Archives par étiquette : voyage

Le ballet des retardataires : Lost in translation

Un coup de cœur du Car­net

Maïa ABOUELEZE, Le bal­let des retar­dataires : Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments, Inter­valles, 2019, 152 p., 16 €, ISBN : 978–2‑36956–082

En lisant le roman Le bal­let des retar­dataires (Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments), nous mar­chons avec Maïa Aboueleze en plein cœur de Tokyo où l’autrice s’est immergée durant plusieurs mois pour per­fec­tion­ner sa con­nais­sance du taïko, une dis­ci­pline qui la pas­sionne et qui englobe à la fois la pra­tique du tam­bour, de la danse, des arts mar­ti­aux et de la médi­ta­tion.

Bien sûr, l’exil n’est pas tou­jours chose facile pour la pro­tag­o­niste qui ne par­le pas japon­ais et dont la maîtrise de l’anglais est super­flue sur l’île.  Elle ne pos­sède pas non plus les codes de la société dans laque­lle elle évolue, même si elle sait que la dig­nité et la dis­ci­pline y sont des valeurs impor­tantes. Con­tin­uer la lec­ture

Fantaisie débridée autour du monde

Guil­laume SORENSEN, Le planis­phère Lib­s­ki, Olivi­er, 2019, 336 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑8236–1492‑3

Guil­laume Sorensen est un jeune auteur de 26 ans tra­vail­lant et vivant en Bel­gique (près d’Arlon), diplômé du Mas­ter de créa­tion lit­téraire du Havre, égale­ment rédac­teur de cri­tiques cul­turelles, et Le planis­phère Lib­s­ki est son pre­mier roman. On peut se réjouir de ce qu’un jeune auteur se voie ouvrir les portes d’une mai­son d’édition notoire. Le pro­pos est alléchant : une expédi­tion en bateau autour du monde à la ren­con­tre des espèces ani­males migra­tri­ces avec un équipage haut en couleurs, un héros doté d’une thèse en philoso­phie, et, nous dit la qua­trième de cou­ver­ture, un « humour irré­sistible ». Notons que le roman est sélec­tion­né dans la liste du Prix des lecteurs de la librairie L’esprit large à Guérande (Bre­tagne), récom­pen­sant des pre­miers romans. Con­tin­uer la lec­ture

Le voyage, « un alcool de vie »

André DOMS, Écrits du voy­age, 3 vol., Herbe qui trem­ble, 2019 : Italiques, 208 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–83‑1 ; Ibériques, 254 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–85‑5 ; Balka­niques, 220 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–84‑8 

Le poète André Doms nous livre, en trois dens­es vol­umes — Italiques, Ibériques, Balka­niques -, ses Écrits du voy­age. Portés par une invo­ca­tion vibrante : « en soi et par soi-même, le voy­age m’emporte, m’ouvre, et je m’y adonne comme à un alcool de vie ».

Attirée par Italiques, je lisais avec plaisir : « l’Italie, pre­mière qui me donne à vivre les clartés méditer­ranéennes, physiques et méta­physiques ».

Son rap­port majeur à l’Italie fut lit­téraire. De la ren­con­tre avec l’écrivain et tra­duc­teur Fran­co Prete et quelques amis, ini­ti­a­teurs de la belle aven­ture d’Orig­ine, pari­ant sur la recon­nais­sance mutuelle des poésies ital­i­enne et française, incar­née par de nom­breuses pub­li­ca­tions alliant fer­veur et rigueur, à la lec­ture inépuis­able de poètes et romanciers, épinglant les Car­nets de Dino Buz­za­ti qui, « avec leurs réflex­ions, imag­i­na­tions, apo­logues, angoiss­es et fan­tasmes, font un chant ter­ri­ble de la soli­tude humaine ». Con­tin­uer la lec­ture

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la nar­ra­trice, jeune femme affamée de mys­tère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses mar­ques et le temps néces­saire pour décou­vrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoo­ra[1], elle a ren­con­tré Tala, la ving­taine, qui la voit comme « sa pre­mière amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur qua­si­ment indi­ci­ble. Un mal qui pour­tant a été gravé en ondes sonores sur le répon­deur : « Dar­d­aram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais enten­dre. Tala a aus­si don­né la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si ten­drement les gens et les objets et cette nar­ra­trice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont sub­siste une col­lec­tion de phras­es sibyllines. Dans le « car­net du dedans » rési­dent sans doute des répons­es à toutes leurs ques­tions.

