Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2024 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection d’Éric Brogniet. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Éric Brogniet (auteur de la recension)
Un nouveau langage pour un monde nouveau
Un coup de cœur du Carnet
Thierry-Pierre CLÉMENT, Poésie fenêtre ouverte : essai, Préface de Myriam Watthee-Delmotte, Samsa, 2024, 178 p., 22 €, ISBN : 9 782875 935755
Le 9 octobre 1992, Thierry-Pierre Clément et moi-même recevions à Namur le poète Kenneth White pour un entretien sur la géopoétique, publié avec divers textes sur le sujet dans le numéro 12 de mai 1993 de la revue Sources. White y déclarait :
[…] je pense qu’on ne peut plus parler en termes de nations. […] on ne peut plus parler davantage en termes d’identité. Je n’aime pas l’idéologie identitaire. Je peux la comprendre, parce que l’identité quelquefois, dans une situation d’opposition, peut être utile. Mais on ne crée pas à partir d’une identité, on crée à partir d’un jeu d’énergies. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de mettre en place, d’encourager un nouveau jeu d’énergies. Continuer la lecture
Ophélie et le mythe de la fragilité féminine
Malika EL MAÏZI, Marie, Bleu d’encre, 2024, 50 p., 14,95 €, ISBN : 9–782930-7257–27
Malika El Maïzi apprécie les formes brèves ou mixtes : formes décloisonnées ou métissage entre écriture, oralité, musique et arts plastiques. Ses problématiques existentielles et féministes parlent du rapport au corps, à la sexualité, à l’identité culturelle et au déterminisme psycho-social. Voici deux exemples concrets de ses créations, dont le livre imprimé n’est qu’un des supports :
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Le poème comme délivrance
Michel DUCOBU, L’ombre de l’aube, ill. de Manu Henrion, Coudrier, 2024, 18 €, ISBN : 978–2‑39052–056‑6
L’ombre de l’aube, quinzième livre de poèmes du Namurois Michel Ducobu (1942), s’ouvre par un superbe frontispice (dont la reproduction orne aussi la couverture du livre) de l’artiste, lui aussi namurois, Manu Henrion (1951). Ducobu résumait ainsi en 2021 la démarche de cet artiste diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Namur : Continuer la lecture
Éloge de la fragilité
Anne BONHOMME, Attendre. Coudrier, ill. de Cathy Devylder, 2024, 55 p., 16 €, ISBN : 978–2‑390520–57‑3
Voici le dixième et dernier recueil de poèmes d’Anne Bonhomme, historienne de formation (née à Verviers en 1941 — décédée en septembre 2024) dont l’œuvre a obtenu le prix de poésie Nicole Houssa en 1960 et le prix de poésie Emma Martin décerné par l’A.E.B. pour Ici là-bas en 2008. Continuer la lecture
Nos abîmes intérieurs
Florence NOËL, Sylvie DURBEC, Ruptures d’étoile, Chat polaire, 2024, 77 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931028–33‑9
Née à Ciney en 1973, Florence Noël a une formation en histoire, en orientalisme, en théologie et en didactique. Ce livre est son neuvième recueil de poèmes. Pour Solombre (Le Taillis Pré) elle a reçu le prix Delaby-Mourmaux en 2019. Comme c’est le cas ici encore avec Sylvie Durbec, son travail d’écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec d’autres artistes. Sylvie Durbec, artiste plasticienne française, originaire de Marseille, est aussi autrice (poésie, théâtre, littérature jeunesse, romans). Elle est lauréate du prix Jean Follain pour Marseille éclats et quartiers paru chez Jacques Brémond en 2008. Son œuvre sensible est marquée par le travail de mémoire, une forme à la fois épurée et colorée de transfiguration lyrique et l’influence du peintre Chaïm Soutine qui depuis longtemps requiert son attention. Continuer la lecture
D’incertaines mélancolies…
Jean JAUNIAUX, Lisières, Bleu d’encre, 2024, 93 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–74‑1
