Archives de catégorie : Essais

Dédale au coeur

Un coup de cœur du Car­net

Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, Let­tre volée, 2020, 154 p., 20 €, ISBN : 9782873175467

Le dernier livre de Luc Del­lisse, Un sang d’écrivain, rejoint la red­outable et lucide posi­tion de moral­iste que l’auteur avait déjà dévelop­pée dans son récent Libre comme Robin­son. Le style chez Del­lisse n’est pas cette habilleuse élé­gante des dra­mas qui font cho­rus dans la panne de recul cri­tique de notre temps. Le style con­tre l’écri­t­ure, pour­rait-on dire. Del­lisse démonte le style porté comme un masque, le style comme sim­u­lacre… Con­tin­uer la lec­ture

Logique spatiale du capitalisme

Renaud DUTERME, Petit manuel pour une géo­gra­phie de com­bat, Décou­verte, coll. « Cahiers libres », 2020, 208 p., 14 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782348055577

Rares sont les analy­ses du cap­i­tal­isme, de son his­toire, de son évo­lu­tion, de ses crises, qui pren­nent en compte sa dimen­sion spa­tiale. Dans Petit manuel pour une géo­gra­phie de com­bat, Renaud Duterme démonte avec une belle puis­sance la logique spa­tiale du sys­tème cap­i­tal­iste : à la géo­gra­phie dite descrip­tive, il oppose, dans le sil­lage d’Elisée Reclus et d’autres, une géo­gra­phie de luttes four­nissant des out­ils de pen­sée et d’agir per­me­t­tant de sor­tir d’un sys­tème mon­di­al­isé pré­cip­i­tant la planète vers sa ruine. Con­tin­uer la lec­ture

Biographie de Bruxelles

Arnaud DE LA CROIX, Nou­velle his­toire de Brux­elles. Des orig­ines à aujourd’hui, Racine, 2020, 224 p., 19,95 €, ISBN : 9782390251224

Com­ment naît une ville ? Com­ment croît-elle, évolue-t-elle au fil des siè­cles ? Com­ment se bâtit-elle soci­ologique­ment, poli­tique­ment, économique­ment, cul­turelle­ment ? Dans son essai Nou­velle his­toire de Brux­elles, le philosophe et his­to­rien Arnaud de la Croix retrace l’épopée de Brux­elles. Si les physi­ciens ne peu­vent remon­ter en deçà du Big Bang, franchir le mur de Planck, les his­to­riens, les archéo­logues sont soumis à sem­blable con­trainte : seules des hypothès­es rel­a­tives aux traces pré-urbaines des cités peu­vent être avancées. L’approche inno­vante et la méth­ode qu’adopte Arnaud de la Croix don­nent tout leur prix à cet ouvrage qui, étayé par une doc­u­men­ta­tion solide, s’appuyant sur les travaux des his­to­riens, se sin­gu­larise par deux traits : pri­mo, la con­vo­ca­tion de l’histoire sociale, intel­lectuelle, cul­turelle, ésotérique de Brux­elles de ses orig­ines à nos jours, secun­do, par la mise en réc­it d’événements nég­ligés, d’épisodes passés sous silence dans les livres d’histoire. On aura com­pris que, dres­sant la biogra­phie d’une cité, Arnaud de la Croix ne se range pas sous la ban­nière de l’histoire offi­cielle. C’est ain­si qu’il exhume et inter­roge des faits embar­ras­sants, entachant la mémoire col­lec­tive, for­c­los de l’histoire dom­i­nante (les poussées anti­sémites au 14e siè­cle notam­ment, la « dic­tature protes­tante » instau­rée à la fin du 16e siè­cle). Con­tin­uer la lec­ture

François Jacqmin « paysan perverti par l’écriture »

Un coup de cœur du Car­net

Cahiers François Jacqmin, n° 1, Press­es Uni­ver­si­taires de Liège, 2019, 110 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87562–225‑9

L’importance et la sin­gu­lar­ité de la voix poé­tique du Lié­geois François Jacqmin (1929–1992) ont été à maintes repris­es soulignées sur le blog du Car­net et les instants. Les voici défini­tive­ment con­sacrées avec la paru­tion, aux Press­es Uni­ver­si­taires de Liège, d’une pre­mière livrai­son de Cahiers tout entiers dédiés à la mémoire de l’auteur des Saisons et du Manuel des ago­nisants.


