Emmanuelle PIROTTE, D’innombrables soleils, Cherche midi, 2019, 240 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑7491–6226‑3
Qu’y a‑t-il de plus ravageur que la peste, telle celle de 1593 à Londres, qui a transformé les médecins en noirs corbeaux, parsemé les chairs de bubons purulents, jonché les rues de cadavres ? De plus foisonnant que le théâtre élisabéthain, symbolisé avec majesté par le père adoptif de Roméo et Juliette, le lanceur de questions insondables, le songeur nocturne estival ? De plus exaltant que la composition de poèmes mythologiques, où des Hommes se frottent aux Dieux dans l’épreuve de tourments humains, où la Tragédie est sublimée par le rythme versifié, où la scansion se fait chanson à deux bouches ? De plus noir que les chicots d’Élisabeth Ière, au teint (artificiellement) pâle assombri par la dépression, mais toujours affamée, alerte, redoutable en des temps de ruses et de complots ? De plus nourrissant qu’un pain d’épice préparé avec amour par de jolies mains potelées, agrémenté de vin rouge ou constellé d’anis étoilé, accompagné d’une ale fraîchement pétillante ? La passion… Continuer la lecture
Tombés de la plume de Thomas Gunzig, Alice et Tom ne se connaissent pas encore. Elle, c’est Alice au pays des emmerdes, jeune femme qui tire le diable par la queue. Lui, c’est un écrivain « sans gloire » (publié à l’Arbre pâle…tout un programme), pas vraiment raté, mais suffisamment pour douter de lui et trop investi dans l’écriture pour renoncer à l’espoir d’y briller un jour. D’ailleurs, que ferait-il d’autre ?
Deux kilos deux renferme tous les ingrédients du premier roman réussi : de l’originalité, de l’audace, du style ; des défauts aussi, ceux dont on dira qu’ils sont « de ses qualités ».
Le talent fabulateur du regretté A.M. Adamek scintille dans La fête interdite, récit fictif dont le style louvoie entre chroniques du règne de Louis XIV et inventivité des conteurs populaires, menus défauts inclus. Si l’époque et la contrée restent dans le vague, de nombreux détails – armes, métiers, fonctions officielles, etc. – permettent de situer l’action au XVIIe siècle dans une région qui va environ de la Champagne à la Flandre. Rurale pour l’essentiel, elle est ponctuée de villages dont ce Marselane que peuplent cultivateurs, meuniers, éleveurs, charpentiers, auxquels s’ajoutent quelques marchands et bourgeois. Étroitement rythmée par le cycle quaternaire des saisons, la vie de la collectivité est régulée par un pouvoir civil que “surveille” le clergé local. Une exception insigne à cet ordre immuable : la fête annuelle de la Saint-Luc, mi-octobre. Trois jours et trois nuits, des saltimbanques occupent la place du village et présentent leurs numéros de dressage, de jonglerie et d’acrobatie à une foule médusée, pour laquelle c’est l’occasion de faire bombance. 
Il était une fois la Bryone, une plante toxique et magique aussi appelée navet du diable. Est-ce celle-ci qui donne son nom à cette jeune princesse et à la légende qui lui est attachée ? Une légende que revisite pour nous Ludovic Flamant sous la forme sombre du conte. Et comme dans tous les contes, il y a la princesse, le roi autoritaire et surtout la forêt obscure et tentatrice. Il y a aussi l’ombre de la folie qui plane sur les protagonistes. Une démence, une obsession attisées par le secret sylvestre que Bryone cherche à percer. C’est que Bryone se sent à l’étroit dans ce château, dans ce village où les cloches de l’église, lancinantes, résonnent en elle comme un chœur :
Sur les marches de La Bourse à Bruxelles, Arnaud Delcorte tient une revue de poésie épaisse et graphique, où l’un de ses poèmes polyglottes a été publié. Nous nous installons à la terrasse la plus proche, vaste et vide à cette heure d’ouverture, autour d’une petite table ronde, bistrotière avec son pied noir, art déco, en fonte. L’auteur porte une barbe courte et soignée. Ses lunettes cerclées scintillent au soleil comme sa boucle d’or d’oreille gauche, qui ressemble à une petite alliance.
C’est la fin d’un monde – finalement très semblable à ce que chantait Jean Ferrat en 1965 déjà ! :

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Souffler sur la blessure est un roman qui aborde la problématique de l’immigration vers l’Europe et des réfugiés. Encore, me direz-vous. Oui, encore. Mais il est nécessaire d’en parler. L’auteure a pris le parti de relater son histoire en donnant la voix essentiellement à deux personnages : Pauline et Gabriel.
L’univers des réseaux sociaux et des échanges écrits qui s’y déroulent inspire peu à peu les auteurs de romans, donnant une nouvelle forme d’expression au genre épistolaire de longue date exploité par les gens de lettres. Correspondance réelle ou simple prétexte à une mise en forme d’un récit, il est pratiqué dans Les yeux rouges sous une variante seconde, dans la mesure où la narratrice nous relate le contenu des envois reçus sans nous les livrer donner in extenso.
Si Richard Delalande, italianisé en « Riccardo » a pu réellement exister, ce fut avec une majuscule discrétion qui l’éloigna des ouvrages spécialisés. Il paraît bien que l’on doive donc à Anne Sautois, auteure passionnée par les vies de compositeurs, d’avoir ouvert son propre imaginaire au vécu de ce copiste de partitions français, organiste au demeurant, et pour l’heure, neveu putatif de Michel-Richard Delalande, ce musicien français des XVIIe-XVIIIe siècles qui doit surtout sa réputation aux Symphonies pour le souper du Roy et sa popularité actuelle à l’étendard sonore des émissions de l’Eurovision. 