Archives par étiquette : poésie

De la plaie à la plénitude, la chair se fait verbe

Un coup de cœur du Car­net

Char­line LAMBERT, Une salve, Pré­face de Christophe Meurée, Âge d’homme, coll. « Lit­téra­tures », 2020, 41 p., 17 €, ISBN : 978–2‑8251–4811‑2

Après Chan­vre et lierre (Le Tail­lis pré, 2016, Prix Lock­em de l’Académie et prix de la pre­mière oeu­vre de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) placé sous le signe d’Ulysse et de son com­bat intérieur, puis Sous dial­y­ses (L’Âge d’homme, 2016), où le ralen­tisse­ment des flux vitaux était évo­qué sous le signe d’un « même mou­ve­ment de réten­tion » provo­quant « un rien de félic­ité », Dés­in­car­céra­tion (L’Âge d’homme, 2017) dis­ait une forme d’extraction de soi per­me­t­tant une incor­po­ra­tion du sujet à l’ensemble de la matière vivante. Une salve pour­suit le tra­vail de réflex­ion de Char­line Lam­bert sur le corps par­lant : de recueil en recueil et à l’intérieur même de chaque cor­pus poé­tique, trois espaces actantiels sont dis­cern­ables. Con­tin­uer la lec­ture

Allant de soi à soi

Mar­tine ROUHART, Loin des routes agitées, Coudri­er, 2020, 73 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39052–006‑1

martine rouhart loin des routes agitees le coudrierDe sages paysages aux doux pas­tels jalon­nent ce nou­veau recueil de Mar­tine Rouhart, comme autant d’instantanés prenant par la main et le chemin des saisons. Loin des routes agitées, les sons de la nature, dont surtout le coulis de l’eau, sont pris en charge par la plume mur­mu­rante de l’auteure, per­cep­ti­ble à l’oreille, trans­for­mant son écri­t­ure en une riv­ière de mots légers et par­fumés ; quoique sans plus d’illusions. Con­tin­uer la lec­ture

(Se) dépouiller

Cari­no BUCCIARELLI, Sin­gu­lar­ités, Herbe qui trem­ble, 2020, 127 p., 15 €, ISBN : 2–491462-01–7

[…] nous habitons nous-mêmes
notre lan­gage
partageant avec la faune de notre verbe
des cham­bres glacées
où des mir­a­cles se pro­duisent 

Le titre du recueil Sin­gu­lar­ités de Cari­no Buc­cia­rel­li (édi­tions L’herbe qui trem­ble) fait d’emblée écho à la notion de « sin­gu­lar­ité » dévelop­pée par Stephen Hawk­ing. L’exergue du recueil, qui explicite cette notion et con­firme cet écho, indique que c’est bien à l’aune de l’infiniment petit et de l’infiniment grand que les poèmes seront appréhendés. Sin­gu­lar­ités est for­mé de trois sec­tions dif­férentes, inti­t­ulées « Quelques vis­ages », « Dix étin­celles » et « Couleurs inouïes ». Cari­no Buc­cia­rel­li pré­cise, dans l’avant-propos, d’où éma­nent cer­taines de ces par­ties et ajoute : « j’aimerais qu’on reti­enne Sin­gu­lar­ités et mon recueil Pous­sière paru en 2019 comme les deux seuls livres attes­tant de ma pro­duc­tion poé­tique. » Manière pour l’auteur, non pas vrai­ment de désavouer les précé­dents recueils, mais d’affirmer les recueils Sin­gu­lar­ités et Pous­sière comme étant le plus en adéqua­tion avec sa démarche. Con­tin­uer la lec­ture

Vivre, est-ce vivre ?

Jacques IZOARD, Vin rouge au poing, Arbre à paroles, 2020, 110 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87406–690‑0

Il était le poète du soudain. À ses yeux, sous ses doigts, ne valait que la sen­sa­tion pure. Com­bi­en aura-t-il dis­séminé de ces textes ful­gu­rants, qui sont autant de saisies sen­suelles, d’images gravées au vif argent d’une mémoire inscrite dans « le passé qui reste et le présent qui passe » ?

