Archives par étiquette : Le Seuil

Un projet romanesque hors-pair

Le tapis volant de Patrick Dev­ille. Entre­tien sur l’écri­t­ure avec Pas­ca­line David, Seuil et Diag­o­nale, coll. « Grands entre­tiens », 2021, 193 p., 18 €, ISBN : 978–2‑02–149067‑1

david le tapis volant de patrick devilleAprès Jérôme Fer­rari et Lau­rent Mau­vi­g­nier, c’est avec Patrick Dev­ille que Pas­ca­line David s’en­tre­tient à pro­pos de la créa­tion romanesque. Le but déclaré est de nature péd­a­gogique : aider les jeunes écrivains à s’ori­en­ter et à pro­gress­er en béné­fi­ciant de l’ex­péri­ence d’un auteur con­fir­mé. Le résul­tat du dia­logue, cepen­dant, va bien au-delà. Au fil d’un ques­tions-répons­es adroite­ment mené se décou­vrent certes un savoir-faire et ses rouages déli­cats, mais aus­si dif­férents traits de la per­son­nal­ité inter­viewée, l’en­chaine­ment des espoirs, décep­tions et réus­sites, la com­plexe rela­tion entre l’écrivain et l’édi­teur – sans oubli­er, au-delà de tout ceci, la nature pro­fonde du tra­vail lit­téraire. Con­tin­uer la lec­ture

« L’erreur d’une vie. La vie d’une erreur »

Pierre MERTENS, Les éblouisse­ments, Seuil, coll. « Points », 2021, 475 p., 8,50 €, ISBN : 978–2‑7578–8509‑3

mertens les éblouissementsPour son cinquan­tième anniver­saire, la col­lec­tion “Points” pro­pose la réédi­tion de titres qui ont ponc­tué son his­toire. Le roman de Pierre Mertens, Les éblouisse­ments, y trou­ve sa place. Il s’est vu attribuer le prix Médi­cis en 1987.

Le roman met en scène le poète alle­mand Got­tfried Benn, né en 1886 et mort en 1956. Con­sid­éré comme un des écrivains majeurs de la lit­téra­ture alle­mande du 20e siè­cle, défen­dant à par­tir des années 1910 une esthé­tique expres­sion­niste, il s’est cepen­dant four­voyé briève­ment en 1936, affir­mant si pas des sym­pa­thies du moins une tolérance à l’égard du régime nazi dont il est quelque temps « com­pagnon de route ». Bien vite il revient sur cette erreur, mais il sera renié autant par les autorités que par ceux de ses pairs en lit­téra­ture qui, eux, ont choisi l’exil pour lut­ter con­tre la dic­tature nazie. Benn est donc cen­suré, voué au silence avant d’être recon­sid­éré après la Sec­onde Guerre par les jeunes écrivains de ce que l’on a appelé la généra­tion de « l’année zéro » qui redé­cou­vrent la per­ti­nence et la ful­gu­rance de son œuvre, mais le ques­tion­nent aus­si sur les raisons de son aveu­gle­ment pas­sager. Con­tin­uer la lec­ture

Une rue à soi

Lydia FLEM, Paris Fan­tasme, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siè­cle », 2021, 544 p., 24 €/ ePub : 16.99 €, ISBN : 9782021470031

flem paris fantasmeLa rue Férou est une petite rue parisi­enne, d’une dizaine d’immeubles à peine. Elle va de la Place Saint-Sulpice au Jardin du Lux­em­bourg. Sise aux con­fins de Saint-Ger­main-des-Prés méta­mor­phosé en marché du luxe, elle échappe à la marchan­di­s­a­tion et au tourisme inter­na­tion­al, bien que les roulettes des valis­es des voyageurs Airbnb y réson­nent par­fois. Tra­vail­lée par des ques­tions exis­ten­tielles (« Qu’est-ce qui donne le sen­ti­ment d’être chez soi quelque part ? D’habiter tout à la fois son corps, sa mai­son et le monde ? »), Lydia Flem, auteure de l’inoubliable Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents, dans son dernier livre, Paris Fan­tasme, con­sacre à cette venelle une réflex­ive et inven­tive prom­e­nade his­tori­co-lit­téraire. Con­tin­uer la lec­ture