Traducteur et cinéaste de formation, Jean Jauniaux déploie son activité dans différents domaines : l’écriture – nouvelles, romans, chroniques littéraires – et la critique – articles, entretiens, interviews et écritures sonores. Il a également écrit de nombreuses contributions à des ouvrages collectifs. De 2009 jusqu’au décès de son directeur Jacques De Decker, il a été rédacteur en chef de la revue littéraire Marginales. Engagé en faveur de la liberté d’expression, à travers l’action du PEN Club, il est aussi sensible à la condition des opprimés et des laissés-pour-compte, souvent présents dans ses nouvelles et récits. À propos de son « écriture sonore », Jean Jauniaux enregistre depuis de nombreuses années des entretiens littéraires, mis en ligne sur une webradio littéraire et culturelle, L’ivresse des livres et sur ses chaînes Youtube et Soundcloud. Il dispose ainsi d’un instrument de diffusion des entretiens avec des acteurs du livre et de la culture et a enregistré à ce jour plus de 800 entretiens avec des auteurs et autrices de romans, nouvelles, bandes dessinées, essais, ce qui constitue une extraordinaire banque de données et d’informations sur la littérature contemporaine. En même temps que se publie chez MEO son plus récent roman, Le jugement des glaces, Jauniaux publie son premier recueil de poèmes. Continuer la lecture
Une voix vers l’inconnaissance
Un coup de cœur du Carnet
Roland LADRIÈRE, Encres & Tremblé, Éditions de Corlevour, 2024, 80 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37209–133‑6
Roland Ladrière (1948) est l’auteur de recueils poétiques, de livres d’artistes, de récits et de textes critiques. Parmi ses traductions de la poésie italienne contemporaine : une version complète des Œuvres poétiques de Salvatore Quasimodo (prix Nobel 1959) ainsi que des recueils d’Elisa Biagini (Depuis une fissure et Filaments), Silvia Bre (La fin de cet art) et Franco Marcoaldi (Le temps désormais compté et Pièges). Comme critique littéraire, il collabore aux revues La forge (France) et Le journal des poètes (Belgique). Son œuvre pose une interrogation constante sur les pouvoirs du langage poétique à travers une écriture peu bavarde, musicale, très phénoménologique et souvent aphoristique. La surréalité des poèmes de Ladrière n’est nullement automatique. Elle semble surgir d’un indéterminé de la langue, d’où proviennent des éclats, des aperçus vers le noyau de ce qui est. Une forme de mystique y est opérante. Comme l’écrit Philippe Jones : « La poésie […] n’a pas pour mission d’être le compte rendu, plus ou moins sublimé, des faits et gestes du poète ; elle est un moyen de se situer et de se connaître, d’extraire du vécu le pouvoir d’en reculer l’horizon[1] ». Continuer la lecture
L’amour est à réinventer
Un coup de cœur du Carnet
Elya VERDAL, L’amour en creux : là où est mon vide est ta place, Bleu d’encre, 2024, ISBN : 978–2‑930725–68‑0
Résidant à Bruxelles, Elya Verdal offre en ce premier ouvrage poétique une exploration audacieuse de l’érotisme, mêlant subtilement la poésie, la narration et la psychothérapie. Née à Limoges en 1978, elle se consacre désormais à l’expression artistique et à l’écriture. Ce recueil de prose libre célèbre l’amour dans toute sa complexité, offrant une vision où l’érotisme se fond harmonieusement avec le spirituel et le sensuel. La prose poétique d’Elya Verdal capture l’intensité des émotions humaines, offrant une expérience de lecture immersive et émouvante. Continuer la lecture
Effet-miroir
Un coup de cœur du Carnet
Jan BAETENS et Marie-Françoise PLISSART, Mon jardin des plantes : poèmes et photographies, Impressions nouvelles, 2024, 136 p., 18 € / ePub : 7,99 €, ISBN :978–2‑39070–145‑3
Jan Baetens (1957) est l’auteur de vingt recueils de poésie, dont récemment Après, depuis (2021, prix Maurice Carême de poésie 2023) et Tant et tant (2022). Styles et thèmes de ses livres varient mais leur point de départ est toujours le même : la vie quotidienne repensée par l’art et la littérature. Auteur de nombreuses études sur les rapports entre textes et images, dont Le roman-photo (avec Clémentine Mélois) ou Adaptation et bande dessinée : éloge de la fidélité, dans son essai Illustrer Proust, il présentait et discutait les réponses successives données depuis plus d’un siècle par les artistes et leurs éditeurs au désir et à la difficulté d’illustrer Proust. Il a publié le remix d’une collection