Lire aus­si : La poésie à Liège : d’I­zoard et Jacqmin à nos jours (C.I. 194)


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Camille Lemonnier, le premier et le dernier des écrivains belges

Frédéric SAENEN, Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, Académie royale de Bel­gique, coll. «  L’Académie en poche », 2019, 104 p., 7 € / ePub : 3.99 €, ISBN : 978–2‑8031–0702‑5

Les clichés, les lieux com­muns et les pon­cifs ont la vie dure et par­fois nous pol­lu­ent. Ils s’imposent à l’esprit, à la bouche et à la plume plus vite que la pré­ci­sion, la com­plex­ité et la nuance. Il en est en lit­téra­ture comme ailleurs. Ain­si Camille Lemon­nier ne cesse-t-il pas d’être con­sid­éré comme le Zola belge. Comme si, par ces mots, on avait tout dit, de son œuvre. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans Camille Lemon­nier, le « Zola belge », décon­struc­tion d’un pon­cif lit­téraire, le cri­tique Frédéric Sae­nen, fidèle col­lab­o­ra­teur du Car­net et les Instants, explique la genèse de ce lieu com­mun, met en évi­dence les mécan­ismes de sa viral­ité afin de mieux le défaire et avancer des propo­si­tions nou­velles. Con­tin­uer la lec­ture

À fleurets mouchetés, les « souvenotes » d’Alechinsky

Un coup de cœur du Car­net

Pierre ALECHINSKY, Ambidex­tre, Gal­li­mard, 2019, 464 p., 102 illus­tra­tions, 39 €, ISBN : 978–2‑07–286842‑9

Mais quelles furent donc les fées magi­ci­ennes qui, avec amour des couleurs kaléi­do­scopiques, atten­tion mali­cieuse, et espiè­g­lerie des mots, se penchèrent sur le berceau de ce nou­veau-né, devenu au cours de la sec­onde moitié du 20e siè­cle l’un des plus grands artistes vivants, et qui, au 21e, l’est resté ? L’on décou­vre avec plaisir une mul­ti­tude de répons­es pos­si­bles, aus­si justes et tonifi­antes les unes que les autres, dans Ambidex­tre, le nou­v­el ouvrage – en toutes let­tres et illus­tra­tions – de Pierre Alechin­sky. Con­tin­uer la lec­ture

Paradoxes et contradictions

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Marc DEFAYS, Dico-tomies, Mur­mure des soirs, 2020, 242 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930657–59‑2

Il est des livres dont on aimerait à l’in­stant tutoy­er l’au­teur… Il appa­raît si proche de ce que nous vivons comme lecteur. En tout cas, c’est que je vécus récem­ment lorsque je décou­vris Dico-tomies, le dernier essai de Jean-Marc Defays.

Pro­fesseur à l’u­ni­ver­sité de Liège, Jean-Marc Defays est l’au­teur de nom­breux ouvrages et arti­cles dans le domaine des sci­ences du lan­gage, de la didac­tique du français langue étrangère et de la com­mu­ni­ca­tion inter­cul­turelle. Il se tourne aus­si depuis quelques années vers une réflex­ion et une écri­t­ure plus per­son­nelles, comme dans l’essai Babel et Franken­stein. Sin­gu­lar­ité et plu­ral­ité des langues, des groupes et des indi­vidus (2016), et le roman Rue des Trois lim­ites (2019). Con­tin­uer la lec­ture

Récits du monde végétal

Chris­tine VAN ACKER, L’en vert de nos corps, Pré­face de Vin­ciane Despret, Arbre de Diane, coll. « La tortue de Zénon », 2020, 228 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930822–15‑0