Décomposition paternelle

Un coup de cœur du Car­net

Stéphane MALANDRIN, Je suis le fils de Beethoven, Seuil, 2020, 19.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑02–146347‑7

Remar­qué pour Le dévoreur de livres (2019), Stéphane Malan­drin a impres­sion­né plus d’un lecteur par ses qual­ités de jon­gleur de mots et son imag­i­naire col­oré qui lui ont sans doute valu d’être sélec­tion­né pour le prix Goncourt du pre­mier roman. Voici que cet homme de ciné­ma fran­chit avec Je suis le fils de Beethoven le cap réputé périlleux du sec­ond sans rien avoir per­du de sa verve et nous entraîne sur les traces du grand com­pos­i­teur alle­mand par le réc­it de celui qui se présente comme son fils, Ita­lo. Mais comme cet enfant en quête de racines ne porte pas le nom du génie musi­cal, il nous grat­i­fie d’un aperçu de la vie de ses ancêtres Zadouroff. Con­tin­uer la lec­ture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ain­si par­lait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Con­tin­uer la lec­ture

Le roman, cette fable du siècle

Pierre MERTENS, Les bons offices, Seuil, coll. « Points. Sig­na­tures », 2019, 564 p., 11.40 €, ISBN : 9–782757-881699

On ne soulign­era jamais assez com­bi­en la lit­téra­ture fran­coph­o­ne de Bel­gique, lorsqu’elle est mise en valeur dans des édi­tions de pres­tige, retrou­ve la place qui lui revient, dont les effets de mode ou de répu­ta­tion, et l’absence de vraie pro­mo­tion l’éloignent trop sou­vent. Comme d’autres écrivains belges – les « référents » his­toriques, comme De Coster, Lemon­nier , Plis­nier, mais aus­si les con­tem­po­rains comme Harp­man, De Deck­er, Jones, Aygues­parse pour n’en citer que quelques-uns par­mi les romanciers et nou­vel­listes –, Pierre Mertens a pris place par­mi les « clas­siques » de la lit­téra­ture française.  À son œuvre, dont on voit aujourd’hui avec le recul des années, et au terme d’une quin­zaine de romans et recueils de nou­velles, l’importance et la cohérence, il man­quait d’entrer dans une col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale inter­na­tionale de référence. C’est chose faite doré­na­vant, au moins pour un des romans, Les bons offices, les plus sig­ni­fi­cat­ifs de la bib­li­ogra­phie merten­si­enne. Le Seuil a été par­ti­c­ulière­ment bien inspiré de l’insérer dans sa pres­tigieuse col­lec­tion de poche « Sig­na­tures ». Elle réu­nit quelques fig­ures de proue, dont les œuvres sont autant de balis­es incon­tourn­ables lorsqu’il s’agit pour la lit­téra­ture de prodiguer les indis­pens­ables instru­ments de com­préhen­sion du monde. Con­tin­uer la lec­ture

Au grand jeu de la société-écran

Myr­i­am LEROY, Les yeux rouges, Seuil, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑02–142905‑3

L’univers des réseaux soci­aux et des échanges écrits qui s’y déroulent inspire peu à peu les auteurs de romans, don­nant une nou­velle forme d’expression au genre épis­to­laire de longue date exploité par les gens de let­tres. Cor­re­spon­dance réelle ou sim­ple pré­texte à une mise en forme d’un réc­it, il est pra­tiqué dans Les yeux rouges sous une vari­ante sec­onde, dans la mesure où la nar­ra­trice nous relate le con­tenu des envois reçus sans nous les livr­er don­ner in exten­so. Con­tin­uer la lec­ture

Festin rabelaisien de mots et de vélins

Un coup de cœur du Carnet

Stéphane MALANDRIN, Le mangeur de livres, Seuil, 2019, 191 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑02–141454‑7

