Archives par étiquette : deuil

Retisser la vie déchirée

Isabelle FABLE, Ces trous dans ma vie, Pré­face de Gabriel Ringlet, M.E.O., 2019, 202 p., 17 €, ISBN : 978–2‑8070–0216‑6

Ces trous dans ma vie. Par ces mots frap­pants, poignants, Isabelle Fable évoque les êtres aimés dis­parus. Les fait revivre par la force de l’amour, leur rend chair et âme, voix et regard. S’émeut, s’émerveille de « cette prox­im­ité para­doxale que crée la mort d’un être aimé, qui nous quitte… et qui vient faire par­tie de notre pro­fondeur intime. Nous nous char­geons de lui, en quelque sorte. Nous le prenons en nous pour une autre forme de vie, sub­tile. » Con­tin­uer la lec­ture

Au nom du père et de la mer

Odile D’OULTREMONT, Baïko­nour, Obser­va­toire, 2019, 220 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-329‑0432‑9

Pêcheur de crus­tacés et de gastéropodes en mer de Bre­tagne, Vladimir Savi­dan, qui se sou­ci­ait beau­coup de la sécu­rité des autres mais ne por­tait jamais de gilet de sauve­tage, a vu un jour l’Atlantique pren­dre l’ascendant sur Baïko­nour, son Cleopa­tra Fish­er­man 38, et a  dis­paru au fonds des flots, lais­sant comme seul legs à Edith et Anka celui des épous­es et progéni­tures de marins : après l’attente, un corps man­quant. L’absence d’une mar­que tan­gi­ble de fin de vie. L’une et l’autre réagis­sent d’ailleurs très dif­férem­ment à la tragédie. Amoureuse depuis l’enfance de cette immen­sité d’eau –  rêvant même d’y trou­ver sa place, de préférence à la barre – Anka con­tracte une colère sourde con­tre cette amie chère qui lui a ravi défini­tive­ment son mod­èle et père, en maîtresse avide. A con­trario, la femme du loup de mer est dans le déni, fomente des prières par inter­mé­di­aire pour faire revenir l’être aimé et, tout à trac, se mue en fab­rique de soupes. Des potages qu’elle prend soin de met­tre dans des ther­mos indi­vidu­els pour tous les cama­rades de son mari, avec pour promesse qu’ils les lui ren­dent. Dans cette trac­ta­tion, elle entrevoit qu’ils revien­dront au port et fait un pacte avec l’espoir, crée du lien entre la terre ferme et l’océan. Con­tin­uer la lec­ture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Jour­nal d’un amour per­du, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑226–44389‑2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-sep­tième anniver­saire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphe­lin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient dif­férent. » Com­ment pour­suit-on la route quand on est « plus l’enfant de per­son­ne » ? Où trou­ver la force d’accomplir le « devoir de bon­heur » si cher à sa maman quand seul le cha­grin sem­ble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux com­muns ? Con­tin­uer la lec­ture

Lavis d’une enfant morte

Françoise LISON-LEROY et Diane DELAFONTAINE, Les blancs pains, Esper­luète, 2019, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑35984–106‑0

Après la dis­per­sion des cen­dres d’un corps, les vivants revi­en­nent sur le lieu exact y pos­er des fleurs. Le vent les a pris, pous­sières et plantes, pour­tant les pas y retour­nent. Prég­nante est la mort : de sou­venirs, de rassem­ble­ments, d’émotions ; en somme de vie. C’est ce que poé­tise Françoise Lison-Leroy à pro­pos d’une petite fille décédée beau­coup trop tôt.

Je con­nais ton secret. Tu es l’enfant d’une fièvre et d’un rosier grim­pant.

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Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la nar­ra­trice, jeune femme affamée de mys­tère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses mar­ques et le temps néces­saire pour décou­vrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoo­ra[1], elle a ren­con­tré Tala, la ving­taine, qui la voit comme « sa pre­mière amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur qua­si­ment indi­ci­ble. Un mal qui pour­tant a été gravé en ondes sonores sur le répon­deur : « Dar­d­aram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais enten­dre. Tala a aus­si don­né la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si ten­drement les gens et les objets et cette nar­ra­trice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont sub­siste une col­lec­tion de phras­es sibyllines. Dans le « car­net du dedans » rési­dent sans doute des répons­es à toutes leurs ques­tions.

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L’expérience littéraire face à la mort

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, Dépass­er la mort. L’a­gir de la lit­téra­ture, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978–2‑330–11804‑4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a trem­blé au bord du gouf­fre, et qui a échap­pé au ver­tige parce qu’un, puis deux, puis un grand nom­bre d’écrivains lui ont pris la main pour le tir­er en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouver­ture de son dernier livre, Myr­i­am Watthee-Del­motte nous fait la con­fi­dence du sui­cide d’un ami, André, dont la mort à quar­ante ans a provo­qué le séisme intime dans lequel nous plonge la dis­pari­tion des êtres chers. Ce boule­verse­ment laisse sans voix et sans mots ceux qui, au con­traire de Myr­i­am Watthee-Del­motte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la lit­téra­ture nous ouvre et dont l’auteure de Dépass­er la mort nous pro­pose ici quelques titres choi­sis dans sa bib­lio­thèque. Celle qui a créé le Cen­tre de Recherche sur l’Imag­i­naire à l’Université catholique de Lou­vain a élar­gi le champ du lit­téraire à celui de la musique : son livre nous pro­pose un accom­pa­g­ne­ment musi­cal sélec­tion­né dans le cat­a­logue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musi­cal.