Pour évo­quer le monde végé­tal que le savoir dom­i­nant de l’Occident a ignoré pen­dant des siè­cles, Chris­tine Van Ack­er a choisi de nouer deux reg­istres, ceux de la poésie et de la sci­ence jusqu’à brouiller leurs fron­tières, mon­trant l’artificialité des découpes entre champs de con­nais­sance. Livre-jardin, livre-forêt, ryth­mé par un essaim de cita­tions qui pollinisent le texte, L’en vert de nos corps nous fait pénétr­er dans les mélodies du végé­tal. Par les sens et les ver­tus de l’écoute, en col­lant l’oreille au tronc des grands silen­cieux, en prê­tant atten­tion aux fleurs, aux arbres, aux légumes, non pour ce qu’ils nous pro­curent comme bien­faits mais pour eux-mêmes. Con­tin­uer la lec­ture

La bande dessinée abstraite

Aarnoud ROMMENS, Benoît CRUCIFIX, Björn-Olav DOZO, Erwin DEJASSE & Pablo TURNES (dir.), Abstrac­tion and Comics. Bande dess­inée et abstrac­tion, Press­es Uni­ver­si­taires de Liège et Cinquième couche, coll. « ACME », 2019, 2 vol., 452 p. et 444 p., 36 €, ISBN : 978–2‑39008–039‑8

Qu’en est-il de la bande dess­inée dite abstraite ? Quels sont ses ressorts his­toriques, sémi­o­tiques ou for­mal­istes ? Le très beau cof­fret de deux vol­umes, Bande dess­inée et abstrac­tion, rassem­ble des con­tri­bu­tions et des créa­tions orig­i­nales qui explorent la grande var­iété de l’abstraction en ban­des dess­inées. L’abstraction doit-elle être com­prise dans le sens qu’elle a pris dans l’histoire de l’art, en pein­ture ? Peut-on dire qu’elle définit un tour­nant mod­erniste touchant les arts visuels alors que, ab ini­tio, depuis l’origine de l’art, la ten­dance à l’abstraction est présente ? Les opéra­teurs iden­ti­fi­ant une BD expéri­men­tant l’abstraction vari­ent en fonc­tion des théoriciens : là où Ibn Al Rabin nomme abstrac­tion le non-fig­u­ratif, Andreï Molotiu la resserre autour de l’éviction de la nar­ra­tion. Les créa­tions du col­lec­tif WREK avec l’artiste-graveur Olivi­er Deprez, celles de Pas­cal Ley­der, Frank Vega, Berli­ac, Fran­cie Shaw, Ilan Manouach et bien d’autres jouent la carte de la ten­sion, du dia­logue non mimé­tique avec les textes. L’irruption de quelques planch­es abstraites dans une BD ou la con­struc­tion d’œuvres graphiques entière­ment soutenues par l’abstraction mod­i­fient le « régime scopique du spec­ta­teur » (Jacques Dür­ren­matt). Con­tin­uer la lec­ture

Françoise M. par Marie-Paule B.

Marie-Paule BELLE, Comme si tu étais tou­jours là, pré­face de Serge Lama, Plon, 2020, 213 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑259–27838‑6

Françoise Mal­let-Joris écrivait ; Marie-Paule Belle com­pose et chante. Dans Comme si tu étais tou­jours là, livre-hom­mage à l’écrivaine belge dis­parue le 13 août 2016, la chanteuse tient pour­tant la plume. Mais elle s’efface sou­vent pour laiss­er place aux mots de sa com­pagne, parolière et amie. Cartes postales, brefs mes­sages, let­tres, man­u­scrits, paroles de chan­sons retran­scrites … : M.-P. Belle dévoile une par­tie des nom­breuses archives qu’elle con­serve dans un car­ton rouge, témoins de leur rela­tion privée et pro­fes­sion­nelle. Con­tin­uer la lec­ture

Georges Brami et Georges Ressens

Renaud NATTIEZ, Brassens et Tintin. Deux mon­des par­al­lèles, Impres­sions Nou­velles, 2020, 190 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782874497476