privée de ciné-romans-photos, Une fille comme toi (2020) et un essai contre l’oralisation de la poésie : À voix haute. Poésie et lecture publique (2016). Marie-Françoise Plissart (1954) est l’une des figures majeures de la photographie belge. Comme Baetens, elle s’est intéressée très tôt aux rapports entre un texte et une image, réalisant avec Benoît Peeters le livre Correspondance (Yellow Now, 1981), début d’une bibliographie abondante. Photographe free-lance depuis 1987, elle a réalisé de nombreux travaux dans de multiples domaines tels que l’architecture, le théâtre, le portrait et l’illustration. Ses photographies ont été notamment exposées à Bruxelles, Liège, Paris, Genève, Amsterdam, La Haye, Rotterdam, Berlin et Vienne. Elle est aussi une vidéaste captivée par l’exploration du tissu urbain et par ses transformations. Continuer la lecture
Écrire ou parier sur les possibles…
Ludivine JOINNOT, Sans lassitude des paysages, Arbre à paroles, 2024, 112 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87406–749‑5
Dans le précédent recueil de Ludivine Joinnot, Nous vivons encore, « une phrase extraite de La cloche de détresse de […] Sylvia Plath sonne le glas. L’impact d’un gong comme pour mieux accompagner les disparus auxquels s’adresse l’autrice dans la première partie du livre intitulée Faire le deuil. » Dans Sans lassitude des paysages, Ludivine Joinnot cite Alejandra Pizarnik et Manuel Vilas. Celui-ci, écrivain et poète né en 1962 à Barbastro en Espagne, est une figure de l’avant-garde de la littérature espagnole. Il a écrit : « la joie qui m’intéresse se conquiert». La première, poète mystique sans dieu, « peu connue et célébrée en France, est presque l’objet d’un culte dans sa patrie, l’Argentine, mais aussi dans le monde hispanophone. Sa noirceur, ses invocations amères, son suicide, auraient pu en faire un poète maudit. Il n’en fut rien […]. Mais la barrière, faite des tessons de la mort, édifiée dans son œuvre, effraie et tient en respect sans doute. Un voile noir couvre ses mots, elle glace et elle bouleverse tout à la fois. » Paradoxalement au destin tragique de Pizarnik, c’est à une citation volontariste — autosuggestive ? — de celle-ci que fait appel Joinnot dès l’entame de son recueil : mais je veux me savoir vivante / mais je ne veux pas parler / de la mort / ni de ses étranges mains. On notera néanmoins tout de même que, dans les références à des figures de femmes ici mises en avant, Joinnot fait la part belle à deux suicidées. On voit d’emblée que le propos de l’ensemble poétique sera à la fois existentiel et métaphysique. Continuer la lecture
Mélancolie et résilience
Philippe LEUCKX, Ce fragile chemin des choses, Bleu d’encre, 2024, 15 €, ISBN : 978–2‑930725–69‑7
Philippe Leuckx (Havay, 1955) écrit abondamment : une soixantaine d’ouvrages poétiques depuis 1994, lit-on dans la notice biographique. C’est à la fois une force et une fragilité : en témoigne ici Ce fragile chemin des choses, un ensemble comportant deux parties à la fois distinctes et complémentaires, l’une à valeur mémorielle à propos de l’enfance, la seconde traitant de la vie et de la perte. Complémentaires sont les poèmes de ce diptyque en ce qu’ils évoquent les processus de la mémoire et du temps qui passe, en une déploration parfois mélancolique et avec l’aveu des confidences. C’est un chemin de vie que nous expose ici le poète, à la fois semblable à celui de tout homme et différent par ce qu’implique une sensibilité blessée, source de l’écriture. C’est sans doute, dans l’abondante production de l’auteur, le recueil le plus intime et le plus exposé : Continuer la lecture
Appel d’air…
Un coup de cœur du Carnet
Cécile MIGUEL, Où jamais personne n’arrive (anthologie), frontispice de Wolfgang Osterheld, choix et préface d’Yves Namur, Taillis Pré, coll. « Ha ! », 2024, 184 p., 19 €, ISBN : 978–2‑87450–221‑7
