Un coup de cœur du Carnet
Nicole MALINCONI, Hôpital silence suivi de L’attente, postface de Jean-Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2017, 224 p., 9 €, ISBN : 9782875681485
Nicole Malinconi n’avait pas envisagé d’écrire un jour. Mais lorsque l’écriture s’est imposée à elle, à l’âge de trente-huit ans, plus jamais il n’a pu en être autrement. Et dans un geste admirable, programmatique, que l’on pourrait dire définitif s’il n’était inaugural, dans Hôpital silence, elle a déposé sa poétique à venir. Elle a commencé à l’écrire quand elle a perdu son emploi, le travail le plus important de sa vie jusqu’alors, le poste d’assistante sociale qu’elle occupait, depuis 1979, à la Maternité provinciale de Namur, au service du docteur Peers, un médecin humaniste tout entier dévoué à la cause des femmes. Continuer la lecture
Patricia est : le titre du troisième roman de Geneviève Damas, après le justement primé Si tu passes la rivière (Luce Wilquin, 2011) et Histoire d’un bonheur (Arléa, 2014). Son premier aux éditions Gallimard.
Comme ils s’aimaient ces deux-là ! Tel qu’on s’aime dans les légendes et parfois dans la vraie vie : dans le bonheur, l’adversité et jusqu’à ce que mort s’ensuive. On aurait tant voulu que la folie et la haine des hommes et des femmes n’entraînent pas leur mise à terre et à mort. Mais Georges Eekhoud (1854–1927), ce brillant écrivain flamand de langue française, n’a pas transigé avec son projet romanesque, poétique et politique, n’a pas tourné en bluette la lutte contre les préjugés sectaires qu’il a entamée après le procès d’Oscar Wilde. À son époque (et encore aujourd’hui dans certains pays, et parfois (près de) chez nous) on pouvait se retrouver en geôle ou lynché par des hordes en furie quand on vivait hors la loi sexuelle commune. Aussi Escal-Vigor ne pouvait finir moins tragiquement. Dans ce roman, plus que deux hommes, c’est l’amour et l’humanité qu’on assassine. La violence de la scène finale n’a d’égal que le sublime de l’écriture pour la raconter.
Marguerite Yourcenar était une épistolière prolixe. L’époque, ses nombreux voyages, sa vie d’exilée sur son île états-unienne étaient propices à la correspondance. Nombre de ses lettres ont déjà paru en volume

Georges Simenon est généralement lié, par ses lecteurs les moins avertis, à Paris, Liège et plus rarement à Manhattan. À la grisaille souvent. Si on le lit plus attentivement, on remarquera que sa géographie est indubitablement plus vaste et diversifiée. Elle peut même se teinter de couleurs chaudes, comme Paul Daelewyn l’a bien remarqué : la Côte d’Azur était un lieu de villégiature et d’inspiration pour l’écrivain. William Alder, professeur associé à l’Open University (Royaume-Uni), auteur de Maigret, Simenon and France, montre dans un essai (très) universitaire que la Normandie occupe une place privilégiée parmi les lieux simenoniens. Trois enquêtes de Maigret (Au rendez-vous de Terre-Neuvas, Le port des brumes, Maigret et la vielle dame) s’y déroulent exclusivement, une quatrième (Pietr-le-Letton) en grande partie. Plusieurs des histoires populaires de ses débuts (qu’il signait sous pseudonyme) et des romans dits « durs », ainsi que quelques contes et nouvelles y déploient également leur narration.
Il s’en passe des choses dans la nature. Des choses que l’on n’imagine pas, que l’on ne veut pas voir, ou que l’on nous cache parce qu’elles rendraient chèvre l’ordre établi. Celui, par exemple, de la différence entre les hommes et les femmes, cette fameuse différenciation sexuelle qui serait le dernier rempart contre la confusion identitaire, l’ultime argument pour défendre la famille traditionnelle. Que n’a‑t-il pas fallu entendre, en France, au moment des débats pour le mariage pour tous – et toutes ! Quelles couleuvres n’a‑t-il pas fallu avaler ! Même si, au fond, on peut être d’accord avec Juliette Gréco quand elle chante « La nature complique jamais inutilement / Y’a que les hommes pour s’épouser ». Mais la nature est plus égalitaire que la société humaine ; dans le règne animal c’est : le non-mariage pour toutes et tous.
Avant même sa mort en 1987, Marguerite Yourcenar suscitait déjà une vive curiosité comme auteure et comme personne, elle qui souhaitait pourtant fondre la seconde dans la première, qui ne vivait que pour la littérature, organisait sa vie pour écrire encore et toujours ; pour écrire surtout. Avec le temps, elle a continué à nous interroger : qui était vraiment cette femme qui vécut sa vie de façon si singulière, en dehors et autour du monde, construisit une œuvre faisant fi des modes de son temps, avait une haute estime dans les pouvoirs de la littérature pour comprendre l’Histoire, le Monde et l’Être humain ?
