Archives de catégorie : Poésie

Du fond d’un œil

Otto GANZ, Tech­nique du point d’aveugle, Cygne, 2018, 76 p., 11€, ISBN : 978–2‑84924–536‑1

Otto Ganz, Technique du point d'aveugleComme en con­tre­point de la for­mule « je crois » autour de laque­lle s’articule Pavots (2010),  un précé­dent recueil d’Otto Ganz égale­ment pub­lié aux Édi­tions du Cygne, Tech­nique du point d’aveugle se scan­de par la répéti­tion de « je vois ». Dans ce recueil, de la per­cep­tion la plus brute à la con­science éclairée, « voir » fait l’objet d’un savoir. Con­tin­uer la lec­ture

Une poésie engagée mais libre

Serge NOËL, À la lim­ite du prince char­mant, L’Ar­bre à paroles, 2018, 207 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87406–665‑8

Serge Noël n’est ni un débu­tant, ni un incon­nu. Depuis une quar­an­taine d’an­nées, il a pub­lié treize livres de poésie et qua­tre romans, co-écrit les mémoires d’une sur­vivante d’Auschwitz, coor­don­né des ouvrages col­lec­tifs comme Paroles d’ex­il ou J’ai deux amours, col­laboré à divers jour­naux et revues, obtenu en 1981 un prix de l’A­cadémie royale de Langue et de Lit­téra­ture, en 2007 le Prix Jeunesse Édu­ca­tion per­ma­nente, en 2012 le Prix Gros Sel. Mil­i­tant de gauche dès son ado­les­cence, en lutte con­tre le sys­tème cap­i­tal­iste, l’im­péri­al­isme ou les com­porte­ments racistes, il présente un pro­fil typ­ique d’écrivain engagé, dans la ligne des Louis Aragon, Paul Élu­ard et autres Pablo Neru­da. L’œu­vre de ceux-ci, en effet, a démon­tré de manière écla­tante que les con­vic­tions poli­tiques ne sont pas néces­saire­ment incom­pat­i­bles avec la poésie, pourvu qu’elles soient tran­scendées par la créa­tiv­ité de la langue et le tra­vail de l’écri­t­ure – pourvu, surtout, qu’elles ne soient pas coupées des reg­istres émo­tion­nel et imag­i­naire, sans lesquels le monde des idées serait voué au dessèche­ment. Telle est pré­cisé­ment la voie sen­si­ble et plurivoque adop­tée par S. Noël, comme en témoigne son dernier recueil, À la lim­ite du prince char­mant. Celui-ci, de plus, évoque sans ambages l’ho­mo­sex­u­al­ité de l’au­teur et son par­ti pris fémin­iste, lesquels don­nent à sa lutte une dimen­sion sup­plé­men­taire : en chaque cir­con­stance, il veut pren­dre le par­ti des faibles, se faire la voix des sans-voix, dénon­cer toutes les formes de despo­tisme. « On a tou­jours rai­son de se révolter con­tre l’in­jus­tice », affir­mait Mao Tsé-Toung l’un de ses bons jours. Con­tin­uer la lec­ture

La geste Zola

Lau­rent ROBERT, Gor­gonzo­la, Le chas­seur abstrait, 2018, 88 p., 15 €, ISBN : 978–2‑35554–418‑7

Gorgonzola de Laurent RobertAu début on se demande ce qui se passe, on lit et on ne com­prend que des « fusées », apparem­ment, car tout est dans une apparence biaisée dans le Gor­gonzo­la de Lau­rent Robert. Une apparence fic­tive. Une apparence fic­tive. « Gor­gonzo­la » n’est pas un fro­mage de vache per­sil­lé fab­riqué dans le Pié­mont et la Lom­bardie, mais plutôt une « gor­gone Zola »,  une façon de ren­voy­er les lecteurs à une sorte de sidéra­tion devant ce texte com­posé de 155 tankas, à une expéri­ence de réan­i­ma­tion de soix­ante-deux  ans de la vie d’Émile Zola et de son époque faite de lutte, de mis­ère, de courage et de son génie.

