Archives de catégorie : Recensions

Poésie de la sensation originaire

Pierre-Yves SOUCY, De si près, l’ici du corps, Let­tre volée, 2023, 72 p., 15 €, ISBN : 9782873176181

Soucy De si près l'ici du corpsS’ouvrant sur une cita­tion du poète et pein­tre chi­nois Mang Ke — « Non nous n’avons rien dit / Rien que le lan­gage de la chair » —, laque­lle cita­tion brille comme un por­tique éclairant la « Stim­mung » du recueil, De si près, l’ici du corps déroule une par­ti­tion poé­tique en qua­tre par­ties. L’expérience poé­tique que Pierre-Yves Soucy éla­bore au fil d’une œuvre d’une haute tenue s’enracine dans le trou­ble d’un sen­si­ble qui éveille la chair à ses pos­si­bles, à sa ren­con­tre avec l’autre comme avec ses pro­pres ver­tiges. L’horizon sous lequel se tient la pen­sée poé­tique de Pierre-Yves Soucy a pour des­sein l’exploration d’une sen­sa­tion orig­i­naire, du chi­asme mer­leau-pon­tyen du sen­ti et du sen­tant que l’auteur pro­longe dans le creuse­ment d’une ren­con­tre en intéri­or­ité entre la chair des mots et l’espace muet des corps. Son apti­tude à capter les épipha­nies rares d’un touch­er qui brise la « soli­tude des chairs », d’un désir qui ren­con­tre l’énigme de l’autre et la sienne pro­pre extrait du vivre des moments où les chairs frôlées ou nouées com­mu­nient dans la ten­sion du vivre. Con­tin­uer la lec­ture

Souffle, Eunice !

Lisette LOMBÉ, Eunice, Seuil, coll. « Fic­tion & Cie », 2023,190 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑02–153494‑8

lombe euniceLisette Lom­bé est aujourd’hui con­nue dans le monde lit­téraire, tant par ses pub­li­ca­tions mul­ti­ples que par ses per­for­mances sur scène. Poétesse, slameuse, chroniqueuse, essay­iste, ani­ma­trice d’ateliers et cofon­da­trice du Col­lec­tif L‑SLAM, choisie récem­ment comme Poétesse nationale, elle avait déjà pub­lié un court roman, Venus Poet­i­ca, à l’Arbre à paroles en 2020. Voici son deux­ième roman, Eunice, au Seuil cette fois.

En quelques lignes au cœur du roman, Lisette Lom­bé donne elle-même l’interrogation qui tra­verse son réc­it : « On peut sor­tir du ven­tre d’une femme, on peut être nour­rie par elle durant près de vingt ans, on peut vivre sous son toit, dormir toutes les nuits à une cloi­son d’elle, et ne s’être jamais vrai­ment demandé qui était cette femme. » Con­tin­uer la lec­ture

Réel et fiction à la chaîne

Un coup de cœur du Car­net

Fan­ny GARIN, Des tueries et un film, Sabot, 2023, 136 p., 12 €, ISBN : 978–2‑492352–13‑3

garin des tueries et un film« C’est cela la fic­tion, ce corps mou, spongieux et rose pâle de porc aux pieds noirs. C’est cela la fic­tion, le polar, des fleurs jetées au corps du porc, des fleurs jetées autour et déjà fanées, flétries. On imag­ine n’importe quoi. »

L’opus Des tueries et un film, de Fan­ny Garin, sous-titré « poème dra­ma­tique et doc­u­men­taire », explose les digues de la représen­ta­tion, aggrave la ten­sion entre fic­tion et réel. Oscil­lant entre scé­nario de film, pièce de théâtre, poème, notes, ce livre est, lit­térale­ment, inclass­able. Nulle autre voix que celle de Fan­ny Garin n’aurait pu livr­er cette espèce de « polar sanglant agro-indus­triel ». Nulle autre mai­son d’édition que Le sabot, dont l’objectif est d’ « inter­venir sur le monde et le dire sans pas­siv­ité », n’aurait pu l’accueillir. Con­tin­uer la lec­ture

Roulez, jeunesse !

