Archives par étiquette : Roman

Hantise de la dépossession

Jean-Philippe TOUSSAINT, La clé USB. Roman, Minuit, 2019, 191 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN 978-2-7073-4559-2

Sous-titré « roman », La clé USB commence curieusement par une vingtaine de pages à caractère encyclopédique, d’ailleurs rigoureusement documentées, autour de la futurologie contemporaine : prospective stratégique, méthode Delphi, films de science-fiction, cybersécurité et ordinateur quantique, système informatique blockchain, monnaie électronique bitcoin. Ce procédé n’est pas sans rappeler le prologue érudit de Moby Dick, où la baleine fait l’objet de multiples citations savantes ou anecdotiques, mais ici le champ d’étude est étroitement lié au motif du cryptage, c’est-à-dire à la dialectique savoir-secret. La narration proprement dite commence à la page 26 : un expert à la Commission européenne présente devant le Parlement son rapport sur les atouts de la technologie blockchain, à la suite de quoi il est abordé par deux lobbyistes. Ainsi débute une investigation totalement individuelle et officieuse, avec halte secrète en Chine dans le style palpitant d’un roman d’espionnage, violences physiques en moins. Le but ultime du héros n’est pas précisé – peut-être quelque rapport ultérieur et confidentiel à la Commission sur une tentative d’escroquerie sophistiquée, avec à la clé quelque gratification pour cet exploit méritoire quoique indiscipliné… Continuer la lecture

La chute de l’homme

Michel JOIRET, Les larmes de Vesta, M.E.O., 2019, 152 p., 15 €, ISBN : 978-2-8070-0213-5

Le nouveau-né de Michel Joiret est un hommage au latin et au français à travers deux destins. Luc au 20e siècle en Belgique, et Lucius en Rome antique, à Pompéi, demeure des dieux. Luc et Lucius sont pour les siècles des siècles un seul et même enfant ; l’un de Maman Lune et l’autre de Luna.

En famille, Luc « remue le moins possible, fixé sur sa ‘musette aux merveilles’, ainsi qu’il désigne les premiers albums où Jacques Martin met en scène le jeune Gaulois Alix, devenu citoyen romain et ami de César. Cette Rome de BD est devenue son décor de prédilection et son refuge. » Adulte, Luc devient professeur de latin. Continuer la lecture

L’attaque du train avant Auschwitz

Sylvestre SBILLE, J’écris ton nom, Belfond, 2019, 320 p., 17 € / ePub :  11.99 €, ISBN : 978-2-7144-8225-9

Qui étaient les jeunes résistants juifs qui attaquèrent et stoppèrent en 1943 un convoi de déportés, parti de Malines pour Auschwitz ? Dans son premier roman, le réalisateur et journaliste Sylvestre Sbille retrace leur parcours héroïque.

Brutalité des faits. Le 19 avril 1943, un nouveau convoi, le vingtième depuis qu’a commencé en août 1942 la déportation des Juifs de Belgique, quitte la gare de Malines. Pour la première fois, ce sont des wagons à bestiaux qui sont utilisés. Entassés les uns sur les autres, plus de 1600 Juifs de tout âge, hommes, femmes, enfants, ainsi qu’un petit nombre de résistants juifs, et d’autres évadés de convois précédents, extirpés de la Caserne Dossin. Leur destination : Auschwitz. Soudain, non loin de Haacht, à Boortmeerbeek, le train s’arrête brutalement. Des coups de feu sont tirés, une fusillade éclate, des portes de wagons s’ouvrent… En quelques minutes, 231 ou 232 déportés parviennent à s’échapper. Plus d’une centaine seront repris, soit tués, soit déportés à Auschwitz. À la fin de la guerre, 153 d’entre eux avaient survécu. Des 1400 autres déportés du XXe convoi, près de 900 furent envoyés directement dans les chambres à gaz, et la plupart des autres moururent à Auschwitz et Birkenau. Continuer la lecture

