Renaud NATTIEZ, Brassens et Tintin. Deux mondes parallèles, Impressions Nouvelles, 2020, 190 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782874497476
Quoi de plus dissemblable, si ce n’est incompatible a priori, que les univers de Georges Remi, alias Hergé, et de Georges Brassens ? L’esthétique de la ligne claire du Bruxellois et les valeurs morales qu’elle illustre s’accommodent-elles des filles de joie, quadrumanes en rut, matrones aux mamelles matraqueuses de cognes et autre nonette nymphomane qui se rencontrent dans les compositions du Sétois ? Un récent essai publié aux Impressions Nouvelles tente d’établir le parallèle, non pas entre deux hommes, mais bien entre les démarches créatives de deux esprits qu’une commune liberté caractérise. Et la démonstration, de si hasardeuse qu’elle pouvait apparaître au départ, s’avère convaincante, à sa mesure. En effet, on sent que Renaud Nattiez s’est avant tout plu à évoquer, dans un même ouvrage, ses passions les plus ardentes, afin de les communiquer conjointement au public. Le rapprochement n’est donc pas forcé, mais doit, pour être pleinement savouré, s’aborder comme le partage d’une dilection, d’un goût, et non comme une étude à prétention démonstrative. Continuer la lecture
Cette année-là, le rock and roll venait d’ouvrir ses ailes, certes. Un oiseau qu’on appelait Spoutnik, adieu à Marilyn au cœur d’or, etc. Cette année-là, surtout, « soixante-deeeeux », une femme entrait, souverainement nue, dans un univers qu’on préférait encore qualifier de « petits mickeys » plutôt que de Neuvième Art… Blonde exponentielle, la plastique parfaite, la lèvre purpurine, l’œil aguicheur, Barbarella plante ses pieds dans le sol de planètes lointaines et son regard dans les créatures vouées à rejoindre la pléthorique cohorte de ses amants. Elle s’avance en conquérante, libre, impériale, solitaire, et crève la page de la BD canonique, dont elle bouleverse l’agencement en strips réguliers et fait vibrionner les phylactères.
Davantage que simplement donner le ton, le titre résonne comme un manifeste esthétique. C’est dans l’espace littéraire du peintre, graveur, dessinateur et illustrateur Félicien Rops (1833–1898) que nous entrons. Le recueil Mémoires pour nuire à l’histoire artistique de mon temps se compose de textes sélectionnés par Hélène Védrine, souvent tirés de la correspondance de l’artiste, au fil desquels l’on découvre ses théories esthétiques, sa conception (mouvante, multifibrée) de la modernité, la centralité de l’érotisme, son invention d’une forme de dandysme inspirée par Baudelaire, forme qu’il appelle le druidisme.
Il porte un nom (pseudonyme) d’acteur américain, une gueule pareille ; il est à faire se damner un saint, William Cliff. Mais plutôt que de s’exhiber sur les écrans tout en longueur du cinématographe, c’est sur d’autres surfaces blanches qu’il a inscrit son corps, sa vie (matière quasi exclusive de son œuvre, avec l’espèce humaine) : celles des pages des recueils de poésie et des romans. Bien qu’on puisse l’entendre murmurer qu’il est malcontent :
Auteur d’ouvrages majeurs, Philosophie de la photographie, Histoire photographique de la photographie, Le Nouvel Âge, Henri Van Lier (1921–2009) livre avec Anthropogénie son opus magnum. Fruit de vingt années de recherches, ce livre-somme d’une ambition intellectuelle inégalée questionne au fil d’une démarche savante et holistique le devenir de l’homme de la préhistoire à nos jours. S’appuyant sur la paléoanthropologie, la biologie, la sémiotique, la linguistique, la cosmologie, il définit l’anthropogénie comme la « constitution continue d’Homo comme état-moment d’Univers ». Comme l’écrit Jan Baetens dans l’avertissement liminal, étranger à l’ère des savoirs spécialisés, Henri Van Lier brasse en un « roman d’idées » sciences humaines et sciences exactes afin d’étudier l’avènement de l’Homo, son évolution, sa construction de systèmes symboliques (œuvres d’art, langues, philosophies, sciences…), les transformations qu’il impose à l’univers.
Faut-il s’étonner de voir Maigret se tailler une place dans la galerie de la « Fabrique des héros » (collection lancée récemment par les Impressions nouvelles) et y côtoyer
Dans la collection Espace Nord, les classiques de la littérature belge des siècles passés côtoient ce que Tanguy Habrand, son directeur, aime à appeler « les classiques de demain ». Parmi ces derniers, Un monde sur mesure de Nathalie Skowronek,
À l’occasion de l’exposition MONDES imPARFAITS. Autour des cités obscures paraît l’ouvrage éponyme interrogeant la question de l’utopie et de la dystopie. Illustré de dessins rares de François Schuiten, de nombreux documents, d’un long entretien entre Marc Atallah, Schuiten et Peeters, de textes de François Rosset et Marc Atallah, le livre questionne la naissance, la genèse de l’utopie (de Thomas More, Francis Bacon à Campanella, Cyrano de Bergerac, Marivaux…, sans oublier les précurseurs, Platon, Lucien de Samosate…), l’avènement de la dystopie avec Zamiatine, Huxley, Orwell et la présence d’un schème utopique/dystopique dans les Cités obscures. Projet de société idéale, planification d’un bonheur collectif, l’utopie témoigne en son étymologie de l’oscillation qui porte sa visée d’une cité parfaite : elle est à la fois « u‑topos », « d’aucun lieu », et « eu-topos », « un lieu bon », prisonnière de l’imaginaire et rêve promis à sa réalisation.
