Archives par étiquette : première œuvre

Intensité scalpel

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978–2‑930685–47‑2

 « Je suis atom­isée. »

Dans ce pre­mier opus que signe Maud Joiret aux édi­tions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord com­plète­ment, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouf­fant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Con­tin­uer la lec­ture

Le ballet des retardataires : Lost in translation

Un coup de cœur du Car­net

Maïa ABOUELEZE, Le bal­let des retar­dataires : Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments, Inter­valles, 2019, 152 p., 16 €, ISBN : 978–2‑36956–082

En lisant le roman Le bal­let des retar­dataires (Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments), nous mar­chons avec Maïa Aboueleze en plein cœur de Tokyo où l’autrice s’est immergée durant plusieurs mois pour per­fec­tion­ner sa con­nais­sance du taïko, une dis­ci­pline qui la pas­sionne et qui englobe à la fois la pra­tique du tam­bour, de la danse, des arts mar­ti­aux et de la médi­ta­tion.

Bien sûr, l’exil n’est pas tou­jours chose facile pour la pro­tag­o­niste qui ne par­le pas japon­ais et dont la maîtrise de l’anglais est super­flue sur l’île.  Elle ne pos­sède pas non plus les codes de la société dans laque­lle elle évolue, même si elle sait que la dig­nité et la dis­ci­pline y sont des valeurs impor­tantes. Con­tin­uer la lec­ture

Une jeunesse belge

Sophie Marie DUMONT, De l’autre côté des flammes, Genèse, 2019, 175 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-94689–58‑5

Insér­er la fic­tion dans l’Histoire con­stitue un des moyens d’explorer un des­tin indi­vidu­el dans un lieu et un temps que le romanci­er évoque avec la lib­erté de l’imaginaire. Dans le cas de ce pre­mier roman de la blogueuse lit­téraire Sophie Marie Dumont, l’événement qui con­stitue le piv­ot du réc­it est un des drames qui a endeuil­lé la Bel­gique au siè­cle dernier, et a mar­qué les esprits et les mémoires aus­si durable­ment que, dix ans plus tôt, la cat­a­stro­phe minière du bois du Cazier : l’incendie des grands mag­a­sins L’Innovation le lun­di 22 mai 1967. Con­tin­uer la lec­ture

Vincent Poth : la force de l’intranquillité

Vin­cent POTH, À l’abri de l’abîme, Pré­face de Philippe Lekeuche, Fron­tispice d’Yvon Goossens, Tail­lis Pré, 2019, 98 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87450–150‑0

Que l’aventure poé­tique ne fasse qu’un avec un enjeu vital, une urgence exis­ten­tielle, À l’abri de l’abîme, le pre­mier recueil du jeune poète Vin­cent Poth en témoigne. La force inven­tive qui sourd de ces textes trem­pés dans la néces­sité du vers provient tout à la fois de leur intran­quil­lité native et de leur soif d’un Ailleurs. Ques­tion­nant l’advenue du poème, la matière des mots, À l’abri de l’abîme accorde sa descente dans les abysses au rythme du « vers à venir », au sens où Blan­chot par­lait du « livre à venir ». S’ouvrant sur une cita­tion de Charles Péguy, deux par­ties com­posent le recueil, « Let­tre à la mort » et « Transe cana­di­enne ». Les noms des poètes et penseurs tutélaires — Baude­laire, Ver­laine, Péguy, Niet­zsche — creusent une poésie qui se tient face à la mort, aux puis­sances du Mal, aux décep­tions de la chair, à la trouée de Dieu. Comme l’analyse Philippe Lekeuche dans sa pré­face, « le poème racon­te sa genèse, son orig­ine », son sur­gisse­ment. Des motifs récur­rents — la cen­dre, les anges, les démons… — con­ver­gent vers une pos­si­ble déf­i­ni­tion du poète : Con­tin­uer la lec­ture

Fantaisie débridée autour du monde

Guil­laume SORENSEN, Le planis­phère Lib­s­ki, Olivi­er, 2019, 336 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑8236–1492‑3