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Un dé chiffré de zéro à neuf

Mar­i­anne BASTOGNE, Mille & Un poèmes inspirés du jour et de la nuit, L’Âme de la colline, 2018, 500 p., 20 €, ISBN : 978–2‑9602025–0‑2

Bastogne mille et un poèmesFaisons comme Mar­i­anne Bas­togne le sug­gère en intro­duc­tion : « respirez pro­fondé­ment & lais­sez venir un nom­bre entre un & mille. Ce nom­bre cor­re­spond au poème qui vous con­vient dans l’Ici-&-Maintenant. Vous pou­vez aus­si obtenir le nom­bre mag­ique en lançant à trois repris­es un dé chiffré de 0 à 9 ». Con­tin­uer la lec­ture

Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alpha­bets des loups, Le Cormi­er, 2018, ISBN : 978–2875980120

Quel lan­gage trou­ver pour dire ce qui tue? Quels mots pos­er sur le mas­sacre ? Com­ment, déjà, par­venir à l’ap­préhen­der, la destruc­tion du monde, dans toutes ses dimen­sions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débar­ras­sant d’une représen­ta­tion humaine ?

La ten­ta­tive, ici, est celle d’une inven­tion. Véronique Bergen signe dans Alpha­bets des loups un recueil qui fait par­ler – non pas « sim­ple­ment » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la ren­con­tre avec l’altérité est la con­di­tion du geste d’écri­t­ure. Il s’ag­it de quit­ter son ter­ri­toire, d’a­vancer hors des sen­tiers bat­tus, et de se reter­ri­to­ri­alis­er en s’in­ven­tant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabé­tise dévas­ta­tions et extinc­tions, la mort sif­flant en rase-motte dès l’ou­ver­ture du recueil : Con­tin­uer la lec­ture

Sonder les articulations de la poésie

Philippe BECK en con­ver­sa­tion avec Jan BAETENS, Réin­ven­ter le vers, L’arbre à paroles, coll. « Midis de la poésie », 2018, 26 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87406–669‑6

La col­lec­tion d’essais des Midis de la poésie pro­pose un dia­logue intense et ser­ré entre deux poètes, deux philosophes, deux chercheurs. Jan Baetens inter­roge Philippe Beck et, à tra­vers leurs échanges, se déploie une réflex­ion sur la poésie d’aujourd’hui, sur sa place dans la vie de la langue et sa posi­tion dans la société.


Lire aus­si : “Portes et livres ouverts : Midis de la poésie” (C.I. n° 198)


Philippe Beck pro­pose un por­trait du poète en ostéopathe. Le tra­vail du poète fait en effet cra­quer les artic­u­la­tions de la langue ; il les déplace pour en faire enten­dre les pos­si­bles. Il réfute ain­si l’idée que le poème invente une autre langue. Con­tin­uer la lec­ture

« Les poèmes s’imposent »

Philippe LEUCKX, Ce long sil­lage du cœur, gravure de Renaud Alli­rand, La Tête à l’envers, 2018, 90 p., 15 €, ISBN : 979–10-92858–2‑42

Philippe Leuckx se con­traint à compter les pieds pour ne pas vers­er dans un pur lyrisme. Cela lui per­met de garder rai­son et de ponctuer les vers qui énumèrent ses émo­tions. Lui-même se définit comme poète sen­sa­tion­iste, en référence à la philoso­phie selon laque­lle toutes les con­nais­sances vien­nent des sen­sa­tions ;

La nuit même éclairée

Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on se prend à vouloir lire, là, tout de suite, d’autres livres de Jérôme Poloczek

