Archives par étiquette : poésie

Mélancolie et résilience

Philippe LEUCKX, Ce frag­ile chemin des choses, Bleu d’encre, 2024, 15 €, ISBN : 978–2‑930725–69‑7

leuckx ce fragile chemin des chosesPhilippe Leuckx (Havay, 1955) écrit abon­dam­ment : une soix­an­taine d’ouvrages poé­tiques depuis 1994, lit-on dans la notice biographique. C’est à la fois une force et une fragilité : en témoigne ici Ce frag­ile chemin des choses, un ensem­ble com­por­tant deux par­ties à la fois dis­tinctes et com­plé­men­taires, l’une à valeur mémorielle à pro­pos de l’enfance, la sec­onde trai­tant de la vie et de la perte. Com­plé­men­taires sont les poèmes de ce dip­tyque en ce qu’ils évo­quent les proces­sus de la mémoire et du temps qui passe, en une déplo­ration par­fois mélan­col­ique et avec l’aveu des con­fi­dences. C’est un chemin de vie que nous expose ici le poète, à la fois sem­blable à celui de tout homme et dif­férent par ce qu’implique une sen­si­bil­ité blessée, source de l’écriture. C’est sans doute, dans l’abondante pro­duc­tion de l’auteur, le recueil le plus intime et le plus exposé : Con­tin­uer la lec­ture

801 kilomètres de poésie nomade

Tim­o­téo SERGOÏ, Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, Pré­face de Raoul Vaneigem, Arbre à paroles, 2024, 268 p., 18 €, ISBN : 9782874067464

sergoi marcher loin des écrans fait de nous des oiseauxPoète voyageur « aux semelles de vent », arpen­teur de la poésie du cos­mos, grand errant du verbe sauvage, Tim­o­téo Ser­goï n’a jamais pactisé avec les écrivains insti­tu­tion­nels, cotés en bourse, avec les assis et les fondés de pou­voir du poé­tique. Dans son dernier recueil poé­tique Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, il délivre un pro­to­cole d’action poé­tique qui prend la forme d’un texte s’étirant sur 801 kilo­mètres. L’exergue con­dense la visée du voy­age géo­graphique, esthé­tique et poli­tique : « 801 km de poésie / pour un marc­hand de yaourt / qui a voulu chang­er le monde ». Con­tin­uer la lec­ture

« Ce qui compte c’est ce que les autres pensent de toi »

Eva MANCUSO, Je n’arrive pas à par­ler et à dire des choses en même temps, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2024, 112 p., 15, ISBN : 9782930822334

mancuso je n'arrive pas a parler et a dire des choses en même tempsLes gouttes, con­sid­érées cha­cune dans sa par­tic­u­lar­ité, ne for­ment pas pour autant ce que l’on perçoit comme étant de la pluie. Mais la pluie se com­pose bel et bien de l’ensemble de ces gouttes, qui tombent les unes après les autres, les unes à côté des autres, dans leur rythme, leur humid­ité et leur ori­en­ta­tion pro­pres. Le recueil d’Éva Man­cu­so crée une impres­sion sim­i­laire. Des phras­es, sans les indi­ca­teurs clas­siques mar­quant le début et la fin, qui se présen­tent une à une, en faibles pré­cip­i­ta­tions ; ou qui se den­si­fient à cer­tains moments, au sein des para­graphes, en ondées. Des énon­ci­a­tions, sou­vent à l’imparfait, qui mouil­lent de remé­mora­tions, de sou­venirs, de réc­its brefs. Et si ces phras­es sont envis­agées dans leur glob­al­ité, alors seule­ment le phénomène textuel appa­raît : la lec­ture-écri­t­ure sin­gulière de la con­struc­tion d’un être féminin. Con­tin­uer la lec­ture

« Le jardin, le séisme »

Daniel DE BRUYCKER, Chan­tal DELTENRE, Pour vio­lon seul, Chat polaire, 2024, 75 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931028–30‑8

de bruycker deltenre pour violon seulLa perte de l’être cher et l’absence qui en résulte provo­quent tou­jours un séisme. Tout dès lors sem­ble tourn­er au ralen­ti, les sec­on­des qu’égrène l’horloge accrochée au mur, la lumière mati­nale, les sons même de la nature sem­blent se retenir en chu­chotant. Sous la plume de Daniel De Bruy­ck­er, les qua­trains se suc­cè­dent, les uns découlant des autres, s’enchâssant dans les lézardes des murs d’un jardin de mémoire où, petit à petit, les plantes, les saisons et les vents cherchent à réac­corder leur vio­lon. Dans le silence de la perte, les rôles de cha­cun se réin­ven­tent, sans cesse, Con­tin­uer la lec­ture