Guil­laume Sorensen est un jeune auteur de 26 ans tra­vail­lant et vivant en Bel­gique (près d’Arlon), diplômé du Mas­ter de créa­tion lit­téraire du Havre, égale­ment rédac­teur de cri­tiques cul­turelles, et Le planis­phère Lib­s­ki est son pre­mier roman. On peut se réjouir de ce qu’un jeune auteur se voie ouvrir les portes d’une mai­son d’édition notoire. Le pro­pos est alléchant : une expédi­tion en bateau autour du monde à la ren­con­tre des espèces ani­males migra­tri­ces avec un équipage haut en couleurs, un héros doté d’une thèse en philoso­phie, et, nous dit la qua­trième de cou­ver­ture, un « humour irré­sistible ». Notons que le roman est sélec­tion­né dans la liste du Prix des lecteurs de la librairie L’esprit large à Guérande (Bre­tagne), récom­pen­sant des pre­miers romans. Con­tin­uer la lec­ture

Quand la détresse hurle pour être déterrée

Tania NEUMAN-OVA, Miss Patchouli, M.E.O., 2019, 154 p., 15 €

Avec Miss Patchouli, Tania Neu­man-Ova nous plonge dans l’univers de Lilou, la quar­an­taine, qui tente de men­er sa bar­que avec son mari Richard et ses filles. L’aînée, née d’une précé­dente union, vit avec son père à Paris, tan­dis que les deux cadettes, Alana (14 ans) et Kay­la (13 ans) habitent avec leurs par­ents. L’histoire d’une famille recom­posée clas­sique, me direz-vous ? Oui, mais rien n’est sim­ple face à une ado­les­cente (Alana) en pleine rébel­lion qui mul­ti­plie les provo­ca­tions et les insultes vis-à-vis de ses par­ents. Con­tin­uer la lec­ture

Déplier une ville

Un coup de cœur du Car­net

Philippe MARCZEWSKI, Blues pour trois tombes et un fan­tôme, Inculte, 2019, 232 p., 17.90 €, ISBN : 978–2‑36084–018‑2

Il est des livres qui déten­dent et don­nent envie d’allonger les jambes sur le divan, et d’autres qui vous oblig­ent à d’incessants aller-retours vers votre bib­lio­thèque et votre col­lec­tion de dis­ques, qui vous font véri­fi­er telle pho­togra­phie ou tel détail car­tographique sur Inter­net, et puis qui imman­quable­ment vous tirent de chez vous, ne vous apaisent qu’une fois sur la route. Blues pour trois tombes et un fan­tôme est de ces livres-là : il se met en bran­le quand on l’ouvre, et con­tin­ue de vivre quand on le pose, nous chu­chotant à l’oreille des injonc­tions de prom­e­nades et de décou­vertes, exis­tant de plus en plus en nous au fur et à mesure que l’on explore les pistes qu’il nous pro­pose. Con­tin­uer la lec­ture

L’attaque du train avant Auschwitz

Sylvestre SBILLE, J’écris ton nom, Bel­fond, 2019, 320 p., 17 € / ePub :  11.99 €, ISBN : 978–2‑7144–8225‑9

Qui étaient les jeunes résis­tants juifs qui attaquèrent et stop­pèrent en 1943 un con­voi de déportés, par­ti de Malines pour Auschwitz ? Dans son pre­mier roman, le réal­isa­teur et jour­nal­iste Sylvestre Sbille retrace leur par­cours héroïque.

Bru­tal­ité des faits. Le 19 avril 1943, un nou­veau con­voi, le vingtième depuis qu’a com­mencé en août 1942 la dépor­ta­tion des Juifs de Bel­gique, quitte la gare de Malines. Pour la pre­mière fois, ce sont des wag­ons à bes­ti­aux qui sont util­isés. Entassés les uns sur les autres, plus de 1600 Juifs de tout âge, hommes, femmes, enfants, ain­si qu’un petit nom­bre de résis­tants juifs, et d’autres évadés de con­vois précé­dents, extir­pés de la Caserne Dossin. Leur des­ti­na­tion : Auschwitz. Soudain, non loin de Haacht, à Boort­meer­beek, le train s’arrête bru­tale­ment. Des coups de feu sont tirés, une fusil­lade éclate, des portes de wag­ons s’ouvrent… En quelques min­utes, 231 ou 232 déportés parvi­en­nent à s’échapper. Plus d’une cen­taine seront repris, soit tués, soit déportés à Auschwitz. À la fin de la guerre, 153 d’entre eux avaient survécu. Des 1400 autres déportés du XXe con­voi, près de 900 furent envoyés directe­ment dans les cham­bres à gaz, et la plu­part des autres mou­rurent à Auschwitz et Birke­nau. Con­tin­uer la lec­ture

Ekphrasis

Théo CASCIANI, Rétine, P.O.L., 2019, 284 p., 19,90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑8180–4743‑9

Rétine, pre­mier roman de Théo Cas­ciani paru aux édi­tions P.O.L., séduira ceux et celles qui aiment sor­tir des sen­tiers bat­tus. Ce roman est d’abord un con­cept : ren­dre compte d’un univers essen­tielle­ment artis­tique à tra­vers le seul prisme du regard.