Un coup de cœur du Carnet

Jérôme POLOCZEK, Il est croy­ant,Arbre à paroles, 2017, 32 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–659‑7 ; Ça va débor­der, Arbre à Paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–658‑0 ; Contin­uer de, Arbre à paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–662‑7 ; Ça marchera, Arbre à paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–660‑3 ; Être en cours, L’Ar­bre à paroles, 2017, 24 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–661‑0

polczek_ca va deborderFin 2017, Jérôme Poloczek pub­lie cinq opus­cules, cinq « jeux » pour ces lecteurs et lec­tri­ces. Mi-2018, je lis et je relis ces opus­cules et je pense : Tu désires écrire ? Tu n’es pas le seul. Pas la seule. D’autres l’ont fait avant toi. Il y a des mil­lé­naires par­fois. D’autres le font autour de toi. Pose-toi la ques­tion : Pourquoi écrire ? Pourquoi ajouter un texte, un livre, à la masse d’écrits déjà exis­tants ? Tu le sais : Les mots des autres dis­ent ou ont dit les choses mieux que tu ne sauras jamais le faire. Alors pourquoi ne pas repren­dre ? Copi­er ? Piller ? Dire ce que tu avais à dire mais à tra­vers les mots des autres ? Pourquoi ne pas con­sid­ér­er l’écri­t­ure comme un vaste geste anthro­pophage en somme ? Con­tin­uer la lec­ture

Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–36‑6

de meeus ecart typeLors de son pas­sage au Théâtre Nation­al Wal­lonie-Brux­elles en décem­bre dernier, le philosophe Alain Badiou racon­tait que la poésie com­mence là où la langue mater­nelle ter­mine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quo­ti­di­en, famil­ial, pro­fes­sion­nel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci décou­vre alors un domaine intérieur impérieux et infi­ni. Le locu­teur devient poète lorsqu’il se trans­forme en explo­rateur puis lex­i­cul­teur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieure­ment l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du sty­lo sur le touch­er du papi­er s’allient de visu, au tra­vers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à cha­cun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éli­ment.

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L’autre dans le poème et la vie

Béa­trice LIBERT, Bat­tre l’im­mense. Revue NUNC / Édi­tions de Cor­levour, 2018, 74 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37209–050‑6

libert_battre l immenseSur les soix­ante poèmes qui com­posent le nou­veau recueil de Béa­trice Lib­ert, trente-six com­men­cent par – ou con­ti­en­nent – une cita­tion d’Yves Namur, hormis trois emprunts à Fer­nan­do Pes­soa, à Louis Aragon et… à l’au­teure soi-même. « Cita­tion », à vrai dire, n’est pas le mot qui con­vient : il ne s’ag­it pas de hors-textes mais plutôt d’amorces, dont le car­ac­tère exogène passerait d’ailleurs inaperçu s’il n’y avait les italiques. Ain­si ces textes à deux voix ont-ils l’ap­parence de pures monodies, et leur orig­ine inter­textuelle se résout-elle en une osmose par­faite. Si le procédé laisse devin­er une forme d’al­légeance ou de soumis­sion, celle-ci appa­rait con­sen­tie, ou plutôt libre­ment décidée. « Je relis tes poèmes », les miens sont « sans qual­ité ». Tout rare soit-il en lit­téra­ture, l’ex­er­ci­ce ne sur­prend guère si l’on se rap­pelle l’étroite con­nivence qui lie les deux écrivains, et dont témoigne le cadre clos par la dédi­cace « pour Yves » en tête de vol­ume, et d’autre part le qua­train final signé Y.N.  Un signe plus dis­cret s’en décou­vre dans les pages intérieures : l’in­sis­tance du mode allo­cu­tif et inter­ro­gatif, avec le recours répété à un « tu » qui n’est pas seule­ment fic­tion­nel – et quelque­fois à un « vous » plus vague. Ain­si la poésie de Béa­trice Lib­ert ne se ferme-t-elle jamais sur elle-même : y com­pris dans ses moments de solil­oque, elle veille à ménag­er une ouver­ture à l’autre, et celle-ci lui con­fère sa con­stante res­pi­ra­tion. Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on se dit que la vie serait bigrement intense si on se mettait à parler comme des idiots