Avec la réédi­tion de Vin rouge au poing, ini­tiale­ment pub­lié en 2001, L’Arbre à paroles nous restitue la parole tou­jours vivace de l’homme à la fois déli­cat et caparaçon­né, bour­relé de com­plex­ions intimes et d’une sen­si­bil­ité à fleur de peau, que fut Jacques Izoard (1936–2008). Con­tin­uer la lec­ture

Ni Rome ni Lhassa

Emmanuelle MÉNARD, Impres­sions voyageuses, Coudri­er, 2019, 114 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–000‑9

Emmanuelle MÉNARD, Si vous croyez que l’amour a don­né son dernier bais­er…, Coudri­er, 2019, 59 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–001‑6

Par­mi les plus grands textes de voyageurs, Voy­age d’une Parisi­enne à Lhas­sa d’Alexandra David-Néel fait référence. Ce texte a plus de nonante ans et depuis, les voy­ages et leurs réc­its ont été boulever­sés par la moder­nité de com­plète manière.

Alexan­dra David-Néel est la pre­mière européenne entrée à Lhas­sa. Ville inter­dite, elle s’y est intro­duite déguisée en men­di­ante, maîtrisant le tibé­tain, ayant tra­ver­sé l’Himalaya à pied, depuis les Indes d’alors. Moins d’un siè­cle plus tard, chaque année, un mil­liard de per­son­nes voy­a­gent dans le monde, for­matant celui-ci en un immense parc d’attractions touris­tiques, de cen­tres com­mer­ci­aux et d’affaires. Con­tin­uer la lec­ture

De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormi­er, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–019‑9

Passé un pre­mier et ten­dre touch­er du papi­er, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuil­lant le livre qui évente légère­ment, beau­coup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, dis­séminé irrégulière­ment tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme. Con­tin­uer la lec­ture

La vie (près de) chez soi

William CLIFF, Le temps suivi de Notre-Dame, Table ronde, 2020, 128 p., 15 €, ISBN : 979–10-371‑0650‑6

Il est une des modal­ités de la lec­ture qu’Umberco Eco regret­tait mais esti­mait inévitable : le titre d’un livre s’avère presque tou­jours déjà une clef inter­pré­ta­tive. Ain­si se pré­pare-t-on, peut-être, à lire LE TEMPS suivi de NOTRE-DAME comme une réflex­ion philosophique ver­si­fiée (au regard de l’indication générique : Poésie) pro­longé d’un hom­mage à la cathé­drale parisi­enne dont la flèche et une par­tie du toit ont été détru­its il y a un an. Une fois le livre ouvert et six pages tournées, en décou­vrant que le titre dédié à la pre­mière et prin­ci­pale par­tie du recueil a per­du ses cap­i­tales (même à l’initiale) pour devenir le temps, on recadre. Con­tin­uer la lec­ture

Pierre-Yves Soucy. Poésie des confins

Pierre-Yves SOUCY, D’un pas déviant, Frag­ments de l’attente, Let­tre volée, 2020, 144 p., 19 €, ISBN : 9782873175443

Les rivages poé­tiques aux­quels Pierre-Yves Soucy accoste dans son dernier recueil se sin­gu­larisent par une géo­gra­phie de l’attente et de la promesse. L’œuvre poé­tique qu’il con­stru­it ne cesse d’approfondir l’espace d’un verbe à venir au sens où Blan­chot par­lait du livre à venir. Le recueil D’un pas déviant. Frag­ments de l’attente met en abyme le pou­voir des mots, leur impou­voir aus­si, dans une langue qui sécrète ses con­di­tions de pos­si­bil­ité. Les ter­ri­toires qu’il arpente sont ceux du verbe et de son avant (la par­tie « Ce qu’il y a tou­jours… avant les mots »), ceux du temps, d’un réel en sus­pens dont Pierre-Yves Soucy capte le dou­ble phénomène d’apparition et de dis­si­pa­tion. La langue est au dia­pa­son de cette phénoménolo­gie du sur­gisse­ment et du retrait, en proie au bat­te­ment entre inscrip­tion et efface­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Percée dans l’enfance contuse

