ses désarrois. Elle est celle qui se tient face à ce qui est, qui transgresse les lois édictées par le maître des lieux. En quarante-huit tableaux, l’irréparable étend sa logique. Interpolant des vers de Sophocle placés en italique, le poète épure la scène tragique, ne convoquant aucun nom, taisant Créon, Polynice, Étéocle pour mieux écouter ce qui s’arrache de l’ombre des millénaires : le conflit entre la voix éthique et la violence de l’État, la guerre entre le corps qui donne abri au mort privé de sépulture et le principe de la Realpolitik qui châtie la rébellion.
Pour énigmatique qu’il soit, ce nouveau recueil de Rio Di Maria est en continuité des précédents et il place au seuil d’un espace littéraire qu’il maîtrise autant qu’il s’y perd à volonté. Ses poèmes ressemblent rigoureusement à ses dessins ; entre abstraction et surréalisme. Ils sont d’un égal effet à partir d’un scrupuleux souhait de ne pas avoir de destination au départ de la plume. La forme et la lettre cherchent le parcours le plus libre sur la feuille blanche. 
L’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe.
Comme en contrepoint de la formule « je crois » autour de laquelle s’articule Pavots (2010), un précédent recueil d’Otto Ganz également publié aux Éditions du Cygne, Technique du point d’aveugle se scande par la répétition de « je vois ». Dans ce recueil, de la perception la plus brute à la conscience éclairée, « voir » fait l’objet d’un savoir.