En 1991, dans sa postface à Faux passeports de Charles Plisnier, Pierre Mertens soulignait « l’incroyable modernité », voire la fraîcheur de ce texte. Il faut dire qu’à l’époque le vent du changement qui s’était levé deux ans plus tôt pour abattre le Mur de Berlin passait sur l’URSS pour y balayer un peu plus de huit décennies de communisme.
Quelle excellente idée, chez Espace Nord, d’avoir sorti du placard des poèmes et aphorismes du « plus célèbre poète de la rue Ferrer à La Louvière », Achille Chavée ! D’autant qu’une première anthologie, dans la même collection, est épuisée depuis belle lurette, et que son œuvre complet (6 volumes édités entre 1977 et 1994 par l’association des amis d’Achille) ne se trouve que rarement chez les bons bouquinistes. Chavée le disait en connaissance de cause, avec cet humour tantôt noir, tantôt railleur, qui le sauva tout au long de son existence de bien des déconvenues : « Introuvable, je tire parfois un livre à zéro exemplaire. »
Les didascalies du théâtre symboliste s’offrent souvent comme des poèmes en prose et laissent entendre le drame à la lisière du mélodrame, comme si on regardait un film d’Eisenstein dans la musique de Wagner.
Quand il publie Le martyre d’un supporter en 1928 à la Renaissance du Livre, Maurice Carême n’a pas encore trente ans et il est loin d’être le poète que psalmodieront, par cœur – sinon à contrecoeur – des générations d’écoliers sages. C’est dire si faire figurer un tel titre dans la collection patrimoniale Espace Nord est une gageure, et presque une provocation que de le préférer à l’étrange Médua, connu d’un happy few à peine plus étendu, mais qui présente au moins l’intérêt de se rattacher au courant du réalisme magique.
Le talent fabulateur du regretté A.M. Adamek scintille dans La fête interdite, récit fictif dont le style louvoie entre chroniques du règne de Louis XIV et inventivité des conteurs populaires, menus défauts inclus. Si l’époque et la contrée restent dans le vague, de nombreux détails – armes, métiers, fonctions officielles, etc. – permettent de situer l’action au XVIIe siècle dans une région qui va environ de la Champagne à la Flandre. Rurale pour l’essentiel, elle est ponctuée de villages dont ce Marselane que peuplent cultivateurs, meuniers, éleveurs, charpentiers, auxquels s’ajoutent quelques marchands et bourgeois. Étroitement rythmée par le cycle quaternaire des saisons, la vie de la collectivité est régulée par un pouvoir civil que “surveille” le clergé local. Une exception insigne à cet ordre immuable : la fête annuelle de la Saint-Luc, mi-octobre. Trois jours et trois nuits, des saltimbanques occupent la place du village et présentent leurs numéros de dressage, de jonglerie et d’acrobatie à une foule médusée, pour laquelle c’est l’occasion de faire bombance.
Jacques Dubois a eu une carrière riche, cohérente et multiple
En interrogeant le mythe Batman, la plasticité du super-héros de DC Comics, Dick Tomasovic nous plonge non seulement dans les tréfonds de l’inconscient individuel du célèbre justicier masqué mais aussi dans les méandres de l’inconscient collectif de sociétés gangrenées par le crime. Fondateur et directeur avec Tanguy Habrand de la très belle collection « La fabrique des héros » qui a vu le jour il y a peu aux Impressions nouvelles, professeur d’Études cinématographiques et de Théories et pratiques des arts du spectacle à l’Université de Liège, Dick Tomasovic dissèque la singularité de ce personnage créé en 1939 par Bob Kane et Bill Finger. Dépourvu de pouvoirs surnaturels et du folklore propre aux héros de légende, ex-enfant traumatisé par le meurtre de ses parents, devenu un redoutable détective-justicier, évoluant au fil du temps, au fil de ses innombrables adaptations, Batman a pourtant suscité une batmania que le temps n’est pas parvenu à démentir.
S’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Verheggen approche des septante-sept ans. Selon ses dires, il ne pourra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essoufflée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réalisé en octobre 2018 avec Éric Clémens, intitulé « Mauvaise fréquentation », qui ponctue cette réédition de Gisella (initialement paru en 2004 aux éditions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (publié en 2006 chez Gallimard) dans la collection « Espace Nord ».