Jacques DEWITTE, La texture des choses. Contre l’indifférenciation, Postface de Fabrice Hadjadj, Salvator, coll. « Philanthropes », 2024, 208 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782706727023
Philosophe, écrivain, traducteur, auteur entre autres du Pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire, de L’exception européenne, de Kolakowski. Le clivage de l’humanité, Jacques Dewitte pose dans son dernier essai La texture des choses. Contre l’indifférenciation, les fondements d’une pensée ontologique qui, s’appuyant sur Aristote, réfute les mutations conceptuelles et sociales actuelles promouvant l’indifférencié. Composé de textes parus il y a une vingtaine d’années et de textes récents, l’essai se présente comme une réflexion ambitieuse sur ce que l’auteur appelle « la texture des choses » ou « la bigarrure de l’Être ». Nourri par Hannah Arendt, Husserl, Adolf Portmann, la poésie, l’architecture, la zoologie, l’ouvrage s’origine dans une interrogation sur le choix ontologique qui a prévalu en Occident, celui d’une pensée de l’être perçu comme constitué de formes différenciées, en soi (et non pas différenciées par l’exercice de l’esprit humain). Ce n’est pas l’esprit qui découperait un continuum en instances séparées. En soi, la nature se caractériserait par une organisation structurée, discontinue, qui sous-entend que les différenciations appartiennent en propre au réel. Continuer la lecture

Dans le sillage de la parution d’un ouvrage majeur,
À première vue, peu de choses distinguent La théorie des cœurs bunkers des romances nombreuses qui s’offrent aux amateurs du genre en librairie : cadenas en forme de cœur sur la couverture, façon pont des Arts, chapitres courts, phrases fluides, personnages charismatiques… Jusqu’à la mention de Wattpad, la plateforme de lecture sociale prisée du jeune public où ce roman a vécu sa première vie, tout renseigne le livre parfaitement calibré pour rencontrer un lectorat attaché aux codes du genre.
Le goût du paradoxe et de la provocation chers à Laurent De Sutter a‑t-il atteint dans ce livre le comble de l’insolence avec l’apologie de la faiblesse ? En rien : l’effort passionnant de ce penseur turbulent, sa généalogie subversive des idées qui dictent notre mentalité de savoir pour le pouvoir, porte en effet au-delà de toute clôture dominatrice de nos façons de penser et d’agir. Car il s’agit bien d’un effort (Super) d’attention flottante (-faible) et non moins vigilante pour penser loin des forces de maîtrise et d’assujettissement où notre modernité s’est enlisée en voulant nous « gouverner ». 









Septième titre de la très belle collection « Orbe », Fabriquer des mondes habitables descend à pas de loup et de colombe dans la forge de l’écriture de la philosophe et éthologue Vinciane Despret, de la mise en récit et en pensée de questions à l’interface de la philosophie et de l’éthologie. Adoptant le principe heuristique de la collection — celui d’un piochage dans un massif de mots choisis par Frédérique Dolphijn —, le dialogue emprunte des chemins qui ressaisissent l’articulation entre espace du livre, traduction/accueil des animaux et des morts, proposition de mondes.
Il est courant d’entendre que depuis Platon, la philosophie occidentale n’ajoute que des notes de bas de page à ses dialogues socratiques. Du moins jusqu’à la Shoah. Alors, la pensée est devenue plus que vertigineuse : il ne s’agit plus de prendre conscience de la mort à un degré humain et/ou divin, mais d’appréhender la fin de l’humanité à un niveau commun, proche ou lointain. Soit dans son ensemble à tout moment atomique, climatique, soit dans son esprit-même : que reste-t-il d’âme, d’espérance, de poésie, bref d’humain dans le cœur de l’humanité depuis la Shoah ?