Christian Coppin. Du Mahabharata à la bombe atomique

Christian COPPIN, Le sel des larmes suivi de Katame fude, Marque belge, 2019, 576 p., 25 €, ISBN : 978-2-39015-032-9

Rassemblés en un volume, deux romans posthumes du cinéaste, écrivain, compositeur-interprète Christian Coppin (1949-2017) paraissent aux Éditions Marque belge. Chants épiques traversés par l’ombre de la mort, Le sel des larmes et Katame fude délivrent des récits initiatiques qui auscultent des événements-clés contemporains sous le prisme des mythologies du monde. Continuer la lecture

Tous destins noués

Patricia EMSENS, Histoires d’un Massacre, Busclats, 2019, 250 p., 16 €, ISBN : 978-2-36166-155-7

Le destin d’un grand tableau est intrinsèquement noué au destin de l’Histoire. Le destin de l’Histoire collective est noué au destin d’une histoire personnelle. Ce dernier peut être noué à l’histoire d’un tableau… et ainsi va parfois le cours d’un récit, d’une narration. Ainsi vont les Histoires d’un massacre de Patricia Emsens, qui signe là son troisième roman. La quatrième de couverture ne trompait pas le lecteur : « Histoire de l’art, du monde, roman familial, quête et enquête, le roman de Patricia Emsens s’écrit dans l’intensité et l’émotion aux lisières poreuses de l’intime, l’art et la vie. » Continuer la lecture

Amélie Nothomb apocryphe

Amélie NOTHOMB, Soif, Albin Michel, 2019, 160 p., 17.90 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-226-44388-5

Amélie Nothomb Soif Albin MichelPour sa vingt-huitième rentrée littéraire, Amélie Nothomb revient avec un roman au titre minimaliste : Soif. Elle y raconte les derniers jours de Jésus, à la première personne.

Dans ses écrits autobiographiques, Nothomb révèle la place singulière que Jésus occupe dans sa vie, depuis la toute petite enfance. Figure d’identification, avec qui elle se sent « une connivence profonde […], car [elle] étai[t] sûre de comprendre la révolte qui l’animait » (Métaphysique des tubes, 2000), Jésus est aussi un modèle :

Récapitulons : petite je voulais devenir Dieu. Très vite, je compris que c’était trop demander et je mis un peu d’eau bénite dans mon vin de messe : je serais Jésus. (Stupeur et tremblements, 1999)

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Ekphrasis

Théo CASCIANI, Rétine, P.O.L., 2019, 284 p., 19,90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-8180-4743-9

Rétine, premier roman de Théo Casciani paru aux éditions P.O.L., séduira ceux et celles qui aiment sortir des sentiers battus. Ce roman est d’abord un concept : rendre compte d’un univers essentiellement artistique à travers le seul prisme du regard.

Les titres des différents chapitres, comme celui du livre, en disent long dans leur brièveté : Exposition / Images / Regard / Optogramme. Tout commence au Japon, au printemps bien sûr, que l’auteur connaît manifestement bien. Le narrateur débarque au Musée préfectoral de Hyōgo à Kyoto pour participer au catalogue et à la mise en place d’une exposition de l’artiste DGF (comprenez : Dominique Gonzalez-Foerster, jamais citée comme telle dans le roman. Artiste et réalisatrice française, née en 1965, DGF, qui réside à Paris et Rio de Janeiro, a une œuvre d’envergure internationale). Exposition intitulée… Rétine. Parallèlement à ce travail, le narrateur communique par écran interposé avec son amie Hitomi, installée à Berlin pour un cours… d’histoire de l’art. Tout se tient. Quand le lecteur la découvre, elle est nue. Muette. Théo Casciani la décrit comme il le ferait d’une sculpture. Il a troqué le pinceau pour le clavier, mais il se lance dans un exercice de style précis, concis, détaillé où la description prime. Une performance sur une autre performance, mise en scène par Hitomi avec l’apparition d’un chat qu’elle a teint en rouge. « Hitomi n’était plus qu’une image ». Continuer la lecture