Véron­i­ca LENNE, À l’ombre du ven­tre, Tétras Lyre, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–51‑9

En plaçant en exer­gue Boris Cyrul­nik qui nous affirme “la famille, ce havre de sécu­rité, et en même temps le lieu de la vio­lence extrême”, Véron­i­ca Lenne, psy­choprati­ci­enne et poétesse brux­el­loise nous prévient : À l’ombre du ven­tre nous emmène, avant de nous plonger dans le vif du pro­pos, au sein d’une fig­ure mater­nelle dure, voire vio­lente. Con­tin­uer la lec­ture

Les cyclotrons langagiers de Vincent Tholomé

Un coup de cœur du Car­net

Vin­cent THOLOMÉ, Mon épopée, Lan­sK­ine, coll. « Poé­film », 2020, 132 p., 15 €, ISBN : 978–2359630282

Bâtir une épopée à base d’uranium et de dub­ni­um, une chevauchée sauvage dans les steppes de la langue, voilà ce à quoi Vin­cent Tholomé s’est attelé dans Mon épopée. Une épopée qui n’est pas la sienne mais celle de Kon­stan­tin Peterzhak, une épopée qui est la sienne mais insérée dans un dis­posi­tif plus large, le texte ryth­mé par des pho­togra­phies, le texte con­nec­té à des images, des per­for­mances, des sons élec­tron­iques (à décou­vrir sur le site uranium.be). Le livre nous plonge dans l’ère sovié­tique, au début des années 1970, dans la tête de Kon­stan­tin Peterzhak qui, des années durant, tint des pro­pos sur tout, sur rien, à Geor­gy Fliorov dans une cafétéria du cen­tre atom­ique de Dub­na.  Struc­turé en vingt-deux chants, Mon épopée. Pro­pos de Kon­stan­tin Peterzhak traduits ou trans­posés de l’arménien par son col­lègue et ami Geor­gy Fly­orov vol­ume 13, roule la langue dans ses zones inter­dites, libère les visions de Peterzhak. Con­tin­uer la lec­ture

Le poème est un sursis

Christophe KAUFFMAN, 68–18, Tétras Lyre, 2020, 76 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–50‑2

68–18 de Christophe Kauff­man,
c’est 57 son­nets sur cinquante années,
vers cette fatal­ité, heur­tant de sa canne :
Désor­mais j’ai vécu plus que je ne vivrai.
Ce qui nous con­duit à cette dou­ble détresse :
la vie sera plus lente et passera plus vite. Con­tin­uer la lec­ture

Trois saignées

Un coup de cœur du Car­net

Har­ry SZPILMANN, Approches de la lumière, Tail­lis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–155‑5 ; Genès­es et Mag­mas I, Cormi­er, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87598–020‑5 ; Genès­es et Mag­mas II, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–021‑2

« C’est mal con­naître la poésie que de la tax­er d’inutile. La poésie, par excel­lence, sert à localis­er la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sor­tis de presse simul­tané­ment, une ren­con­tre du troisième type : Har­ry Spzil­mann délivre ses Approches de la lumière (Le Tail­lis Pré) et deux vol­umes de Genès­es et Mag­mas (Le Cormi­er), pour le plus grand bon­heur des afi­ciona­dos de la poésie szpil­man­ni­enne comme pour ceux qui la décou­vriront. Con­tin­uer la lec­ture

Un chapelet coloré d’instants

Soline DE LAVELEYE, Brindilles, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–018‑2

Au fond, je n’écris pas.
Je bal­ance entre l’oubli et le désir
de vivre. 