Des fragments d’éternité qui parsèment le quotidien…

François-Xavier LAVENNE, Mau­rice Carême, Le mir­a­cle d’exister, Lamiroy, coll. « L’article », 2024, 5 €, ISBN : 978–2‑87595–917‑1

lavenne maurice careme le miracle d'existerQui mieux que François-Xavier Lavenne pou­vait con­sacr­er une des livraisons de la col­lec­tion « L’article » à l’œuvre de Mau­rice Carême ?

Il a choisi de nous faire vis­iter la mai­son-musée du poète, en s’arrêtant dans cha­cune des pièces et dans le jardin pour y racon­ter ce que ces lieux évo­quent de l’œuvre. Il devient poète lui aus­si, comme si le génie de la mai­son le guidait pour nous en par­ler. Con­tin­uer la lec­ture

Prix Léon-Paul Fargue : les finalistes

Les cinq final­istes du prix Léon-Paul Far­gue 2024 sont con­nus. Le nom du lau­réat sera annon­cé le 4 juin. Con­tin­uer la lec­ture

L’amour et le poème comme viatiques

Philippe COLMANT, À la marge du ciel, Pré­face de Philippe Leuckx, ill. de Philippe Col­mant, Coudri­er, 2024, 97 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39052–058‑0

colmant a la marge du cielNé en 1964 à Brux­elles, Philippe Col­mant est tra­duc­teur de for­ma­tion et de pro­fes­sion. Depuis 2012, il exerce ses com­pé­tences de tra­duc­teur-réviseur au sein de l’u­nité française de la Cour des comptes européenne à Lux­em­bourg. Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, il a obtenu le prix Jean-Kobs 2021 pour Cette vie insen­sée et le prix Dela­by-Mour­maux 2023 pour Tec­tonique du temps. Il a égale­ment signé à ce jour qua­tre romans policiers mais con­sid­ère la poésie comme son prin­ci­pal champ d’expression. Il est mem­bre de l’Association des écrivains belges de langue française (AEB), de l’Association royale des écrivains et artistes de Wal­lonie (AREAW) et du Gre­nier Jane Tony. Il a égale­ment pub­lié un recueil à qua­tre mains avec Philipe Leuckx, Frères de mots. Ce n’est pas leur seule col­lab­o­ra­tion, puisque Philippe Leuckx a signé et signe encore ici une  pré­face aux poèmes de Philippe Col­mant tan­dis que ce dernier fait béné­fici­er de son art pho­tographique l’édition du recueil de Leuckx, Matière des soirs. C’est d’ailleurs une car­ac­téris­tique de la mai­son d’édition Le Coudri­er que de pub­li­er des livres qui sont le fruit des divers tal­ents des pro­tag­o­nistes de son cat­a­logue, soit comme auteurs et autri­ces, pho­tographes, dessi­na­teurs et dessi­na­tri­ces, pein­tres ou pré­faciers. Le Coudri­er favorise ain­si en son sein les dia­logues mul­ti­fonc­tion­nels de ses mem­bres. Con­tin­uer la lec­ture

Le terreau arable des mots

Jean-Marie CORBUSIER, À ras, Tail­lis Pré, 2023, 137 p., 17€, ISBN : 978–2‑8745–216‑3

« …il faut beau­coup par­ler pour cacher
un mutisme authen­tique… »
Georges PERROS

corbusier a rasAvec ce nou­veau recueil, À ras, pub­lié comme les précé­dents au Tail­lis Pré, Jean-Marie Cor­busier pour­suit encore plus loin son duel avec les mots du poème. Un com­bat tou­jours renou­velé pour le poète dis­cret et « en retrait » (nulle­ment « retranché » pour autant) qu’il est, pas­sion­né par les paysages qui ont le silence en partage, les Ardennes, la Bre­tagne. Un com­bat sans cesse renou­velé au moment de cou­vrir la page blanche et dont l’âpreté naît juste­ment de cette économie des mots scan­dés, répétés. Con­tin­uer la lec­ture