Flo­ri­an PÂQUE, Fourmi(s), Lans­man, 2023, 52 p., 11 €, ISBN : 9782807103870

paques fourmi(s)Après Éti­enne A,  Sisyphes, Flo­ri­an Pâque pour­suit son tra­vail de dra­maturge et d’homme de théâtre (mise en scène, jeu) en pro­posant cette fois une sorte de pro­longe­ment, ou plutôt d’écho, aux deux précé­dentes pièces à pro­pos des con­di­tions de tra­vail de l’époque de l’ubérisation.

Après un tra­vail doc­u­men­taire, des inter­views de tra­vailleuses et de tra­vailleurs des plate­formes Uber et cie, le dra­maturge a écrit deux ver­sions de ce texte ; une des­tinée à des représen­ta­tions dans tous les lieux non-théâ­traux et celle-ci, pub­liée récem­ment, et qui s’est fait belle­ment remar­quée au fes­ti­val d’Avignon. Elle livre une réflex­ion plus com­plexe sur c’est ten­dance apparue il y a une dizaine d’années qui est de faire miroi­ter aux jeunes, sou­vent sans emploi ou sans for­ma­tion ; une sorte de lib­erté économique, une lib­erté d’entrepreneur indépen­dant (mais aus­si sans pro­tec­tion sociale et sans les con­di­tions de ce qu’on pour­rait atten­dre naïve­ment en matière de dig­nité et de respect des droits des tra­vailleurs). « Mais que dia­ble allait-il faire à cette galère ? », écrit Molière dans Les fourberies de Scapin. Con­tin­uer la lec­ture

Petites faunes saugrenues

Béa­trice LIBERT, Poèmes en quête de nuits douces, Fron­tispice de l’auteur, pré­face de Lau­rent Four­caut, Le Tail­lis Pré, 2023, 90 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–208‑8

libert poemes en quete de nuits doucesPar­mi les com­plex­es struc­tures de la langue, il existe de petits ensem­bles clos de mots appelés « microlex­iques ». Béa­trice Lib­ert en a sélec­tion­né cinq des plus courants, pour servir de trem­plins à des poèmes entière­ment orig­in­aux : les let­tres de l’alphabet, les chiffres du sys­tème déci­mal, les notes de la gamme, les jours de la semaine, les qua­tre saisons. Chaque titre con­tient la locu­tion « en quête de », visant des cibles telles que « auteurs », « somme » arith­mé­tique, « musi­ciens », « vacances », etc.  On s’étonne qua­si de ne pas trou­ver dans cette kyrielle les cinq doigts de la main ou les douze mois de l’année… D’autre part, la quin­tu­ple série est encadrée par deux listes moins fer­mées : douze couleurs dont les trois fon­da­men­tales, vingt-et-un mots com­mençant par la syl­labe an-. Ain­si l’al­lure du recueil Poèmes en quête de nuits douces évoque-t-elle cer­tains opus­cules tra­di­tion­nels, abécé­daires, almanachs ou glos­saires. Le lecteur ne peut man­quer d’y recon­naitre ces réper­toires fam­i­liers, et même banals, pro­pres à sus­citer un sen­ti­ment de réminis­cence ras­sur­ante – avant l’envolée vers les vire­voltes imag­i­na­tives les plus inat­ten­dues. Ain­si s’appuie-t-on sur le con­nu pour plonger sans tran­si­tion dans l’in­con­nu, démarche dont on note le car­ac­tère à la fois ludique, para­dox­al et anti­con­formiste. Quant à l’insistant « en quête de », il sig­nale que les sept listes ne se suff­isent pas à elles-mêmes, mais sont plutôt comme des matéri­aux sur une aire de chantier, atten­dant que quelque arti­san vienne les met­tre en œuvre. Con­tin­uer la lec­ture