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De la complexité des relations fusionnelles

Eve­lyne HESPEL, Le petit tsar, Acro­dacro­livres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978–2930956350

Nous entrons dans le quo­ti­di­en de Nan­cy, une biol­o­giste de quar­ante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psy­chi­a­tre renom­mé. Nan­cy est habitée par de nom­breuses angoiss­es (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aus­si et surtout très anx­ieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une rela­tion fusion­nelle avec lui et même si elle est con­sciente de son prob­lème, elle reste enfer­mée dans l’ambivalence de son com­porte­ment. Con­tin­uer la lec­ture

L’ombre longue de nos épaules

Tim­o­téo SERGOÏ, Tra­vers­er le monde avec un sac de plumes, Mur­mure des soirs, 2019, 168 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930657–48‑6


Pen­dant dix ans j’ai voy­agé, tra­ver­sé quar­ante pays, écrit des cen­taines de feuil­lets. Des textes courts retraçant au jour le jour mon par­cours. C’était au début des années 2000. Je tenais un « blog ». Cela ne s’appelait pas encore comme ça. En route, rien n’était alors tech­no-sim­ple comme aujourd’hui. C’était un car­net de voy­age, un jour­nal de bord en lignes par mil­liers. Je me suis par­fois demandé que faire de tous ces textes intimes et exo­tiques. Faudrait-il les retra­vailler pour pub­li­er ? Con­tin­uer la lec­ture

Mystique boréale

Françoise DELMEZ, Les nom­breuses éten­dues ouvertes de la mer, Tra­verse, 2018, 82 p., 14 €, ISBN : 978–2‑93078–329‑1

Françoise Delmez mouille la plume comme l’ancre d’un bateau dans un été de la vie de Léon Losseau. L’étincelle est l’étonnement. Qu’est-ce que le petit avo­cat mon­tois (il a peu plaidé), riche bour­geois et grand bib­lio­phile — 100.000 livres ! –, est par­ti faire tout là-haut sur la carte, dans les eaux froides du cer­cle polaire ? Con­tem­po­rain du fameux Paul Otlet qu’il invi­tait chez lui, tous deux étaient « sûrs que l’accès à la con­nais­sance était un fac­teur de prospérité et de paix pour l’ensemble de l’humanité. » Tel est peut-être un pre­mier aspect de son départ ? La con­nais­sance ? Con­tin­uer la lec­ture

Ellos y Nosotros

Un coup de cœur du Carnet

Simon VANSTEENWINCKEL, Nosotros, Yel­low Now, 2018, 176 p., 25€, ISBN : 9782873404376

Qui n’a jamais fré­mi au retour d’amis par­tis en famille, non pas de plaisir devant leur bouille (in)changée, mais bien d’appréhension à la per­spec­tive de la soirée photos-souvenirs-il-faut-qu’on-te-raconte qui peut s’ensuivre ? Un ennui atten­dri au mieux (un dés­in­térêt patent au pire) point vite lors de ces débal­lages pel­lic­u­laires. Simon Vansteen­winck­el, lui aus­si, a voy­agé ; lui aus­si, avec sa tribu ; et, lui aus­si, est revenu avec des clichés… Mais ici, on fris­sonne d’admiration et d’émotion face à ses pris­es argen­tiques réu­nies dans l’ouvrage Nosotros. Con­tin­uer la lec­ture

Michaux, les portes de l’être

Un coup de cœur du Carnet

Hen­ri MICHAUX, Coups d’arrêt suivi d’Inef­fa­ble vide, Édi­tions Unes, 2018, 33 p., 10 €, ISBN : 9782877041904