Quoi de plus dis­sem­blable, si ce n’est incom­pat­i­ble a pri­ori, que les univers de Georges Remi, alias Hergé, et de Georges Brassens ? L’esthétique de la ligne claire du Brux­el­lois et les valeurs morales qu’elle illus­tre s’accommodent-elles des filles de joie, quadru­manes en rut, matrones aux mamelles matraque­uses de cognes et autre nonette nymphomane qui se ren­con­trent dans les com­po­si­tions du Sétois ? Un récent essai pub­lié aux Impres­sions Nou­velles tente d’établir le par­al­lèle, non pas entre deux hommes, mais bien entre les démarch­es créa­tives de deux esprits qu’une com­mune lib­erté car­ac­térise. Et la démon­stra­tion, de si hasardeuse qu’elle pou­vait appa­raître au départ, s’avère con­va­in­cante, à sa mesure. En effet, on sent que Renaud Nat­tiez s’est avant tout plu à évo­quer, dans un même ouvrage, ses pas­sions les plus ardentes, afin de les com­mu­ni­quer con­join­te­ment au pub­lic. Le rap­proche­ment n’est donc pas for­cé, mais doit, pour être pleine­ment savouré, s’aborder comme le partage d’une dilec­tion, d’un goût, et non comme une étude à pré­ten­tion démon­stra­tive. Con­tin­uer la lec­ture

Croire, serait-ce prendre son envol ?

Vin­cent FLAMAND, Quand Dieu s’efface…, Pré­face d’Emmanuel Car­rère, Édi­tions Jésuites, coll. “Fidél­ité”, 2019, 108 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87356–835‑1

Beau­coup atten­dent de la foi con­so­la­tion et cer­ti­tude. Moi, j’en espère la lib­erté. 

Croire pour moi, c’est pren­dre son envol, mal­gré ou grâce aux blessures inguériss­ables qui nous empêchent de vol­er ; être mis à quia par l’absurde tout en refu­sant au plus pro­fond de soi qu’il ait le dernier mot. Accepter la naïveté, l’errance, l’excès. […] Voir les choses autrement, sous l’angle du don. 

Dans Quand Dieu s’efface…, Vin­cent Fla­mand se penche sur le par­cours sin­guli­er d’une foi en per­pétuelle méta­mor­phose : la sienne. Sous la forme de let­tres à un presque incon­nu dont le regard intense, qui ne le quit­tait pas, l’avait frap­pé lors d’une con­férence sur le chris­tian­isme qu’il don­nait à l’évêché de Liège, qu’il aurait voulu ren­con­tr­er mais qui s’était déjà éclip­sé et dont il a seule­ment saisi au vol le prénom : Rodolphe Hen­ri. Con­tin­uer la lec­ture

Isabelle Stengers et la création de possibles

Un coup de cœur du Car­net

Isabelle STENGERS, Réac­tiv­er le sens com­mun. Lec­ture de White­head en temps de débâ­cle, Décou­verte / Empêcheurs de penser en rond, 2020, 202 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782359251685

L’attention à l’aventure des idées et des actes qu’elles enga­gent ques­tionne l’articulation intime entre pen­sée et vie, dou­ble expres­sion d’un même plan. Pen­sant avec et depuis White­head, Réac­tiv­er le sens com­mun remet en chantier, réa­gence l’essai White­head et les rumi­na­tions du sens com­mun (Les Press­es du réel, 2017) au sens où il le fait bégay­er et le relance. Là où White­head car­ac­téri­sait la civil­i­sa­tion mod­erne par son déclin, nous vivons sa débâ­cle. Nous sommes à un point de bifur­ca­tion : rien ne nous dit si nous allons pou­voir civilis­er la moder­nité ou si nous nous enga­geons dans sa pure débâ­cle. Un des noms majeurs que White­head don­na à ce déclin est bifur­ca­tion de la nature, à savoir la sépa­ra­tion entre qual­ités objec­tives et qual­ités sub­jec­tives. Une sépa­ra­tion qui a signé la défaite du sens com­mun.


Lire aus­si : Isabelle Stengers. Philoso­phie activiste, réc­its spécu­lat­ifs et ouver­ture des pos­si­bles (C.I. n° 198)


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Je suis Charlie !