Il est temps de prendre une décision

Claude ENUSET, Elsa HIERAMENTE, Si crues fic­tions, Les Ven­terniers, 2023, 144 p., 22 €, ISBN : 9791092752878

enuset hieramente si crues fictionsSi crues fic­tions est une suite de pen­sées inquiètes, de réflex­ions et d’observations enchan­tées et désen­chan­tées, de songes éveil­lés, de doutes prenant la forme d’une com­po­si­tion de poésie en textes courts et en dessins. Ils sont 64 et représen­tent des corps de femmes et d’hommes sous toutes les cou­tures, traduisant tant sur le plan lit­téraire que graphique des sit­u­a­tions de gens prenant des déci­sions, les remet­tant en cause, ou à l’inverse, choi­sis­sant de les con­firmer. Générale­ment, le point de départ est som­bre, les rêves évo­qués inachevés, et la ques­tion de l’isolement, de la fragilité et de la soli­tude omniprésente. Le manque de per­spec­tive joyeuse dif­fuse un sen­ti­ment dépres­sif et pour­tant, ces « si crues fic­tions » ne sont absol­u­ment pas pesantes. L’étincelle et le mys­tère se man­i­fes­tent d’emblée grâce au jeu de l’écriture et par la fan­taisie graphique de l’illustratrice qui appor­tent dans ses cro­quis un regard décalé, frais, absurde et joyeux. Con­tin­uer la lec­ture

L’Estro armonico, auberge espagnole de la Révolution 

Frédéric THOMAS et Clairette SCHOCK, Cette soif inas­sou­vie d’une vie à chang­er, Post­face de Raoul Vaneigem, Cerisi­er, coll. « Place publique », 144 p., 14,50 €, ISBN : 978–2‑87267–241‑7

cette soif inassouvie d'une vie a changerRécem­ment, ici-même, nous avons eu l’opportunité de chroni­quer Per­son­ne et les autres, un essai récent à pro­pos d’André Frankin et de l’Internationale Sit­u­a­tion­niste où Guy Debord, Raoul Vaneigem et tant d’autres ten­taient, en rela­tion avec la Revue et le Mou­ve­ment Social­isme et Bar­barie (de 1947 à 1965), de défaire toute légitim­ité au total­i­tarisme et au com­mu­nisme en par­ti­c­uli­er. Con­tin­uer la lec­ture

Venir au monde

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, La nuit de Neauphle où naître, Cheyne, 2023, 64 p., 17 €, ISBN : 9782841163281

adran la nuit de neauphle ou naitrePlacé sous le signe de l’énigme (du dire, du vivre), s’ouvrant sur une cita­tion de Mar­guerite Duras (« Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie »), le recueil poé­tique La nuit de Neauphle où naître dépose un verbe qui est de l’ordre d’un regard éminem­ment tac­tile. Le bal­let d’ombres humaines que Louis Adran con­voque se voit nim­bé d’un flou quant aux lieux, aux épo­ques, aux per­son­nages, aux actions. Dans une langue qui, hors de tout mime, fait l’épreuve de sa genèse, cette suite poé­tique scan­dée en qua­tre par­ties qui ryth­ment l’avancée de la nuit nous entraîne dans des paysages forestiers, cham­pêtres par­cou­rus par des êtres ten­dus vers l’avènement d’une nais­sance. Dans la splen­deur étince­lante de l’écriture se découpent une fuite vers Neauphle, la ren­con­tre de femmes, accoucheuses de « l’être nou­veau », l’attente dans la nuit de l’été d’un événe­ment qui rend le naître à lui-même. Con­tin­uer la lec­ture

Amours interdites

Brigitte MOREAU, Le dia­ble se moque bien des his­toires d’amour, F dev­ille, coll. « Œuvres au rouge », 2023, 200 p., 20 €, ISBN : 9782875990761

moreau le diable se moque bien des histoires d'amourD’un côté, il y a les Supérieurs ; de l’autre, les Inférieurs. Bien enten­du, les deux ne se fréquentent pas, ne se mélan­gent pas, ne se croisent presque pas. Au sein de la pre­mière caste existe une hiérar­chie se bas­ant sur le Pédi­grée des indi­vidus, se définis­sant lui-même par la somme de leurs quo­tients intel­lectuel, beauté, pro­fes­sion­nel, richesse et avenir. Cette valeur pré­cisé­ment mesurée, qui peut vari­er selon les aléas de la vie, per­met d’unir, sur une base rationnelle et objec­tive, les meilleurs élé­ments entre eux. Ain­si, lors d’une céré­monie dili­gen­tée par des hommes de loi, les pères, ayant préal­able­ment amassé une dot, négo­cient le mariage de leurs filles, tan­dis que ces dernières atten­dent patiem­ment dans une salle que leur sort soit scel­lé. Con­tin­uer la lec­ture