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L’Art et la manière de la célébration – un peu de beauté sur le monde

Gabriel RINGLET, La grâce des jours uniques. Éloge de la célébra­tion, Albin Michel, 2018, 220 p., 18€ / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑226–43747‑1

Le besoin de rit­uel est inscrit au cœur de l’humain, fût-ce sous la forme du café du matin, pré­paré au Bodum, au per­co­la­teur ou à l’italienne, servi long ou ser­ré, avec ou sans sucre, noir ou au lait, dans telle tasse, toutes choses que le lieu­tenant Estalère (dans les romans policiers de Fred Var­gas) con­naît sur le bout des doigts, com­pé­tence grâce à laque­lle il par­ticipe puis­sam­ment à la liturgie des réu­nions plénières de l’équipe du com­mis­saire Adams­berg.  Le rit­uel quo­ti­di­en, avec la suite et la fuite des jours, a été mag­nifié par Colette Nys-Mazure, dans son beau recueil Célébra­tion du quo­ti­di­en, pré­facé par Gabriel Ringlet.

Et puis, il y a les jours uniques dont la célébra­tion fait l’objet du nou­veau livre de Gabriel Ringlet. Con­tin­uer la lec­ture

Laurence Skivée, l’usage météorologique du langage

Lau­rence SKIVÉE, L’air est dif­férent, La Let­tre volée, 2018, 101 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87317–507‑8

skivee_l air est differentArtiste plas­ti­ci­enne, Lau­rence Skivée inter­roge la vie par le dessin, par la pho­togra­phie, la sculp­ture, la vidéo au fil d’une atten­tion à ce qui se dérobe, dans une ouver­ture aux inter­stices de l’existence. Nul éton­nement à voir sa poé­tique des instants dérobés, sa descente plas­tique dans les mon­des de l’enfance en venir à la forme poé­tique, gag­n­er le ter­ri­toire mou­vant du verbe. Après le livre d’artiste Je m’emballe (La Let­tre volée, 2013), L’air est dif­férent sécrète une écri­t­ure-regard acquise au recueille­ment d’instantanés de l’existence. C’est la mort de proches qui l’a poussée à s’emparer de ce nou­veau médi­um. D’emblée, le texte tisse un lien en intéri­or­ité entre expéri­ence de la perte et éclo­sion du verbe. Comme la pho­togra­phie, le mot est chargé d’une valence tes­ti­mo­ni­ale, fait pièce à l’oubli, offi­cie un tra­vail de deuil. La forme est celle d’un mou­ve­ment en sus­pens, d’une nuée d’haïkus qui, priv­ilé­giant un principe d’économie, entend sug­gér­er la présence au tra­vers de l’absence. Cap­tures de frag­ments sen­si­tifs, émo­tifs d’une vie, désub­jec­ti­va­tion des per­son­nages pris dans une épure voi­sine de celle de Beck­ett, mise en voix d’une tragédie traitée sur le mode min­i­mal­iste du « less is more », L’air est dif­férent tournoie autour de moments minus­cules, des frôle­ments imper­cep­ti­bles de corps qui dansent « sur Fontaine et Trenet ». « Bien­tôt l’un de nous mou­rut. N’étaient restées que les cen­dres » (…) « Nous éparpil­lâmes tes cen­dres à Ostende / et le monde par­tit sur tes traces. / Anonyme Amour ». Con­tin­uer la lec­ture

« Tu crois que les gens sont morts mais en fait ils ne meurent pas »

Un coup de coeur du Carnet

Stéphanie BLANCHOUD, Jack­son Bay, Lans­man, 2017, 64 p., 12€, ISBN : 978–2‑8071–0131‑9

blanchoud jackson bayJack­son Bay, Nou­velle-Zélande. Le bout du monde. Les touristes y vont pour sa nature sauvage, ses plages escarpées, sa faune locale… et surtout sa soli­tude de baie isolée du reste du monde. Le beau temps n’est pas tou­jours de la par­tie. Nor­man, Jeanne, Fish et Mendy y sont coincés. Les intem­péries les oblig­ent à rester enfer­més dans la kitch­enette du camp­ing. L’envie de s’évader est très présente, mais cha­cun doit pren­dre son mal en patience. Dans ce huis-clos non désiré, on tue le temps et on apprend peu à peu à se con­naître. Nor­man et Jeanne, la quar­an­taine, voy­a­gent ensem­ble en camp­ing-car. Nor­man a per­du sa femme, Claire, depuis peu. Il réalise son plus grand rêve : voy­ager en Nou­velle-Zélande, à défaut d’avoir pu le faire avec elle, si ce n’est à tra­vers la lec­ture du Lone­ly Plan­et. Jeanne n’est pas très heureuse dans cette rela­tion. Elle comble son mal-être en par­lant beau­coup. Elle aimerait que Nor­man soit plus ten­dre, mais il reste dans sa bulle. Fish et Mendy, la trentaine, voy­a­gent en soli­taire. Eux aus­si ont emporté avec eux leur lot de mal­heurs. Ils sem­blent se plaire et se rap­prochent l’un de l’autre. Con­tin­uer la lec­ture

