Archives par étiquette : Daniel Simon (auteur de la recension)

Des guerrières en huis-clos

Christophe KAUFFMAN, Vieille peau, Bas­son, coll. “Bas­son rouge”, 2020, 162 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930582–71‑9

christophe kauffman vieille peau editions bassonLe fait divers a tou­jours livré la matière pre­mière des films et des romans noirs comme si la puru­lence ne pou­vait se don­ner à voir véri­ta­ble­ment que dans le huis-clos d’une vie saisie dans l’hor­reur d’un trag­ique cra­puleux. Le tout est de « flair­er » le délétère qui s’é­vade de cette con­cen­tra­tion. La mise en scène, la nar­ra­tion exac­erbe dans la vio­lence ver­bale ou physique ce qui nous est générale­ment com­mun : la peur, le sen­ti­ment de la perte… Le noir, c’est la couleur des révéla­tions ordi­naires quand la vie privée, la vie intime, la vie banale sont frap­pées du fou­et de l’extraordinaire démence des hommes.  La vie des per­son­nages mis en scène sub­lime alors cette marée noire qui  stagne au fond de cha­cun. Con­tin­uer la lec­ture

Dédale au coeur

Un coup de cœur du Car­net

Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, Let­tre volée, 2020, 154 p., 20 €, ISBN : 9782873175467

Le dernier livre de Luc Del­lisse, Un sang d’écrivain, rejoint la red­outable et lucide posi­tion de moral­iste que l’auteur avait déjà dévelop­pée dans son récent Libre comme Robin­son. Le style chez Del­lisse n’est pas cette habilleuse élé­gante des dra­mas qui font cho­rus dans la panne de recul cri­tique de notre temps. Le style con­tre l’écri­t­ure, pour­rait-on dire. Del­lisse démonte le style porté comme un masque, le style comme sim­u­lacre… Con­tin­uer la lec­ture

Par la grâce de la Muse

Éric NEIRYNCK, J’ai un pro­jet : devenir fou, Lamiroy, 2020, 123 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87595–260‑8

J’ai un pro­jet : devenir fou, le dernier livre d’Éric Neirynck, fait référence à une cita­tion de Fiodor Dos­toïevs­ki, reprise par Bukows­ki et claquant comme la ban­nière de tant d’écrivains ou artistes rongés par une fièvre d’inadaptation sociale ver­tig­ineuse… Ces rares auteurs célébrés par le nar­ra­teur de ce court roman aux allures de provo­ca­tion ressem­blent plutôt au par­fait por­trait d’un auteur empêtré dans des illu­sions de lit­téra­ture et d’édition qui ont tou­jours été le véhicule des rêves avortés. Con­tin­uer la lec­ture

Paradoxes et contradictions

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Marc DEFAYS, Dico-tomies, Mur­mure des soirs, 2020, 242 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930657–59‑2

Il est des livres dont on aimerait à l’in­stant tutoy­er l’au­teur… Il appa­raît si proche de ce que nous vivons comme lecteur. En tout cas, c’est que je vécus récem­ment lorsque je décou­vris Dico-tomies, le dernier essai de Jean-Marc Defays.

Pro­fesseur à l’u­ni­ver­sité de Liège, Jean-Marc Defays est l’au­teur de nom­breux ouvrages et arti­cles dans le domaine des sci­ences du lan­gage, de la didac­tique du français langue étrangère et de la com­mu­ni­ca­tion inter­cul­turelle. Il se tourne aus­si depuis quelques années vers une réflex­ion et une écri­t­ure plus per­son­nelles, comme dans l’essai Babel et Franken­stein. Sin­gu­lar­ité et plu­ral­ité des langues, des groupes et des indi­vidus (2016), et le roman Rue des Trois lim­ites (2019). Con­tin­uer la lec­ture