Un coup de cœur du Carnet

David BESSCHOPS, Avec un orgasme sur la tête en guise de bon­net d’âne, Boum­boum­tralala, 2017, 28 p., ISBN : 978–2‑36469–15‑9 

 ils m’ap­pel­lent l’id­iot

                                   s’imag­i­nent que cette traîne luisante que je pour­su­is depuis des années le ruban des mots ne peut être ni con­tré ni entière­ment déroulé qu’il n’y a rien à préserv­er qu’il est vain d’in­ve­stir dans une langue qui se main­tient avec les bêtes en périphérie de l’essen­tiel se penche au-dessus du vide s’y abreuve par­fois (…)

besschops avec un orgasme sur la tete en guise de bonnet d ane.jpg.pngDavid Bess­chops est un grand. Un très grand. Qu’il écrive par­fois des livres tout petits, de moins de vingt pages, à de tout petits tirages, chez de tout petits édi­teurs, ne change rien à l’af­faire : lire Bess­chops, c’est se pren­dre, en pleine fig­ure, de la lit­téra­ture, et de la bonne, c’est se pren­dre un sacré con­den­sé de langue ardente, habitée, de langue qui dépote et décoiffe, saute nerveuse­ment d’une idée à une autre, d’une for­mu­la­tion inat­ten­due à une autre, sans à‑coups pour­tant, dans un beau déroulé plutôt, un long ruban qui ne s’ar­rêterait pas. Con­tin­uer la lec­ture

Où chaque poème est un fleuve qui charrie

Serge DELAIVE, Lat­i­tudes de la dérive, Tétras Lyre, 2018, 122 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–33‑5

delaive latitudes de la derive.gifGénérale­ment, c’est austère un recueil de poèmes. Du moins, est-ce ce que beau­coup de lecteurs et lec­tri­ces, beau­coup de « dévoreurs de livres » pensent. À tort ou à rai­son ? On ne tranchera pas ici. Mais il arrive que des recueils pro­posent, par la bande, tout dis­crète­ment, un petit jeu à leurs lecteurs. Ain­si en va-t-il de Lat­i­tudes de la dérive. A pri­ori, rien de « jou­ette » dans ces poèmes répar­tis en qua­tre saisons, cou­vrant, à la manière d’un jour­nal intimiste, une année de la vie de Serge Delaive. On y suit, de poème en poème, les dérives men­tales de Serge Delaive aux qua­tre coins de la planète, du vil­lage d’en­fance à Tallin en pas­sant par la Grèce, Rot­ter­dam, l’autre côté de l’océan, la Suède, etc. Serge Delaive y croque, comme il sait si bien faire, les êtres et les choses qui l’en­tourent. Rend compte, à sa manière, des lieux où, grand voyageur, il pose son sac. Laisse son esprit libre­ment vagabon­der, associ­er, enchaîn­er une idée, une image, et puis l’autre. Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on apprend à vivre dans les textures

Stéphane LAMBERT, Art Poems, La Let­tre Volée, 2018, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87317–505‑4

I.
der­rière le som­met
où s’af­faisse la mon­tagne
s’ou­vre une autre faille

II.
la pro­fondeur
tel qu’on le croit
n’est pas spir­ituelle
me dis-je
dans la Rothko room
à Wash­ing­ton
la pro­fondeur
est spa­tiale

plus on regarde
la sur­face col­orée
plus on s’en­fonce
dans son loin­tain

lambert art poemsOn pour­rait lire très vite. Se con­tenter de voir, dans cet Art Poems, des hom­mages sen­si­bles de Stéphane Lam­bert à des démarch­es, à des œuvres d’artistes con­tem­po­rains majeurs, tels Mark Rothko, Cy Twombly ou James Tur­rell, ou à l’art antique de la fresque. On aurait beau jeu alors de rap­pel­er que Stéphane Lam­bert n’en est pas à son pre­mier livre grav­i­tant autour de l’art. Qu’on lui doit de splen­dides choses déjà, sur Mon­et, Nico­las de Staël, Rothko déjà. Qu’il affec­tionne aus­si les essais « sur les grands noms ». Beck­ett notam­ment. Et puis, bas­ta, on penserait avoir tout dit. Con­tin­uer la lec­ture