Les titres des dif­férents chapitres, comme celui du livre, en dis­ent long dans leur brièveté : Expo­si­tion / Images / Regard / Optogramme. Tout com­mence au Japon, au print­emps bien sûr, que l’auteur con­naît man­i­feste­ment bien. Le nar­ra­teur débar­que au Musée pré­fec­toral de Hyō­go à Kyoto pour par­ticiper au cat­a­logue et à la mise en place d’une expo­si­tion de l’artiste DGF (com­prenez : Dominique Gon­za­lez-Foer­ster, jamais citée comme telle dans le roman. Artiste et réal­isatrice française, née en 1965, DGF, qui réside à Paris et Rio de Janeiro, a une œuvre d’envergure inter­na­tionale). Expo­si­tion inti­t­ulée… Rétine. Par­al­lèle­ment à ce tra­vail, le nar­ra­teur com­mu­nique par écran inter­posé avec son amie Hit­o­mi, instal­lée à Berlin pour un cours… d’histoire de l’art. Tout se tient. Quand le lecteur la décou­vre, elle est nue. Muette. Théo Cas­ciani la décrit comme il le ferait d’une sculp­ture. Il a tro­qué le pinceau pour le clavier, mais il se lance dans un exer­ci­ce de style pré­cis, con­cis, détail­lé où la descrip­tion prime. Une per­for­mance sur une autre per­for­mance, mise en scène par Hit­o­mi avec l’apparition d’un chat qu’elle a teint en rouge. « Hit­o­mi n’était plus qu’une image ». Con­tin­uer la lec­ture

Tu es né pour ne pas vivre

Gil BARTHOLEYNS, Deux kilos deux, Lat­tès, 2019, 300 p., 19.90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑7096–6335‑9

Deux kilos deux ren­ferme tous les ingré­di­ents du pre­mier roman réus­si : de l’originalité, de l’audace, du style ; des défauts aus­si, ceux dont on dira qu’ils sont « de ses qual­ités ».

Les pre­mières pages camp­ent une atmo­sphère à la Hop­per, états-uni­enne à souhait, avec ses per­son­nages estampil­lés Mol­ly, Jo, Wern­er ou Earl, clairsemés sur les ban­quettes et les tabourets du Papy’s, un de ces din­ers isolés où la serveuse vient vous revers­er du café à table toutes les demi-heures si vous n’avez pas choisi l’option milk­shake. Une mon­strueuse tem­pête de neige est annon­cée « dans le poste », il va fal­loir se pré­par­er à affron­ter les élé­ments et roder les pick-up dont le froid men­ace de grip­per le moteur sur le park­ing… Con­tin­uer la lec­ture

« Sur la plage abandonnée », crêpes picardes, squale affamé

Paul JORION, Mes vacances à Mor­ro Bay, Fayard, 2019, 144 p., 16 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782213712659

Paul Jorion Mes vacances à Morro Bay Fayard roman« […] mes vacances n’ont pas encore réelle­ment débuté qu’elles s’annoncent déjà pas­sion­nantes. Le lende­main, cela me donne une idée : je vais racon­ter mes vacances à Mor­ro Bay, en direct, comme un reportage. » Cette déci­sion du nar­ra­teur provient d’un étrange con­cours de cir­con­stances. Quelque peu obligé de pren­dre des con­gés pas tout à fait pro­gram­més ni tout à fait désirés, ce financier jette son dévolu sur un ancien port de pêche en Cal­i­fornie, dont il a un vague sou­venir, six jours en vil­lé­gia­ture. La sur­v­enue d’un inci­dent avant son voy­age (un requin a cru bon de se délecter d’une plongeuse s’amusant avec des pho­ques) lui insuf­fle cette idée saugrenue, démarche aval­isée par les paroles d’un proche : Con­tin­uer la lec­ture

Ensemble, c’est tout

Aly DEMINNE, Les bâtis­seurs du vent, Flam­mar­i­on, 2019, 284 p., 19 € / ePub 13,95€, ISBN : 978–2081444706