Le vertige des masques

Jean-François FÜEG, Ni Dieu, ni halušky, pré­face de Jean-Pierre Sak­oun, post­face de Dominique Coster­mans, Ter­ri­toires de la mémoire, 2019, 96 p., 9 €, ISBN : 978–2‑930408–43‑9

« Elle qui avait lut­té toute une vie pour ne pas être fille d’im­mi­grés, la ter­mi­na  Anna Bielik », Page 69, Jean-François Füeg lâche cette phrase sim­ple et trou­ble, la nom­i­na­tion ini­tiale la mère repre­nait le dessus et Annie allait dis­paraître…

Dans Ni Dieu, ni halušky, son dernier opus, l’auteur pour­suit la quête d’une mise à jour du palimpses­te de toute immi­gra­tion, des secrets de famille intriqués dans l’histoire col­lec­tive, des silences paralysants. Cette suite de livres[1] pour­suit avec une qual­ité rare, le dévoile­ment du con­cept de « stress iden­ti­taire ». L’histoire d’Annie, c’est l’histoire de la mère, celle qui con­te une autre his­toire fon­da­trice à ses enfants, qui racon­te l’Histoire à sa façon, déportée du réel, en touch­es rhap­sodiques, cou­sant bout à bout des incon­gruités qui tien­nent, se polis­sent, pren­nent sens et enlisent la famille au fil du temps. Con­tin­uer la lec­ture

Bras cassés et autres héros du temps

Valéri­ane DE MAERTELEIRE, Le frag­ile, Lans­man, 2019, 48 p., 10 €, ISBN : 9782807102583

Com­bi­en de bras cassés au théâtre, de vies épuisantes, d’enfances con­t­a­m­inées de frus­tra­tions et de vieil­lard tournoy­ant dans la grande salle de danse de l’ou­bli ?

Le frag­ile de Valéri­ane De Maerteleire est une pièce sur les désar­tic­ulés du temps, les par­ents angois­sés, des jeunes qui gran­dis­sent, qui dérapent et ces mêmes par­ents qui péda­lent dans le vide sou­vent. Con­tin­uer la lec­ture

Une vie de prof, côté coeur

Alain DANTINNE, 68, rue des écoles, Acad­e­mia, 2019, 192 p., 18 €, ISBN : 978–2‑8061–0479‑3

« Plongez dans le par­cours d’un enseignant libre et rétif à toute dis­ci­pline imposée, imag­i­natif, fou de poésie et de théâtre ! Un prof philosophe qui voy­age et aime partager ses décou­vertes, n’hési­tant pas à trans­former sa classe en ago­ra et à pouss­er chaque élève au bout de lui-même. »

Alain Dan­tinne est poète, romanci­er et cri­tique. Il vient de pub­li­er un tout récent 68 rue des Écoles qui est véri­ta­ble­ment rob­o­ratif.

Les qua­trièmes de cou­ver­ture d’éditeurs se lais­sent écrire et l’auteur sou­vent écrase en le minéral­isant, son texte dans ces quelques lignes de pro­mo-vente… Heureuse­ment, ces phras­es de « com » sont sou­vent con­testées par l‘œuvre elle-même. En l’occurrence, Alain Dan­tinne, dans 68, rue des écoles ne livre pas un texte aus­si érup­tif que celui annon­cé, au con­traire, nous décou­vrons un réc­it amoureux sub­til et engagé, une tra­ver­sée d’une époque, celle de l’École qui vécut sans cesse les con­di­tions du raidisse­ment après les fauss­es lib­ertés du tout venant péd­a­gogique… C’est un livre de con­fes­sions, de joies partagées, de mag­nifiques batailles pour l’intelligence et la poésie de cha­cune et cha­cun, d’illuminations et de rébel­lion… que nous pro­pose l’éditeur. Com­ment faire de cette École un lieu de joie et de partage, c’est ce que nous racon­te Alain Dan­tinne  avec verve. Con­tin­uer la lec­ture