Dans Brindilles, les jours s’égrènent en un chapelet d’instants. À l’écoute des bruits du monde, des oiseaux ou des sou­venirs qui habil­lent les heures, Soline de Lavel­eye, auteure des ouvrages La cham­bre (Tétras Lyre, 2011), La grimeuse (M.E.O., 2013), Les phras­es de la mâcheuse (Mael­ström, 2014) et remar­quée par l’AEB qui lui a décerné le Prix Hubert Krains en 2017, délivre son recueil Brindilles, aux Édi­tions Le Cormi­er. Con­tin­uer la lec­ture

La guérilla poétique de Timotéo Sergoï

Tim­o­téo SERGOÏ, Apoc­ap­i­talypse, Ter­ri­toires de la Mémoire, 2020, 87 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930408–45‑3

Cinq par­ties divisées cha­cune en douze déchirures, douze lames, douze éclats, douze failles frac­turant le tis­su du monde, la car­togra­phie d’un monde avalé dans l’immonde : par­tant d’une ques­tion lim­i­nale « Où en sommes-nous ? », le recueil poé­tique Apoc­ap­i­talypse inter­roge la place de la poésie, du poète, leur con­nex­ion avec une insoumis­sion native. Écrivain, poète (Le tour du monde est large comme tes hanch­es, Le diag­o­naute amouraché, La soli­tude du marin dans la forêt, Blaise Cen­drars, brasi­er d’étoiles filantes…), comé­di­en, mar­i­on­net­tiste, voyageur, Tim­o­téo Ser­goï se place au point de ren­con­tre entre poésie et révo­lu­tion. Con­tin­uer la lec­ture

De la « pEAUésie »

Poèmes de pluie. Une propo­si­tion de Mélanie Godin, CFC et Arbre de Diane, coll. « Regard sur la ville », 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87572–046‑7

Il est un cliché tenace, pour­tant exact, à pro­pos de la Bel­gique : il y pleut con­stam­ment. Mélanie Godin et son équipe en auront tiré par­ti, en pro­posant de la « pEAUésie » en plein cœur de Brux­elles.

De 2017 à 2019, Mélanie Godin a imag­iné et coor­don­né des inter­ven­tions artis­tiques dans Brux­elles, à la ren­con­tre de ses habi­tants, invi­tant cha­cun à (ré)introduire de la poésie dans son quo­ti­di­en.

Des poèmes, d’ici et d’ailleurs, écrits par des poètes recon­nus ou lors d’ateliers d’écriture, ont été typographiés sur des pochoirs en car­ton et appliqués dans l’espace pub­lic, à l’aide d’une pein­ture unique­ment vis­i­ble au con­tact de l’eau. Indéce­lables jusqu’alors, les poèmes appa­rais­sent comme par magie sous l’effet de la pluie ou de jets d’eau, à même un trot­toir, sur une marche, un mur. Puis ils dis­parais­sent à nou­veau, dans l’attente d’un nou­v­el arroseur.  (Note de l’éditeur) Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran ou les sortilèges d’une nouvelle voix poétique

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Cinq lèvres couchées noires, Cheyne, coll. « Grands fonds », 2020, 80 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–281‑9 

Rarement les sor­tilèges du verbe se font sen­tir avec une telle ful­gu­rance, une telle inten­sité à l’occasion d’un pre­mier recueil. Pre­mier ouvrage pub­lié par Louis Adran né en 1984 à Bey­routh, le recueil poé­tique Cinq lèvres couchées noires délivre une sidérante puis­sance. Entre réc­it placé sous le signe du mys­tère et magie d’une langue réin­ven­tant ses lois, le recueil campe l’errance d’un groupe de sol­dats jetés sur les routes des villes, des cam­pagnes, d’une guerre dont l’auteur tait la teneur. Con­tin­uer la lec­ture