De l’impermanence et du temps

Patrick DEVAUX, Stat­ues ombel­lifères, illus­tra­tions de Cather­ine Berael, Coudri­er, 2024, 61 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–060‑3

devaux statues ombellifèresNé à Mouscron le 14 juil­let 1953, Patrick Devaux éprou­ve dès l’en­fance une atti­rance très forte pour la poésie. Sa ren­con­tre avec la jeune poétesse Kath­leen Van Melle, puis avec Paul, le père de celle-ci, qui l’in­tè­gre à ses activ­ités lit­téraires au sein du G.R.I.L., accélère sa moti­va­tion pour l’écriture. Poète dis­cret pour ne pas dire timide et volon­tiers enclin à la mod­estie, Patrick Devaux abor­de pro­gres­sive­ment dans ses thèmes tous les sujets, de la vie à la mort, de l’om­bre à la lumière. Sa sen­si­bil­ité le porte à observ­er la nature, à en saisir les images et les sym­bol­es, à en capter le tran­si­toire et l’éternel retour. Con­tin­uer la lec­ture

L’inattendu et toujours vierge surgissement

Béa­trice LIBERT, Vis­ages de la grâce, Les Lieux-Dits édi­tions, coll. « Jour & Nuit », 2024, 15 €, ISBN : 978–2‑493715–50‑0

libert visages de la graceRécem­ment primée par la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles avec le Prix de poésie 2023 de son Par­lement pour Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Béa­trice Lib­ert est une autrice pro­lixe qui s’épanouit à la fois dans une écri­t­ure plurielle entre poèmes et pros­es, ou pour petits et grands, mais aus­si dans son tra­vail de for­ma­trice en ate­liers d’écriture et une œuvre pic­turale per­son­nelle. Elle pos­sède un don cer­tain pour la var­iété des formes styl­is­tiques qu’elle manie sur un large spec­tre et qu’elle n’hésite pas, comme ici encore, à métiss­er entre elles. Sou­venirs auto­bi­ographiques, lud­isme, expéri­men­ta­tions métaphoriques, onirisme, apho­rismes, lyrisme retenu, formes brèves ou formes longues, humour ou ici poésie gnomique, elle s’aventure avec bon­heur hors des car­cans et des sen­tiers bat­tus, nous faisant ain­si partager son plaisir et son ent­hou­si­asme pour la langue française, qu’elle enseigna longtemps. Con­tin­uer la lec­ture

L’étonnement ascensionnel

Pierre SCHROVEN, La mer­veille d’être là, Arbre à paroles, 2024, 72 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87406–741‑9

« Le seul fait d’exister était un véri­ta­ble bon­heur »
Blaise Cen­drars

schroven la merveille d'etre laChaque recueil de Pierre Schroven est une ode au mir­a­cle du vivant. Ce douz­iène recueil, La mer­veille d’être là, pub­lié comme les précé­dents aux édi­tions de l’Arbre à paroles, résonne d’autant plus dans le par­cours de l’auteur qu’il fait suite à celui inti­t­ulé Ici sor­ti en 2021. Ici et , deux pôles qui oscil­lent entre l’enracinement et l’élévation. Après les arabesques du corps dan­sé dont le poète avait épuisé les motifs, ce nou­v­el opus est mar­qué par des élans aériens qui tran­scen­dent la pesan­teur inévitable du cor­porel. Dès lors, le mou­ve­ment ici se veut ascen­sion­nel. Les yeux se lèvent, pas­sant du ter­restre à l’aérien. Le regard poé­tique embué de mots s’éloigne de la page pour s’animer dans la sur­prise révélée par la vie des cimes. Con­tin­uer la lec­ture

Comment revisiter poétiquement le mythe

Edith HENRY, Le soir saigne rouge, ill. de cou­ver­ture Rocio Pasa­lo­dos, ill. intérieures Cather­ine Berael, Coudri­er, 2024, 75 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–055‑9

henry le soir saigne rougeLa vieil­lesse rougit de son impiété /et moi, je rougis / de mes ter­res brûlées, écrivait Edith Hen­ry dans J’ai sep­tante ans et je danse la sar­dane. Ici le rouge — couleur du feu, de la pas­sion, de l’amour, de la vie mais aus­si des men­strues, de la vio­lence et du sang — s’impose une fois de plus. Sous cet emblème de la couleur rouge, Péné­lope, Cir­cé, Mélu­sine et Xéna, fig­ures féminines mythiques, vont déclin­er la dra­maturgie de la vie et du des­tin. Péné­lope, épouse d’Ulysse, est l’incarnation de la fidél­ité. Dans sa soli­tude, elle est tou­jours brûlante d’amour pour son époux par­ti au loin. Elle craint aus­si la vio­lence des hommes à laque­lle elle fut et demeure con­fron­tée. Dans ce pre­mier chant, Edith Hen­ry mêle habile­ment dans une même trame les fils de l’histoire et du mythe grec, y com­pris des références à une ver­sion postérieure de celui-ci, la Télé­go­nie, une épopée du cycle troyen aujour­d’hui per­due. On trou­ve la trace de cette ver­sion dans le sec­ond chant où Edith Hen­ry donne la parole à la magi­ci­enne Cir­cé : Con­tin­uer la lec­ture