Récit silencieux d’une vie brisée

Un coup de cœur du Carnet

Éric LAMBÉ, Philippe DE PIERPONT, Paysage après la bataille, Actes Sud et Frémok, 2016, 432 p, 29 €   ISBN : 9782330069988

lambeEn s’ouvrant sur un paysage après la bataille, scène recon­sti­tuée d’un com­bat his­torique exposée dans un musée région­al, le réc­it, d’emblée, donne le ton. La scène est figée, le temps s’est arrêté après un moment d’extrême vio­lence. Il en est de même pour la vie de Fany, le per­son­nage cen­tral de cet album, dont on com­prend vite qu’un douloureux événe­ment, que l’on décou­vre au fil de qua­tre cent trente-deux pages de ce roman graphique, a dévié sa vie de sa tra­jec­toire. Depuis, elle sem­ble assis­ter à son exis­tence en spec­ta­trice muette. Con­tin­uer la lec­ture

Sans issue

Odile VANHELLEMONT, J’aurais aimé te voir une dernière fois, Mem­o­ry, coll. « Jeunes auteurs », 2016, 135p., 13€ ISBN : 978–2‑87413–317‑6

vanhellemontHay­ley, une jeune femme d’une ving­taine d’années, a récem­ment rompu avec Félix, pas parce qu’ils ne s’aimaient plus, mais parce que « [l]eur amour était trop grand pour eux ». Enivrés par la fusion du pre­mier amour, les tourtereaux se sont heurtés à la com­plex­ité d’une rela­tion de cou­ple. En manque d’outils pour mieux vivre leur idylle, ils ont décidé de se sépar­er et de « recom­mencer à s’aimer » quand ils seront plus mûrs. Con­tin­uer la lec­ture

On ne refuse pas la chance

Karine LAMBERT, Eh bien dan­sons main­tenant !, J.C. Lat­tès, 2016, 282 p., 17 €/ePub : 11.99 €

lambert-kMar­cel perd bru­tale­ment sa femme Nora, le grand amour de sa vie ; tous deux vivaient dans la nos­tal­gie du pays per­du, l’Algérie. Mar­guerite devient la veuve d’Henry, le notaire respec­té, auprès de qui elle a passé une vie terne. À l’âge de 78 ans, que peut-elle encore envis­ager de vivre ? D’autant qu’elle porte un deuil plus ancien, celui de sa sœur Hélène morte acci­den­telle­ment cinquante ans plus tôt, qui a éteint toute joie dans son exis­tence. Deux expéri­ences de deuils rad­i­cale­ment dif­férentes, décrites en con­tre­point : celle d’un bon­heur inter­rompu et celle d’un manque de vie. Con­tin­uer la lec­ture

Un deuil hors norme

Pas­cale de TRAZEGNIES, Le Mort, Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2016, 97 p.

trazegnies_pirauxLou est de retour à Brux­elles, ville de sa jeunesse, pour y retrou­ver sa mère et ren­dre vis­ite à la dépouille mortelle de son père. Lou vient donc de per­dre son père. Ou plutôt, le père de Lou vient de mourir. Car on com­prend vite que ces deux-là se sont per­dus depuis longtemps et que les liens entre Lou et ses par­ents sont loin d’être forts. Pourquoi ? Com­ment cette famille en est-elle arrivée à des rap­ports si mécaniques ? Le lecteur ne le saura pas. Tout au plus sera-t-il infor­mé de l’existence d’une maîtresse et d’une fille illégitime mais aucun détail de l’histoire famil­iale ne lui sera con­fié. Con­tin­uer la lec­ture

“Ma première vie s’achève ce soir ! Bon débarras !”

Kenan GÖRGÜN, Delia on my mind, mael­strÖm, 2015, 212 p.

gorgunDelia on my mind est un roman en huit “pul­sa­tions”, encadrées par des rêves, et semé de poèmes. Mais Delia on my mind est-il vrai­ment un roman ? N’est-ce pas, très con­crète­ment, le reflet typographique d’une danse hale­tante ? N’est-ce pas l’a­vatar chapitré d’un chant, tour à tour prière mys­tique, hurlement hard-rock, romance déli­cate ? Con­tin­uer la lec­ture

La mémoire-refuge face au monde en déroute

Michel JOIRET, Le Car­ré d’Or, M.E.O., 2015, 160 p., 16 €

joiret_ghysenPour col­or­er, réchauf­fer « le silence de la vie », une vie qui lui glisse entre les doigts, vide de joie, d’émotions, de sens, depuis la mort d’Hélène, son épouse chérie, l’avocat Maxime Dubreuil s’enveloppe du sou­venir des jours enfuis. Con­tin­uer la lec­ture