Ten­sion de la pen­sée avec la réal­ité, expéri­ence d’une perte d’être, d’une défail­lance ontologique qu’Henri Michaux partage avec Artaud, inlass­able explo­ration de l’« espace du dedans » com­posent la basse obstinée de l’univers poé­tique de l’auteur de Plume, Ecuador, Mes pro­priétés. Les édi­tions Unes pub­lient un mag­nifique vol­ume com­posé d’un texte de 1975, Coups d’arrêt (une ver­sion remaniée paraî­tra dans Chemins cher­chés, chemins per­dus, trans­gres­sions) et d’Inef­fa­ble vide qui, retra­vail­lé, fig­ur­era dans les adden­da de Mis­érable mir­a­cle. Au nom­bre des voies per­me­t­tant l’arpentage des ter­ri­toires intérieurs, Michaux a élu l’évasion, les voy­ages en Asie, en Amérique du Sud, les voy­ages fic­tifs, les feux de l’imaginaire, la drogue par la suite. Con­tin­uer la lec­ture

« Je sais que je n’en resterai jamais »

Marc HANREZ, Vers d’autres ailleurs. Jour­nal de voy­age (1954–1996), Les Édi­tions de Paris / Max Chaleil, 2018, 290 p., 18 €, ISBN : 978–2‑84621–262‑5

hanrez vers d'autres ailleurs.jpgEn cou­ver­ture de ses sou­venirs lit­téraires, il s’affichait au Por­tu­gal, entre ombre et lumière ; sur celle de son jour­nal de voy­age, Marc Han­rez a choisi un cliché qui le campe dans une pose con­quérante, entre inso­lence et inso­la­tion, sur les march­es du théâtre d’Épidaure. Con­tin­uer la lec­ture

Sur la route du soi

François EMMANUEL, Ana et les ombres, Actes sud, 2018, 180 p., 18.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑330–09641‑0

emmanuel ana et les ombres.jpgFrançois Emmanuel n’est plus à présen­ter. Depuis près de trente ans, son œuvre se déploie et elle forme aujourd’hui un ensem­ble impres­sion­nant. Déclinée en pièces de théâtre, romans, essais et nou­velles, elle a imposé avant tout une plume au ser­vice de la sub­til­ité et  qui se met au chevet des âmes de ses per­son­nages. Dans son nou­veau roman Ana et les ombres, l’auteur, psy­chi­a­tre de for­ma­tion et de méti­er qui ne se perd jamais en diag­nos­tics et qui sem­ble avoir renon­cé à jamais nom­mer quelque forme de patholo­gie ni surtout à y enfer­mer ses per­son­nages, explore les couliss­es du mal-être pour nous livr­er la part d’irréductible human­ité qui se trou­ve au cœur des blessures qui empêchent de vivre pleine­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Dans les confins gelés du monde

Harold SCHUITEN, Tu vas aimer notre froid. Un hiv­er en Yak­outie, Impres­sions nou­velles, 2018, 176 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87449–579‑3

schuiten tu vas aimer notre froid.jpgQui peut croire qu’au milieu de la Taï­ga, dans les con­fins gelés du monde, se trou­ve un petit bout de Bel­gique, une école où trône la pho­to jau­nie du roi Albert II et un vieux dra­peau belge, une école dont les livres de la bib­lio­thèque sont per­pétuelle­ment gelés ? Con­tin­uer la lec­ture

Bons baisers d’Athènes

Un coup de cœur du Carnet

Anne PENDERS, Kalá, La Let­tre Volée, 2017, 128 p., 19 €, ISBN : 978–2873174842

penders.jpgDepuis longtemps, Anne Pen­ders traîne ses tongs un peu partout dans le monde. En Chine. Aux States. À Mar­seille. À Brux­elles, mais oui, aus­si, par­fois. Depuis longtemps, Anne Pen­ders écrit, pho­togra­phie, filme, prend du son, partout où elle passe, partout où elle laisse traîn­er ses tongs. Non qu’Anne Pen­ders serait une de ces autri­ces dites voyageuses, écrivant, de livre en livre, des espèces de jour­naux de voy­ages où elle nous nar­rerait ses états d’âme nomades, ses ren­con­tres splen­dides, ses déboires ou ses con­fronta­tions avec le paysage, la mère nature ou toute autre chose du même acabit. Non. Pas du tout son genre. Anne Pen­ders serait plutôt du style, me sem­ble-t-il, à faire de ses voy­ages des pré­textes. Des occa­sions de sus­citer l’écri­t­ure, tant lit­téraire que radio­phonique ou pho­tographique. Des occa­sions de met­tre en bran­le, en quelque sorte, la « machine à penser, la machine à écrire Pen­ders ». Con­tin­uer la lec­ture