Un coup de cœur du Car­net

Adolphe NYSENHOLC, Char­lie Chap­lin, Le rêve, Didi­er Dev­illez, 2020, 211 p., 25 €, ISBN : 978–2‑8739–6157‑2

Cet ouvrage con­stitue une réédi­tion d’un essai paru en 2018 chez MEO. La nou­velle édi­tion frappe d’emblée par son esthétisme. Char­lie Chap­lin, Le rêve est un très bel objet, le for­mat est supérieur, la mise en page, l’iconographie, la cou­ver­ture (Char­lot endor­mi et rêvant, peut-on le sup­pos­er, en gros plan) ont été superbe­ment tra­vail­lées. Instant de grâce ! L’auteur, qui a voué une par­tie de sa riche car­rière à Chap­lin [1], au point d’en être con­sid­éré de par le monde comme un expert som­mi­tal, a réus­si l’ultime syn­thèse, un essai d’une den­sité lou­voy­ant vers l’art poé­tique. Con­tin­uer la lec­ture

Barbarella, elle l’a…

Véronique BERGEN, Bar­barel­la. Une space odd­i­ty, Impres­sions Nou­velles, 2020, 130 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978–2‑87449–737‑7

Cette année-là, le rock and roll venait d’ouvrir ses ailes, certes. Un oiseau qu’on appelait Spout­nik, adieu à Mar­i­lyn au cœur d’or, etc. Cette année-là, surtout, « soix­ante-deeeeux », une femme entrait, sou­veraine­ment nue, dans un univers qu’on préférait encore qual­i­fi­er de « petits mick­eys » plutôt que de Neu­vième Art… Blonde expo­nen­tielle, la plas­tique par­faite, la lèvre pur­purine, l’œil aguicheur, Bar­barel­la plante ses pieds dans le sol de planètes loin­taines et son regard dans les créa­tures vouées à rejoin­dre la pléthorique cohorte de ses amants. Elle s’avance en con­quérante, libre, impéri­ale, soli­taire, et crève la page de la BD canon­ique, dont elle boule­verse l’agencement en strips réguliers et fait vib­ri­on­ner les phy­lac­tères. Con­tin­uer la lec­ture

Croyance et jeu

Un coup de cœur du Car­net

François DE SMET, Deus Casi­no, PUF, coll. « Per­spec­tives cri­tiques », 2020, 242 p., 18 €, ISBN : 978–2130810247

C’est en par­tant du pasta­farisme — cette reli­gion par­o­dique et loufoque créée par Bob­by Hen­der­son en 2005 — que le philosophe et essay­iste François de Smet inter­roge la nature des reli­gions et s’efforce de met­tre au jour les fon­da­men­taux au principe de leur genèse. Si seule son ini­tiale le dis­tingue du rasta­farisme, le pasta­farisme n’a rien en com­mun avec le pre­mier. Basé sur une divinité « faite de boulettes et de pâtes cuites », ce nou­veau culte appa­rais­sant comme un can­u­lar inof­fen­sif entraîne un ébran­le­ment des fron­tières séparant le religieux du non-religieux. Si le chré­tien arbore le signe de la croix, le pasta­farien a comme signe dis­tinc­tif une pas­soire sur la tête. Au fil d’analyses aus­si solide­ment étayées qu’audacieuses, s’appuyant entre autres sur les travaux de Jean Huizin­ga, Deus Casi­no part du tor­pil­lage des fonde­ments de la reli­gion que pro­duit le pasta­farisme : par-delà sa charge d’autodérision, le culte d’une nou­velle divinité appelée « Mon­stre en spaghet­ti volant » dyna­mite les cer­ti­tudes sur ce qui est religieux et ne l’est pas. Pourquoi, au nom de quoi recon­naître des reli­gions insti­tuées dont les piliers de la foi vio­lent la ratio­nal­ité, les acquis de la sci­ence (immac­ulée con­cep­tion, transsub­san­ti­a­tion…) et refuser un culte fondé sur un « Mon­stre en spaghet­ti volant » ou encore sur les Schtroumpfs ou les licornes de mer ? Con­tin­uer la lec­ture