Être à nous-même un poème

William CLIFFMatières fer­mées, Table ronde, 2018, 256 p., 16 € / ePub : 11.99 €, ISBN :  9782710384526

cliff matieres fermeesCom­ment trou­ver la juste cadence d’une vie ? William Cliff la cherche dans les alexan­drins qu’il tend comme des filets au tra­vers des années. Elle est dans ces liasses de poèmes jetés au hasard de l’existence et qui restent comme l’écume après la marée. Cette vie qui n’en finit plus de se dérober, de se défaire à l’horizon du lende­main, William Cliff tente de la faire tenir dans la forme stricte et com­pacte du son­net. Matières fer­mées en explore les vari­a­tions pos­si­bles : on y trou­ve des son­nets clas­siques, des son­nets shake­speariens – qui rap­pel­lent que William Cliff a traduit les poèmes du dra­maturge anglais –, mais aus­si des son­nets « polaires », où deux qua­trains enca­drent les ter­cets. Cette forme rap­pelle le sou­venir de Baude­laire, qui la pra­ti­qua, et la référence à l’auteur des Fleurs du mal nour­rit, en con­tre­point, une médi­ta­tion sur le bon­heur, sur la fin, sur les mots ordi­naires que l’on répète avec l’espoir de voir son his­toire, décli­nante, se réen­chanter. Con­tin­uer la lec­ture

La poésie commence là où finit le monde

Quentin VOLVERT, Ghet­tos, Fron­tispice d’Yves Namur, Tail­lis Pré, 2018, 88 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87450–131‑9

volvert ghettosIl est cer­tains artistes pour qui la poésie com­mence là où finit le monde, là où le réel se cabre. Le très jeune poète Quentin Volvert (né en 1997) appar­tient à cette con­frérie. Dans une langue nerveuse priv­ilé­giant le grand écart entre les réal­ités, entre les sen­sa­tions, il pose dans Ghet­tos un anti-ghet­to textuel, une écri­t­ure qui flue comme une élec­tric­ité des loin­tains. Par l’exploration des ter­res de l’enfance, de ce qui en réchappe, il traque les pos­si­bil­ités d’être au monde. La poésie tourne autour des ver­tiges (ver­tiges méta­physiques liés aux ver­tiges exis­ten­tiels), autour de ce qui fait naufrage ; elle inter­roge le monde en ses charniers, une planète défig­urée par le fra­cas des guer­res. Aucun dolorisme ni car­can asphyxi­ant du poli­tique­ment cor­rect dans ces car­togra­phies de la vie indi­vidu­elle et col­lec­tive. Les mots cherchent l’issue que la réal­ité barre. Que faire ici-bas ? Com­ment et pourquoi se prêter au voy­age alors que l’oscillation entre rester et par­tir rythme, pulse le texte intérieur ? Au hasard des rues de Brux­elles, aux abor­ds de la Bourse, des cafés de la gare du Nord, des dieux sur­gis­sent, appelant à met­tre le feu aux poudres, à soulever une autre nuit, une autre aurore dans le tis­su des jours. Con­tin­uer la lec­ture

Où l’on lit un recueil de poèmes qui barattent à tout va la langue

Jean-Louis SBILLE, kom­sakonkoze (komildiz), Tra­verse, 2018, 74 p., 12 €, ISBN : 978–2‑93078–325‑3

sbille komsakonkoze.jpgLire, comme par­ler, écrire, écouter, ça se passe d’abord dans un corps. Pas dans de la pen­sée. Pas dans des mots. La langue, c’est d’abord une affaire physique. Cor­porelle. Impos­si­ble de ne pas y penser en lisant, à haute voix, kom­sakonkoze (komildiz), de Jean-Louis Sbille, recueil d’une ving­taine de textes, ultra courts, où Sbille laisse par­ler la viande rauque, zigzague d’un reg­istre de voix à un autre à chaque vers, qua­si, à chaque stro­phe, qua­si. Cite Baude­laire et Lamar­tine tout en larguant ses bombes, ses façons d’écrire cher­chant à ren­dre la langue « komon­la­parl », comme on la vit. Comme on la danse, vous et moi, au quo­ti­di­en. N’hési­tant pas, jamais, à mêler tout cela bor­délique­ment et joyeuse­ment dans un même poème. Pas­sant allè­gre­ment de la ritour­nelle enfan­tine un peu neuneu à la « belle image » poé­tique. Con­tin­uer la lec­ture