Il n’est pas fréquent d’avoir sous les yeux un roman qui soit une vraie sur­prise. Par le thème et l’écriture, Le mangeur de livres, pre­mier roman de Stéphane Malan­drin, réal­isa­teur et scé­nar­iste français instal­lé à Brux­elles, nous a apporté ce bon­heur. Con­tin­uer la lec­ture

(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gau­thi­er CHAPELLE, Une autre fin du monde est pos­si­ble. Vivre l’effondrement (et pas seule­ment y sur­vivre), pré­face de Dominique Bourg, post­face de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthro­pocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remar­qué Com­ment tout peut s’effondrer sor­ti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servi­gne, Gau­thi­er Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépen­dants »,  pour­suiv­ent leurs réflex­ions dans un essai qui pro­longe la « col­lap­solo­gie » (dont ils sont les pio­nniers) en une col­lap­soso­phie. L’axiome des col­lap­so­nautes se définit comme « appren­dre à vivre avec », avec la cat­a­stro­phe en cours, avec la débâ­cle envi­ron­nemen­tale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diag­nos­tic con­den­sé dans le voca­ble de col­lap­solo­gie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une col­lap­soso­phie. S’appuyant sur un tableau clin­ique pré­cis, incon­testable (l’humanité men­acée d’extinction dans le sil­lage de l’hécatombe de la bio­di­ver­sité), les auteurs pro­posent des pistes fécon­des qui réc­on­cilient « médi­tants » et « mil­i­tants », qui explorent l’idée de ré-ensauvage­ment, de nou­velles manières de coex­is­ter avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aus­si : un extrait d’Une autre fin du monde est pos­si­ble


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Le roman freudien

Lydia FLEM, La vie quo­ti­di­enne de Freud et de ses patients, Pré­face de Fethi Bensla­ma, Seuil, 2018, 336 p., 23 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 9782021370751

flem la vie quotidienne de Freud et de ses patientsOn mesure toute la nou­veauté de La vie quo­ti­di­enne de Freud et de ses patients à l’occasion de sa réédi­tion plus de trente ans après sa paru­tion. À une époque où les études psy­ch­an­a­ly­tiques étaient placées sous le signe de la théori­sa­tion, où l’œuvre lacani­enne, son « retour à Freud », impo­sait sa puis­sance, ses réori­en­ta­tions —struc­tural­isme, topolo­gie… —, la psy­ch­an­a­lyste Lydia Flem fraie une nou­velle approche de l’inventeur de la psy­ch­analyse, de ses avancées con­ceptuelles, de ses patients, de son époque. Con­tin­uer la lec­ture

Devant soi, vingt ans de bon

Un coup de cœur du Carnet

Ari­ane LE FORT, Par­tir avant la fin, Seuil, 2018, 173 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2021385540

le fort partir avant la finLe précé­dent roman d’Ariane Le Fort datait de 2013, et la lau­réate du Prix Rossel 2003, qui pub­lie avec une cer­taine parci­monie, nous pro­pose chaque fois un tra­vail pré­cis, d’une écri­t­ure retenue et rigoureuse, avec un sens du con­cret le plus réal­iste empreint de tact, de ten­dresse et d’ironie, et un désen­chante­ment qui ne se prive cepen­dant pas du goût de vivre. Par­tir avant la fin qui vient tout juste de paraître au Seuil s’entend dès l’abord à dou­ble entrée, lais­sant penser à une déci­sion de quit­ter cette vie avant sa décrépi­tude ou de rompre une liai­son avant la décep­tion. Et le roman croise en effet et fait se rejoin­dre les deux thé­ma­tiques d’une mère per­dant peu à peu la mémoire mais obstinée à vouloir marcher dans la mer sans s’arrêter pour s’y noy­er, et d’une femme entre deux amours qui a le chic, dit-elle, de rem­plac­er une illu­sion par une autre. Con­tin­uer la lec­ture