En 1992, dans son discours de réception à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, où il allait occuper le fauteuil de Georges Simenon, Simon Leys rappelait que « Samuel Johnson estimait que l’on ne peut entreprendre de raconter la vie d’un homme si l’on n’a pas mangé et bu en sa compagnie. ». La biographie que lui consacre Philippe Paquet en est une belle preuve. La convivialité – et la complicité de Hanfang, l’épouse de l’écrivain – lui a permis d’entamer ses recherches sans en avoir l’air, sans prévenir l’intéressé.
Sur la couverture de Retour à Domme, le dix-septième roman de Françoise Houdart, un rouge-gorge, à même la terre. Sans vie. Comme celui de l’enfance d’Oscar, fracassé contre la baie vitrée de la véranda, dans le jardin de sa grand-mère adorée. Comme la palombe bousillée par son pare-brise, trente étés plus tard, sur une route de traverse du Périgord. Où, à ce qu’il pensait, il roulait sans destination. Jusqu’au moment du choc, de la perte de connaissance et du réveil dans un lieu inconnu. Françoise Houdart, en romancière chevronnée, va jouer avec les fils invisibles qui ont conduit Oscar à son in-su, les rendre sensibles, les couper, les mêler et les démêler, en tisser d’autres entre le passé, le présent et l’avenir, entre les lieux aussi : un jardin en Belgique, un hameau de la vallée de la Dordogne – La Renardière – où ne vivent plus que Jeanloup et Emilia, un couple de retraités attachants, une maison de curé, le Belvédère de Domme où avait été prise la photo de Mamie, la grand-mère d’Oscar, avec sa broche en forme d’oiseau sertie d’un rubis. De qui l’avait-elle reçue ? Où est-elle aujourd’hui ? Oscar va mener l’enquête, partir à la rencontre des amours secrètes de sa grand-mère, à la recherche de l’oiseau qu’elle avait épinglé à son corsage. Cette enquête, qu’il va mener avec Jeanloup et Emilia, Alex, le fils du cousin Marcel et Jacquou, guide touristique qui en sait autant sur les êtres que sur la région est aussi (avant tout ?) une quête personnelle, la métamorphose d’un solitaire maniaque immariable en un être accompli et généreux.
Il est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où presque chaque jeune homme faisait son service militaire. Rossano Rosi, dans Hanska, se souvient de cette époque-là. En 1986, Scuraggio, fils d’immigrés italiens est appelé sous les drapeaux. Il raconte le béret qu’il faut porter, le départ pour la caserne, les chaussures à cirer (avec un bas panty, c’est plus efficace), les ordres du supérieur hiérarchique, et l’ennui, le terrible ennui à en bâiller. Il s’interroge aussi. Si lui fait une guerre pour de faux, quelle fut celle de son père, la vraie, dans les années fascistes de l’Italie ? De quels camps sont les hommes qu’il a peut-être abattus et que contient le cahier toilé qu’il gardait précieusement ?
Si vous ne croyez pas/plus à l’amour, si vous n’avez pas/plus foi dans le genre romanesque, ne lisez pas ce roman d’amour. Mais si vous avez toujours, au fond de vous et à la surface de la peau, la flamme pour les brûlures du cœur et de la fiction, Vertigineuse est pour vous. Vous y trouverez les ingrédients qui embrasent Margot et lui font verser des larmes : une rencontre entre deux êtres que tout sépare mais que la loi universelle de l’attraction aimante, des retrouvailles sur un quai de gare (plutôt deux fois qu’une), des ébats en forêt, en camionnette et en chambre, des pas avec et pas sans toi, des non-dits, des trahisons… D’autres choses encore, qui dépassent le genre et font la singularité du livre : une forme d’engagement artistique et politique sur l’univers carcéral, des débats (parfois convenus) sur la peine de mort mais qui trouvent leur force dans la confrontation avec la vie.
Jacques Dubois, professeur émérite à l’Université de Liège, homme de culture et de littérature, a réuni autour de lui une belle équipe de chercheur.e.s pour traverser, de Marcel Proust à Emmanuel Carrère, la littérature française des vingtième et (déjà) vingt-et-unième siècles autour d’un double thème, particulièrement fécond : l’érotique et le politique. Deux termes qu’on préférera à ceux du titre, Sexe et pouvoir, car si ceux-ci sont plus racoleurs (pornographiques), ils s’avèrent moins riches d’ouvertures, de dialectiques, de jeux, de possibilités romanesques (donc critiques).
Ils ont lu et ils ont apprécié… Jusqu’à janvier, découvrez chaque jour le “Top 2015” d’un chroniqueur du Carnet. Une occasion de (re)découvrir de manière ludique les temps forts de l’année littéraire belge — et peut-être aussi de trouver l’inspiration pour vos cadeaux de fin d’année.