La mort elle-même / peine à trouver ses mots…

Aurélien DONY, Gram­maire du vide, pho­togra­phies de Vic­torine Alisse, Arbre à paroles, 2023, 80 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87406–737‑2

dony grammaire du videOrné de pho­togra­phies de Vic­torine Alisse, le recueil Gram­maire du vide est l’édition défini­tive de trois séries de poèmes (« Terre Silence » — « À pierre fendre » — « Sol­stices ») « écrits entre 2018 et 2022, puis retra­vail­lés durant une rési­dence d’écriture à la Mai­son de la Poésie », peut-on lire dans les notes tech­niques de l’ouvrage. Des exer­gues de Yan­nick Haenel, d’Anise Koltz et Hen­ri Michaux évo­quent cha­cun à leur manière la néces­sité, la présence et la rup­ture du silence. Con­tin­uer la lec­ture

Un cadavre dans la bibliothèque

Didi­er POISSON, Avis de retard, F dev­ille, 2023, 162 p., 18 €, ISBN : 9782875990778

poisson avis de retardBertrand est pro­fesseur de français à la retraite. Claire l’a quit­té alors qu’il sor­tait de la vie active. Depuis, il vit seul une exis­tence sans his­toire dans le vil­lage de son enfance. Sa semaine est organ­isée pour tromper l’ennui et elle est ryth­mée par des petits plaisirs : prom­e­nades dans le parc com­mu­nal, apéri­tif puis piz­za avec Pas­ca­line, l’ancienne col­lègue qui le rejoint au café du com­merce. Et puis il y a Ori­on, son petit-fils, qu’il accueille le mer­cre­di après l’école avant que sa fille Chloé les rejoigne pour le repas du soir. Curieuse­ment, il lit des livres d’économie qu’il emprunte à la bib­lio­thèque. Cet intérêt soudain est-il une manière de rejoin­dre Claire dans un savoir dont elle avait fait son méti­er ? Con­tin­uer la lec­ture

Une nuit, rien qu’une seule nuit

Philippe BEHEYDT, L’aéroport, Lans­man, 2023, 64 p., 12 €, ISBN : 978–2‑8071–0384‑9

beheydt l'aéroportL’intrigue se déroule dans un aéro­port de province, sans doute quelque part au milieu des États-Unis. Une grosse tem­pête cloue les avions au sol et oblige les pas­sagers à mod­i­fi­er leurs plans. Ils doivent quit­ter les lieux ou pass­er la nuit dans l’aéroport. C’est le cas de l’une des deux pro­tag­o­nistes – Elle – qui n’a d’autre choix que de se résoudre à atten­dre là, en s’installant comme elle peut sur une ban­quette, au milieu de ses sacs. Pen­dant qu’elle dort, un homme en cos­tume frois­sé – Lui – arrive, avec sa seule valise, et s’installe sur le siège le plus éloigné d’elle. Elle se réveille et voit l’homme qui la fixe. Il engage la con­ver­sa­tion et se joue rapi­de­ment d’elle. Elle est agacée par ce type qui cherche un peu de com­pag­nie dans cet aéro­port désert. Elle le trou­ve con­de­scen­dant, lourd, envahissant et ne veut pas de cette promis­cuité non désirée. Elle n’a pas envie de dis­cuter ni de se faire de nou­veaux amis. Mais lui n’a­ban­donne pas la par­tie. Il la provoque gen­ti­ment, la drague, enchaine les jeux de mots pour­ris et fait tout pour qu’elle sorte de ses gongs. Après l’agacement, elle entre dans son jeu et se met à par­ler, jouer, provo­quer elle aus­si. Peu à peu, der­rière leurs cara­paces, on aperçoit leurs cica­tri­ces et leur manque d’amour. Con­tin­uer la lec­ture