Pour Gilberte cette fois

Jacques DUBOIS, Le roman de Gilberte Swann. Proust soci­o­logue para­dox­al, Seuil, 2018, 227 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978 ‑2–02-137058–4

dubois le roman de gilberte swannDans Tout le reste est lit­téra­ture, un vol­ume d’entretiens avec Lau­rent Demoulin, Jacques Dubois déclare avoir abor­dé Proust assez tar­di­ve­ment, dans son par­cours de lecteur et dans sa car­rière de pro­fesseur d’université. Mais il a ressen­ti cette ren­con­tre comme un coup de foudre, via la belle Alber­tine, ajoute-t-il. Par extra­or­di­naire, ce coup de foudre dure encore, même si la cri­tique amoureuse a fait place à une relec­ture savante et suprême­ment lit­téraire. Après avoir décrit une aven­ture plus que sen­ti­men­tale, dans Pour Alber­tine, déjà sous-titré Proust et le sens du social (Seuil, 1997), ensuite dans Fig­ures du désir. Pour une cri­tique amoureuse (Les Impres­sions nou­velles, 2011), le voici qui revient sur une autre fig­ure fémi­nine majeure de à la recherche du temps per­du, Gilberte. Tout un pro­gramme dans ce dernier ouvrage paru au Seuil : Le roman de Gilberte Swann. Proust soci­o­logue para­dox­al. Con­tin­uer la lec­ture

Entre Zinzolin (385) et Andrinople (365), la vie ne tient qu’à un fil (303)

Lydia FLEM, Je me sou­viens de l’imperméable rouge que je por­tais l’été de mes vingt ans, Paris, Seuil, 2016, 256 p., 17 €/ePub : 11,99 €

flemJe me sou­viens d’un précé­dent livre de Lydia Flem, Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents.

Je me sou­viens que je l’avais beau­coup aimé, moi qui ne sais me sépar­er de rien.

J’ai souri en lisant les pre­miers sou­venirs évo­qués dans ce Je me sou­viens de l’imperméable rouge que je por­tais l’été de mes vingt ans qui ouvre la boîte de Pan­dore. Con­tin­uer la lec­ture

De l’amour comment parler ?

Un coup de coeur du Carnet

François EMMANUEL, 33 cham­bres d’amour, Paris, Seuil, 2016, 192 p., 17 €/ePub : 11,99 €

emmanuelLes écrivains belges ont une prédilec­tion pour les cham­bres. Qu’ils en situent trois à Man­hat­tan (Simenon), qu’ils les gar­nissent de miroirs pour y pour­suiv­re leur expéri­ence con­tin­ue (Nougé), qu’ils y obser­vent la nuit remuer (Michaux), dans leur imag­i­naire, ces espaces clos s’ouvrent sur tous les pos­si­bles. François Emmanuel s’est, lui aus­si, lais­sé hap­per par l’attraction camérale et nous emmène dans une ronde tout à tour sen­suelle, éro­tique, char­nelle, déclinée en trente-trois por­traits de femmes. Con­tin­uer la lec­ture

De la littérature considérée comme invention

Jean-Pierre BERTRAND, Inven­ter en lit­téra­ture. Du poème en prose à l’écriture automa­tique, Paris, Seuil, coll. « Poé­tique », 260 p., 25 €/ePub : 17,99 €

Car­togra­phi­er un genre, établir l’arbre généalogique d’une œuvre, retrac­er la tra­jec­toire d’un écrivain, autant d’entreprises qui exi­gent déjà beau­coup de la part de qui s’y lance. Mais cern­er un con­cept lit­téraire, voilà qui relève presque du tour de force, tant la matière à réflex­ion est trop flu­ente pour être véri­ta­ble­ment appréhendée dans sa dynamique et saisie dans sa logique intrin­sèque. Con­tin­uer la lec­ture

Une traversée en suspens

Jeannine PAQUE

emmanuel_paqueCom­ment tra­vers­er l’épreuve de la mort qua­si annon­cée, red­outée et que l’on veut repouss­er mal­gré l’impuissance ? C’est ce qu’a cher­ché à com­pren­dre et à com­mu­ni­quer François Emmanuel, dans son dernier roman, Le som­meil de Grâce. Con­tin­uer la lec­ture