Objets de Marcel Broodthaers à marée haute

Un coup de cœur du Car­net

Mar­cel BROODTHAERS, Le Bes­ti­aire n°III de Mar­cel Broodthaers, Poèmes, 1960–1963, édi­tion et présen­ta­tions par Maria Gilis­sen-Broodthaers et Jean Daive, L’atelier con­tem­po­rain, 2024, 208 p., 30 €, ISBN : 9782850351433

le bestiaire n°III de marcel broodthaersInclass­able briseur de moules, poète, artiste con­ceptuel qui, dans une veine post­duchampi­enne, boulever­sa les rap­ports entre écri­t­ure, images et objets, d’une lib­erté de pirate au pays des signes et de l’institution muséale, Mar­cel Broodthaers (1924–1976) fut un génial brouilleur de fron­tière entre l’écrit et le dessin, l’humain et l’animal, le con­cept et la matière. À l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Mar­cel Broodthaers, L’Atelier con­tem­po­rain pub­lie des poèmes-poèmes, des poèmes-objets placés sous le signe du bes­ti­aire. Remar­quable­ment édité et présen­té par Maria Gilis­sen-Broodthaers et Jean Daive, Le Bes­ti­aire n° III de Mar­cel Broodthaers, Poèmes, 1960–1963 nous plonge dans l’espace de créa­tion physique et men­tal d’un artiste qui pub­lia des recueils de poèmes, des ouvrages — Mon livre d’Ogre, Minu­it, La bête noire, Pense-bête —, qui décon­stru­isit la poésie en la dépor­tant vers les arts plas­tiques. Con­tin­uer la lec­ture

Le sentiment amoureux n’a pas d’âge

Pierre YERLÈS, Oaristys : poèmes d’amour du soir, Pré­face de Ginette Michaux, Bleu d’encre, 2024, 117 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–66‑6 

yerles oaristysNé en 1937, Pierre Yer­lès est pro­fesseur émérite de l’université de Lou­vain, où il a for­mé durant quar­ante ans à la didac­tique de la langue et de la lit­téra­ture des généra­tions de pro­fesseurs de français. Après Elé­gies pais­i­bles pub­lié chez le même édi­teur en 2022, inspiré par le sen­ti­ment de « la mort pressen­tie », Oaristys, son dernier recueil, appar­tient au genre poé­tique du dia­logue amoureux. Sans exclure la con­science de la fini­tude et du vieil­lisse­ment inéluctable, indiqué par le sous-titre, ces poèmes ont une tonal­ité plus claire. Les déc­la­ra­tions d’amour sont un pas­sage obligé dans tout roman cour­tois. Le Trac­ta­tus de Amore d’André Le Chapelain, qui cod­i­fia les règles de l’amour cour­tois, et dont Le livre d’Amour de Drouart La Vache, com­posé vers 1290, un siè­cle après l’original, est la tra­duc­tion assez fidèle en vers romans, est une source occi­den­tale de ce genre poé­tique. L’oaristys est à l’origine un genre poé­tique grec antique ayant pour thème les con­ver­sa­tions entre deux amoureux. Après l’An­tiq­ui­té, et après le roman cour­tois ou la poésie des trou­ba­dours, il con­naît une postérité dans la poésie européenne à l’époque mod­erne et con­tem­po­raine : on en trou­vera des traces chez André Chénier, Louise Labé,  Paul Ver­laine, la péri­ode du Sym­bol­isme. Le terme grec oaris­tis  désigne aus­si plus large­ment un entre­tien ten­dre, une con­ver­sa­tion famil­ière. Il est entré dans le dic­tio­n­naire de Trévoux en 1721 sous la forme oariste, puis fut accli­maté sous la forme oaristys à par­tir du titre de la tra­duc­tion par André Chénier, en 1794, de la XXVI­Ie idylle de Thé­ocrite. Il prit alors le sens de poème for­mé d’un dia­logue fam­i­li­er, ten­dre, amoureux ou à con­no­ta­tion éro­tique. Con­tin­uer la lec­ture