La comtesse et le général

Un coup de cœur du Car­net

Serge QUOIDBACH, L’affaire Rus­poli¸ Mur­mure des soirs, 2019, 247 pages, 18 €, ISBN : 978–2‑930657–56‑1

Un roman à pro­pos des épisodes de la col­lab­o­ra­tion, de la résis­tance et des drames qui s’invitèrent dans de nom­breuses familles belges est assez rare en Bel­gique… fran­coph­o­ne. La mémoire s’effiloche dans le temps présent, lisse et événe­men­tiel de l’époque. Les his­to­riens, avant nom­bre de domaines de l’esprit, ont et auront une fonc­tion essen­tielle pour rac­corder nos éphémérides grotesques et trag­iques à ce besoin essen­tiel que les hommes parta­gent, celui de s’inscrire aus­si dans un antérieur qui rap­pelle la per­ma­nence de la dis­con­ti­nu­ité dans la fab­rique de l’Histoire. Con­tin­uer la lec­ture

Le temps de l’exil

Paul DE RÉ, Les secrets du basti­don bleu, Mur­mure des soirs, 2019, 316 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930657–53‑0

C’est un bien beau livre que je viens de décou­vrir, Les secrets du basti­don bleu de Paul De Ré…

Revenons d’abord sur le tra­jet lit­téraire de l’auteur… Cer­tains écrivains écrivent à pro­pos du temps, de l’époque, ils se nour­ris­sent des ten­sions, des tor­sions, de  la vio­lence et du grain de la foi, d’autres écrivent sur l’e­space, les lieux, les per­son­nages qui habitent un univers mar­qué d’une pro­fonde sin­gu­lar­ité. Paul De Ré s’est longtemps révélé un « écrivain du ter­roir », un auteur région­al­iste, il le revendi­quait, ses édi­teurs égale­ment. Il a dévelop­pé des réc­its, des romans qui offraient pour ver­tus prin­ci­pales de com­pos­er de sub­tiles rela­tions entre l’e­space et le temps d’un monde dis­paru. C’est comme si un musée se met­tait en mou­ve­ment et rétab­lis­sait, le temps de la lec­ture, une mémoire fugi­tive. Cette mémoire par­ticipe de la mélan­col­ie de la dis­pari­tion et œuvre sou­vent dans le sens des nos­tal­gies iden­ti­taires, local­istes et rurales. Con­tin­uer la lec­ture

De quoi donc sommes-nous faits ?

Béa­trice LIBERT et Lau­rence TOUSSAINT, Un arbre nous habite, Ate­lier du Grand Tétras, 2019, 48 p., 14 €, ISBN : 978–2‑37531–041‑0

Quand le poète évoque la nature, cela donne sou­vent lieu à des images, des saisies de mou­ve­ments, des réc­its, des visions. Mais quand il l’in­voque, le poète en appelle alors à une mémoire plus anci­enne qui tente de renouer avec cet état dont l’homme est aus­si fait, une magie qui, au cours de l’his­toire de la poésie, se nour­rit d’une archaïque fusion jusqu’à la reli­giosité nou­velle des nat­u­ral­istes sur­vival­istes. Con­tin­uer la lec­ture

La cinquantaine et plus !

COLLECTIF, 50 ans, ça se joue !, Lans­man, 2019, 96 p., 12 €, ISBN : 978–2‑8071–0239‑2

Un  Cinquan­te­naire nou­veau vient de pren­dre place dans le paysage cul­turel : celui du Théâtre Jean Vilar. Étrange et for­mi­da­ble his­toire que celle de ce théâtre et de son fon­da­teur, Armand Del­campe…