Le Premier manifeste du surréalisme a cent ans (1924). L’exposition Histoire de ne pas rire, à Bozar, offre un riche aperçu de ce mouvement littéraire. Il en est une figure « oubliée », qui s’est volontairement tenue à distance à partir du milieu des années soixante : une œuvre picturale et poétique, dont Yves Namur, son légataire et connaisseur le plus averti, fidèle à son amitié pour l’artiste, a pris diverses initiatives pour la faire mieux découvrir. En attendant le catalogue de l’exposition Cécile Miguel : au creux des apparences, au Musée de la Boverie à Liège, le lecteur se reportera aussi au Taillis Pré pour la monographie Cécile Miguel, une vie oubliée et à Cécile Miguel et L’âge d’or, là je dors : regard sur un tableau de Béatrice Libert. Continuer la lecture
L’amour et le poème comme viatiques
Philippe COLMANT, À la marge du ciel, Préface de Philippe Leuckx, ill. de Philippe Colmant, Coudrier, 2024, 97 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39052–058‑0
Né en 1964 à Bruxelles, Philippe Colmant est traducteur de formation et de profession. Depuis 2012, il exerce ses compétences de traducteur-réviseur au sein de l’unité française de la Cour des comptes européenne à Luxembourg. Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, il a obtenu le prix Jean-Kobs 2021 pour Cette vie insensée et le prix Delaby-Mourmaux 2023 pour Tectonique du temps. Il a également signé à ce jour quatre romans policiers mais considère la poésie comme son principal champ d’expression. Il est membre de l’Association des écrivains belges de langue française (AEB), de l’Association royale des écrivains et artistes de Wallonie (AREAW) et du Grenier Jane Tony. Il a également publié un recueil à quatre mains avec Philipe Leuckx, Frères de mots. Ce n’est pas leur seule collaboration, puisque Philippe Leuckx a signé et signe encore ici une préface aux poèmes de Philippe Colmant tandis que ce dernier fait bénéficier de son art photographique l’édition du recueil de Leuckx, Matière des soirs. C’est d’ailleurs une caractéristique de la maison d’édition Le Coudrier que de publier des livres qui sont le fruit des divers talents des protagonistes de son catalogue, soit comme auteurs et autrices, photographes, dessinateurs et dessinatrices, peintres ou préfaciers. Le Coudrier favorise ainsi en son sein les dialogues multifonctionnels de ses membres. Continuer la lecture
De l’impermanence et du temps
Patrick DEVAUX, Statues ombellifères, illustrations de Catherine Berael, Coudrier, 2024, 61 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–060‑3
Né à Mouscron le 14 juillet 1953, Patrick Devaux éprouve dès l’enfance une attirance très forte pour la poésie. Sa rencontre avec la jeune poétesse Kathleen Van Melle, puis avec Paul, le père de celle-ci, qui l’intègre à ses activités littéraires au sein du G.R.I.L., accélère sa motivation pour l’écriture. Poète discret pour ne pas dire timide et volontiers enclin à la modestie, Patrick Devaux aborde progressivement dans ses thèmes tous les sujets, de la vie à la mort, de l’ombre à la lumière. Sa sensibilité le porte à observer la nature, à en saisir les images et les symboles, à en capter le transitoire et l’éternel retour. Continuer la lecture
L’inattendu et toujours vierge surgissement
Béatrice LIBERT, Visages de la grâce, Les Lieux-Dits éditions, coll. « Jour & Nuit », 2024, 15 €, ISBN : 978–2‑493715–50‑0
Récemment primée par la Fédération Wallonie-Bruxelles avec le Prix de poésie 2023 de son Parlement pour Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Béatrice Libert est une autrice prolixe qui s’épanouit à la fois dans une écriture plurielle entre poèmes et proses, ou pour petits et grands, mais aussi dans son travail de formatrice en ateliers d’écriture et une œuvre picturale personnelle. Elle possède un don certain pour la variété des formes stylistiques qu’elle manie sur un large spectre et qu’elle n’hésite pas, comme ici encore, à métisser entre elles. Souvenirs autobiographiques, ludisme, expérimentations métaphoriques, onirisme, aphorismes, lyrisme retenu, formes brèves ou formes longues, humour ou ici poésie gnomique, elle s’aventure avec bonheur hors des carcans et des sentiers battus, nous faisant ainsi partager son plaisir et son enthousiasme pour la langue française, qu’elle enseigna longtemps. Continuer la lecture