« Toi aussi tu t’élances »

Françoise LISON-LEROY (autrice), Camille NICOLLE (illus­tra­trice) et Golan HAJI (tra­duc­teur), Toupie, Le port a jau­ni, coll. « Poèmes », 2024, 28 p., 12 €, ISBN : 9782494753020

nicolle lison leroy toupie« Toupie se dit boul­boul en syrien, ce qui sig­ni­fie “rossig­nol” en arabe lit­téraire et “zizi” en égyp­tien ! Toupie se dit nahla en égyp­tien, ce qui sig­ni­fie “abeille” en arabe lit­téraire ain­si que dans la plu­part des langues arabes par­lées. Toupie se dit trom­bia en maro­cain, qui vient prob­a­ble­ment de l’espagnol, nous rap­pelle la trom­ba – la “trompette” en ital­ien – et tout ce qui arrive “en trombe” dans les langues latines ! Toupie se dit khodhrouf en arabe lit­téraire, un mot relié à d’autres mots qui évo­quent le bois, les jeux d’enfants et le mou­ve­ment. Bref ! La tra­duc­tion du mot toupie en arabe nous donne le tour­nis ! Golan Haji a choisi le mot boul­boul pour le rythme du mot, pour son lien avec la nature, pour l’évocation du chant d’oiseau. » Un mot, un seul, et tant de ques­tions et de posi­tion­nements chez le tra­duc­teur qui a la tâche-ver­tige de traduire la poésie d’une autre, d’en garder la saveur et la cadence, d’en pénétr­er les sens et explor­er les sous-enten­dus, et de les ren­dre uniques dans leur plu­ral­ité. Un mot, un seul, et nous voilà con­quise par l’entreprise, admi­ra­tive devant le tra­vail, baba face au tal­ent. Con­tin­uer la lec­ture

La mémoire retrouvée

Francesco PITTAU, Quarti­er-Mère, Arbre à paroles, 2024, 120 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87406–742‑6

pittau quartier mereOn ne se sou­vient pas des jours, on se sou­vient des instants, écrit Cesare Pavese dans Le méti­er de vivre. Avec le coup d’œil du dessi­na­teur qu’il est, Francesco Pit­tau nous donne à lire avec les poèmes de Quarti­er-Mère un livre de fidél­ité mémorielle : la famille, la cul­ture ital­i­enne, la dou­ble  appar­te­nance iden­ti­taire de l’immigré, le tra­vail dans les char­bon­nages, les rêves d’ailleurs et la réal­ité sociale, l’enfance… sont ici fine­ment évo­qués, avec une sobriété de ton et de forme qui n’en souligne que mieux l’évocation vibra­toire. Au fil des pages de ce poète au trait ferme, dont la sen­si­bil­ité maîtrisée rehausse le pou­voir d’émotion, nous sommes invités à feuil­leter le livre d’images d’une vie, de la Méditer­ranée aux ter­rils du Bori­nage, en par­courant, par petits détails con­crets et touch­es vives, une époque révolue où se mêlent les odeurs, les couleurs, la lumière et les ombres, les moments de joie et de nos­tal­gie, les petits riens qui com­posent toute la richesse affec­tive dont nous prenons con­science une fois le temps révolu. Dans la mai­son vide, si la main qui cherche par hasard une pièce de mon­naie ayant roulé sous un meu­ble ne ramène que de la pous­sière, elle se referme toute­fois sur un petit objet rouge en plas­tique aux formes tara­bis­cotées : ce brim­bo­ri­on oublié est comme le poème ou la matéri­al­i­sa­tion sen­si­ble et dérisoire de l’or du temps  (André Bre­ton). En une image sim­ple,  un détail presque insignifi­ant, le poète con­dense son art poé­tique et sa thé­ma­tique. On s’en apercevra tout au long des bon­heurs de lec­ture que nous offre ce qu’il con­vient d’appeler à la fois un recueil, par la dis­con­ti­nu­ité des sujets, et un seul long poème, par la numéro­ta­tion en chiffres romains et l’épilogue final, où Pit­tau accueille et recueille la vie oscil­lant entre présence et dis­pari­tion, vérité et illu­sion… Con­tin­uer la lec­ture