Au début des années 1960, Andreï Voronov quitte sa Pologne natale avec son père et atter­rit dans un petit quarti­er de province appelé le Vhan, refuge pour les « mis­éreux » provenant de dif­férents pays. Traité de « pouilleux » et de « pes­tiféré » par les enfants de son âge, Andreï ne s’épanouit pas à l’école. Son père décide alors de le for­mer aux dif­férents métiers de la con­struc­tion. Il entre sur son pre­mier chantier à qinze ans et béné­fi­cie rapi­de­ment d’une excel­lente répu­ta­tion. C’est qu’il tra­vaille bien et se con­tente d’un mai­gre salaire. Con­tin­uer la lec­ture

Quand deux mémoires s’enroulent…

Geneviève MAIRESSE, Les mémoires enroulées, Weyrich, 2019, 184 p., 15 €, ISBN : 9782874895302

Il y a des titres qui en dis­ent long. Celui du pre­mier roman que Geneviève Mairesse pub­lie dans la col­lec­tion « Les plumes du coq » des édi­tions Weyrich, Les mémoires enroulées, appar­tient à cette caté­gorie. Le réc­it se déroule sur qua­tre épo­ques : les années ’30, ’70, ’90 ain­si qu’en 2016, le temps que l’on imag­ine être celui de l’écriture. Con­tin­uer la lec­ture

Mes amis, mes envies, mes folies

Lin­da VANDEN BEMDEN, La reine, la loi, la lib­erté, Weyrich, 2019, 139 p., 13€, ISBN : 978–2‑87489–529‑6

D’auditions en recon­sti­tu­tions, la vie pro­fes­sion­nelle d’Anne-Omalie Valdieu est ryth­mée par les affaires qu’elle suit en tant qu’interprète judi­ci­aire, pro­fes­sion qui lui vaut ren­con­tres atyp­iques et anec­dotes cocass­es ou trag­iques. Côté vie privée, on n’emploiera pas le terme « rou­tine » non plus. Point de vue cou­ple, c’est com­pliqué. Rien de sérieux depuis Mille Pétards, l’amoureux sous influ­ence qui préser­vait trop bien le mys­tère sur sa per­son­nal­ité clean. La seule rela­tion sta­ble d’Anne‑O, c’est celle qu’elle entre­tient avec Béa, sa meilleure amie. « L’amitié à long terme a quelque chose d’extrêmement séduisant en ce sens qu’elle est dénuée d’obligations, hormis celles que vous vous imposez tacite­ment. » Même son voisi­nage est changeant, la sym­pa­thique vieille Fan­nie du rez-de-chaussée se voy­ant bien­tôt rem­placée par la hau­taine Fleurine Renoir-comme-le-pein­tre. Con­tin­uer la lec­ture

Heuristique saisonnière

David ANDRÉ, Saisons d’encre, L’âme de la colline, 2019, 114 p., 15 €, ISBN : 978–2‑9602025–1‑9

Un almanach de 365 ter­cets entre haïkus et apho­rismes racon­tant la météo intérieure d’un nou­v­el auteur atten­tif aux mou­ve­ments sourds et cer­tains des jours ; mourant et renais­sant… encore et tou­jours. David André compte les syl­labes comme les sec­on­des de la course entre éclairs et ton­nerres sur un bout de cam­pagne boueux, her­beux ou pier­reux selon le cal­en­dri­er. Con­tin­uer la lec­ture

L’île aux ressacs

Arnaud NIHOUL, Caitlin, Genèse, 2019, 312 p., 22.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9791094689226

Lag­gan, une île au petit goût d’Hébrides, mod­este­ment peu­plée et, battue par les fureurs océaniques… Des entasse­ments de roches que domi­nent un phare dif­fi­cile­ment acces­si­ble et la tour d’un vieux château édi­fié autre­fois par le clan écos­sais des Camp­bell… C’est le décor de Caitlin, pre­mier roman pub­lié par le Namurois Arnaud Nihoul. Décor que Ian, natif des lieux, redé­cou­vre à l’appel de Mor­gan, son ami d’enfance, éter­nel gag­nant tou­jours très sûr de lui et devenu aujourd’hui un écrivain de répu­ta­tion mon­di­ale dont on s’arrache les romans policiers. Vingt-trois ans plus tôt, les deux ado­les­cents et Mur­ray, un troisième com­père, avaient accueil­li dans leur bande Caitlin, une fille de leur âge, farouche et d’une « mélan­col­ie rude », arrivée sur l’île pour vivre chez sa vieille tante Moïra. Con­tin­uer la lec­ture