Lucien François, un architecte bruxellois au pays du Guépard

Coup de coeur du Carnet

Let­tres de Sicile. Un archi­tecte belge à Palerme, 1919–1921, enquête et réc­it d’Alice VERLAINE-CORBION, AAM Édi­tions, 2017, 228 p., 24 €, ISBN : 978–2871433248

verlaine corbion« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » Cette phrase tirée du Gué­pard, le film que Luchi­no Vis­con­ti réal­isa en 1963 d’après le roman de Giuseppe Tomasi di Lampe­dusa, con­viendrait bien en sous-titre à l’étonnante aven­ture vécue en Sicile par un jeune archi­tecte brux­el­lois, Lucien François, au tour­nant des années 1920.

Certes, l’époque n’est plus celle des révo­lu­tion­naires de Garibal­di, mais l’île que décou­vrent Lucien François (1894–1983) et son épouse Lia Hey­lighen (1886–1970), con­naît à nou­veau des soubre­sauts, préludes à de grands change­ments. Le cou­ple, qui séjourne à Palerme d’août 1919 à sep­tem­bre 1921, n’est pas en Sicile à l’occasion d’un « Grand Tour » artis­tique de l’Italie, ce qui aurait pour­tant beau­coup plu à l’artiste pein­tre qu’était Lia, et au dessi­na­teur, archi­tecte auto­di­dacte, qu’est le jeune Lucien François. Il a 25 ans, elle est de huit ans son aînée. Il vient de sign­er un con­trat avec la Société belge des Tramways de Palerme, comme archi­tecte et chef des con­struc­tions immo­bil­ières, pour un pro­jet d’une enver­gure colos­sale : dévelop­per un réseau de lignes de tramways entre Palerme et sa périphérie. Et en même temps, assur­er la con­struc­tion d’une cité bal­néaire haut-de-gamme dans la baie de Mon­del­lo, à douze kilo­mètres de là : Grand Hôtel, kur­saal, étab­lisse­ment de bains, ter­rain de golf, et des dizaines de vil­las indi­vidu­elles… Con­tin­uer la lec­ture

Le livre d’une négresse blanche

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Marc TURINE, La Théo des fleuves, Esper­luète, 2017, 224 p., 18 €, ISBN : 9782359840766

turineTsi­ganes, roms, nègres blancs selon l’expression du poète bul­gare Petria Vasli ou enfants du vent. Ce peu­ple paria, infréquentable, frap­pé d’une malé­dic­tion, dont on se méfie ; par­a­site dont les sociétés ont telle­ment sou­vent voulu se débar­rass­er, peu­ple méprisé dans l’Europe floris­sante, chas­sé, per­sé­cuté. Subis­sant la sauvagerie destruc­trice et igno­ble, les actes scélérats et meur­tri­ers ; vic­time des sévices de tous gen­res au 20ème siè­cle, ghet­toïsé, raflé, déporté, gazé sous le nazisme, interné, mal­traité sous le com­mu­nisme. C’est à ce peu­ple fier et libre, par la voix de la vieille Théodo­ra qui aura tra­ver­sé tout le siè­cle dernier, que Jean-Marc Turine rend un hom­mage vibrant et puis­sant dans son mag­nifique roman La Théo des fleuves (Esper­luète). Con­tin­uer la lec­ture

À Dublin, sur les traces de James Joyce

Un coup de cœur du Carnet

Guy JUNGBLUT et Jacques PIRAPREZ, Irlande 66/69, avant-pro­pos de Bri­an LEYDEN, Crisnée, Yel­low Now, 2016, 256 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87340–384‑3

irlande 66-69Ain­si sont les grandes œuvres : intim­i­dantes. Gens de Dublin, Ulysse, et Finnegans Wake ont asso­cié de manière défini­tive le nom de James Joyce à un univers lit­téraire magis­trale­ment en avance sur son temps – et donc tou­jours lis­i­ble aujourd’hui. Con­tin­uer la lec­ture