Quand un écrivain-ingénieur pense le futur

PLOUM, Sta­giaire au spa­tio­port Omega 3000 et autres joyeusetés que nous réserve le futur, PVH édi­tions, coll. « Ludomire », n° 12, 2022, 208 p., 14,99 €, ISBN : 978–2‑940609–29‑1

ploum stagiaire au spatioportAvant d’être nou­vel­liste, Ploum, alias Lionel Dri­cot, est blogueur. Celles et ceux qui le suiv­ent sur ploum.net y décou­vrent régulière­ment, en français et en anglais, des réflex­ions sur les logi­ciels libres, sur les monopoles des GAFAM ou sur notre dépen­dance aux médias soci­aux. C’est que l’impact des tech­nolo­gies sur l’humain préoc­cupe Lionel Dri­cot, qui est ingénieur de pro­fes­sion. Con­tin­uer la lec­ture

Morale élémentaire

Lau­rent ROBERT, Sans morale, Toute chose, 2023, 132 p., 10 €, ISBN : 978–2‑492843–27‑3

robert sans moraleIl y a quelques années déjà, nous avions été séduits par un ouvrage de Lau­rent Robert (Son­nets de la révolte ordi­naire) pub­lié par la belle mai­son lyon­naise, Aethalidès. L’auteur, une fois encore, nous sur­prend avec ce nou­veau recueil inti­t­ulé Sans morale et pub­lié aux Édi­tions Toute Chose. On retrou­ve ici le soin apporté à la mise en page que rehaussent le choix du for­mat à l’italienne ain­si que des illus­tra­tions baro­ques dues au graveur flo­rentin Gio­van­ni Bat­tista Bra­cel­li (1584–1650). Gravures d’une moder­nité éton­nante qui représen­tent des corps aux formes géométriques dessi­nant une étrange mécanique de cou­ples qui danseraient une sorte de valse un peu trop par­faite. La sex­u­al­ité, la sen­su­al­ité des corps, la com­plex­ité des rela­tions humaines délim­i­tant, par­mi d’autres, un trip­tyque thé­ma­tique cher à l’auteur. Con­tin­uer la lec­ture

La mémoire lourde des ombres traversées

Philippe LEUCKX, Une rampe de lumière, Oxy­bia, 2023, 60  p., 10 €, ISBN : 978–2‑917873–55‑7

leuckx une rampe de lumiereAvec Philippe Leuckx, de recueil en recueil, le poème grave sur la page du sen­si­ble des mots clés qui inspirent le chem­ine­ment d’encre sou­vent mélan­col­ique et dés­abusé, d’un auteur que la poésie sem­ble plus que jamais con­sol­er d’une mélan­col­ie fer­tile.

Les sou­venirs sont là, maisons com­munes / des silences  et des deuils / avec la mémoire lourde / des ombres tra­ver­sées. Con­tin­uer la lec­ture

Avoir la fureur heureuse

Gioia KAYAGA, Insa­tiable, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. “Root­leg”, 2023, 64 p., 8 €, ISBN: 978–2‑87505–455‑5

kayaga insatiableSi tu ne m’offres pas de quoi oubli­er la fin du monde
je m’emmerde très vite

Dans un long cri qui tient tant du chant que du rugisse­ment, Gioia Kaya­ga ouvre sa pro­pre peau pour met­tre à nu toutes les con­tra­dic­tions de notre époque. Usant d’elle-même comme matière pre­mière de son expéri­men­ta­tion, c’est avec une sincérité à toute épreuve que la poétesse s’empare des sujets qui font grin­cer les dents du patri­ar­cat bour­geois, blanc et bien-pen­sant. De l’imaginaire pornographique qui hante nos réflex­es char­nels aux traces indélé­biles lais­sées par le colo­nial­isme sur la langue, les corps et les esprits, le souf­fle de Kaya­ga soulève les tapis pour ne rien laiss­er dans l’ombre et la pous­sière. Sec­ouant les absur­dités con­sacrées qui fondent nos sociétés con­tem­po­raines, rigides et emmêlées dans leurs principes, la poésie qui tran­spire d’Insa­tiable apporte un vent frais et une lumière crue sur les rap­ports que l’on entre­tient à nous-mêmes autant qu’aux autres. Con­tin­uer la lec­ture