Le fameux « Walen buiten » de Leu­ven en 1968 fut une érup­tion poli­tique et cul­turelle belge qui a mar­qué depuis l’ac­céléra­tion du proces­sus de fédéral­i­sa­tion de notre pays… Il ne s’ag­it pas ici de glos­er sur ces ques­tions mais de rap­pel­er que le som­met de l’intelligence per­verse et de la bêtise, selon Flaubert ou Jar­ry, a bien eu lieu chez nous. Cela s’est traduit par la sépa­ra­tion, la frac­ture de la Bib­lio­thèque uni­ver­si­taire de Leu­ven Les étu­di­ants fran­coph­o­nes eurent le droit à une demi bib­lio­thèque et les néer­lan­do­phones à l’autre moitié ! Con­tin­uer la lec­ture

Une esthétique de l’épreuve : Charles Van Lerberghe

Charles VAN LERBERGHE, Les flaireurs suivi de Pan, Post­face Paul Aron, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 160 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–416‑5

Les didas­calies du théâtre sym­bol­iste s’offrent sou­vent comme des poèmes en prose et lais­sent enten­dre le drame à la lisière du mélo­drame, comme si on regar­dait un film d’Eisen­stein dans la musique de Wag­n­er.

Les scènes font réson­ner les intimes liaisons entre l’ex­is­tence de l’homme et la pres­sion des élé­ments naturels qui s’exercent sur lui. On entre alors dans la vie mag­ique, presque sur­na­turelle des pro­tag­o­nistes, sur la pointe des pieds, on s’assied alors dans l’ombre et on assiste aux chutes et aux épipha­nies des per­son­nages sym­bol­istes. La princesse Maleine de Maeter­linck est là, avec nous, dans les couliss­es des âmes. Con­tin­uer la lec­ture

Les marionnettes à l’œuvre

Lau­rent VAN WETTER, Au com­mence­ment, il y avait une chaise, Lans­man, 2019, 35 p., 10 €, ISBN : 978–2‑8071–0247‑7

La fan­taisie au théâtre est comme une voi­lette posée sur le vis­age des pro­tag­o­nistes des drames et des tragédies. La fan­taisie joue la légèreté en marchant sur la pointe des  pieds dans un ter­ri­toire dévasté.

Lau­rent Van Wet­ter vient de pub­li­er une pièce pour mar­i­on­nettes, Au com­mence­ment, il y avait une chaise,  où nous assis­tons au temps de la créa­tion du théâtre. Une de plus ? Oui, et à chaque fois, ce sont les mêmes con­ven­tions qui sont revis­itées. Le charme réside alors dans la vari­a­tion de ces références et la sub­til­ité des agence­ments. Con­tin­uer la lec­ture

De la souris à la baleine

Cather­ine DAELE, Le chant de la baleine, Lans­man, 2019, 48 p., 10 €, ISBN : 9782807102453

À l’o­rig­ine comé­di­enne (for­ma­tion à l’IAD), Cather­ine Daele voy­age aujour­d’hui de la scène à l’écri­t­ure, por­tant un regard  sin­guli­er et vif sur le monde de l’en­fance et de l’ado­les­cence. Enchante­ment et lucid­ité sont la matière de ses per­son­nages. Plusieurs de ses pièces ont été mis­es en scène, lues lors d’événe­ments et primées notam­ment par le jury du CED-WB. Son théâtre est pub­lié chez Lans­man. Con­tin­uer la lec­ture

La réception des génies

Paul POURVEUR, Aurore boréale, Arbre de Diane, 2019, 12 €, ISBN : 9782930822112

Pourveur aurore boréaleNom­breux sont les textes de théâtre qui ne sont faits pour dur­er dans l’au-delà de la représen­ta­tion. Ils ont été écrits dans ce sens et résis­tent sou­vent à la lec­ture. Cette ques­tion de la lec­ture du théâtre a été le cen­tre de nom­breux débats et entre­pris­es édi­to­ri­ales depuis ce qu’il était con­venu d’ap­pel­er le retour des auteurs il y a une quar­an­taine d’an­nées (citons ici Lans­man qui fit de cette pra­tique le bla­son de sa mai­son). Con­tin­uer la lec­ture